UneUne cave bien fournie

La lumière était plus que parcimonieuse, dans l’escalier de la cave. Une ampoule d’une quarantaine de watts peinait sous une épaisse couche de poussière, mais Régis avait si souvent descendu ces marches que même dans l’obscurité totale, il n’aurait pas eu de mal à le faire. Pourtant il lui sembla, lorsqu’il parvint en bas, que l’endroit était mieux éclairé que d’habitude. Il n’y prêta pas grande importance, contourna les rayonnages qu’il avait lui-même installés et, en tournant dans la rangée suivante, il se figea.

Devant lui, toute rayonnante de lumière, se dressait la Sainte Vierge !

Régis la regarda, bouche bée et bras ballants. Pendant combien de temps resta-t-il ainsi, paralysé de stupeur, se demandant s’il devait s’enfuir ou se jeter à genoux, hurler ou se mettre à prier ? Il ne le sut jamais, car il avait perdu toute notion de durée. Il baignait dans la chaude clarté qui émanait de l’apparition.

Régis tremblait de tous ses membres, pourtant il se sentait bien. La présence de cette Dame, qui dépassait de loin tout ce qui était concevable, qui aurait dû le plonger dans la panique la plus absolue et déclencher en lui des flots de terreur, le rassurait, l’apaisait et suscitait un immense bien-être, qui le submergeait par vagues chaudes et paisibles.

Alors, Régis ouvrit la bouche et d’entre ses lèvres sortit un simple mot, à la fois timide bêlement, reconnaissance tremblotante et appel au secours :

« Maman ! »

Cette plainte tira Régis de son état de léthargie. Tandis que l’apparition tendait un bras vers lui, comme en réponse à ce qu’il venait de dire, il pensa à sa femme. Faisant demi-tour et remontant l’escalier en trois enjambées, Régis jaillit dans la cuisine en criant.

« Josiane ! Josiane ! Amène-toi ! Il y a la Vierge dans notre cave ! »

L’interpellée ne comprenait rien à tant d’émoi. Régis ne lui accorda même pas le temps de froncer les sourcils. Il saisit Josiane par la main et la tira à sa suite au bas des marches, contourna le rayonnage et s’arrêta net, le bras tendu.

« Regarde, nom de D… »

Mais il n’y avait rien à voir. Pas plus de Sainte Vierge que de probité dans la cervelle d’un ministre. La cave était vide de toute présence céleste.

« Ça va, Régis ? T’es tout pâle, mon gars.

— Elle était là. J’te jure qu’elle était là, je la voyais comme je te voiye. »

Josiane fronça enfin les sourcils, exprimant ainsi le doute légitime qui la gagnait. Face au scepticisme de sa moitié, Régis fila vers l’église. Le curé le croirait, lui.

C’était un certain père Francis. Il y avait beau temps que Régis n’avait pas fréquenté les bancs paroissiaux, pourtant c’était vers lui que la Dame était venue. Il n’hésita donc pas à tout raconter au prêtre qui l’écouta avec attention, et qui suivit Régis jusqu’à la fameuse cave, où il n’y avait toujours rien à observer. Pas la moindre luminosité divine, pas une once de chaleur miraculeuse, pas la plus petite vibration sainte.

« Je ne demande qu’à vous croire, mon brave. Mais force est de constater qu’il n’y a rien à constater.

— Mais elle était là ! Ici même, entre ces rangées !

— Certes. Mais elle n’y est plus… Au cours des siècles, de très nombreuses apparitions mariales ont été signalées, mais l’Église n’en a reconnu que dix-sept officiellement.

— Et les autres ?

— Il y avait trop de doutes quant à leur authenticité. Et je pense que celle dont vous avez été victi… bénéficiaire est également entachée de trop d’incertitudes. »

Régis n’avait pas compris tous les mots, mais il savait ce qui lui restait à faire, et il le fit. Il ameuta le club des dames patronnesses, l’amicale des anciens enfants de chœur, toutes les bigotes qu’il parvint à harponner à la sortie de la messe, et surtout, la presse locale.

L’effet fut immédiat. En quelques jours, la maison de Régis et Josiane fut cernée par des curieux, des croyants en prière, des railleurs qui beuglaient des grossièretés, des photographes armés de téléobjectifs plus longs qu’une déclaration d’impôts, et d’une meute de journalistes fébriles.

Josiane ne sortait plus, n’osait même pas s’approcher des fenêtres. Plusieurs fois par jour, Régis ouvrait la porte et, par groupe de trois ou quatre personnes, il faisait visiter la cave, ressassant en boucle son histoire.

« La Vierge se tenait ici. Y avait comme qui dirait de la lumière autour d’elle. Elle me souriait, et elle m’a dit qu’elle était la mère de tout le monde. »

Car chaque fois, il ajoutait ou améliorait un détail. En deux semaines, l’affaire devint nationale et des images de Régis et sa cave furent même présentées au JT de vingt heures.

Ce n’était plus seulement quelques badauds, qui campaient devant la maison, c’était une foule dense et colorée, s’exprimant en diverses langues. Régis n’hésita pas plus longtemps. Il flanqua Josiane dans l’entrée avec une caisse, et fit désormais payer la visite de la cave. Par sécurité, il avait même remplacé la vieille ampoule asthmatique par une toute neuve de soixante watts, et il avait balayé les marches de l’escalier. Un accident aurait été mal vu.

Douze heures par jour, sept jours par semaine, les curieux défilaient. Ils dévoraient des yeux l’endroit où l’apparition s’était manifestée, allongeaient un supplément pour avoir le droit de faire un selfie sur les lieux même, écoutaient les explications de plus en plus embellies de Régis, et remontaient à la surface, le cœur léger et plein d’espoir.

Tout s’écroula lorsqu’un journaliste québécois posa à Régis la question à laquelle personne encore n’avait pensé.

« Dites, monsieur Régis… vous alliez faire quoi, dans cette cave, le fameux jour de la visitation ?

— J’allais juste chercher une autre bouteille de vin sur les rayonnages.

— Une autre ? Il y en avait eu beaucoup, avant celle-là ? Vous étiez dans quel état ? »

Le discrédit ainsi jeté avec violence sur la sainte mésaventure de Régis, le public, la presse et même les bigots se détournèrent, d’autant plus qu’un tournoi de foot allait commencer et accaparait davantage les esprits. Faute de visiteurs, Régis dut remballer sa caisse, au grand soulagement de Josiane. Devant sa télé, le brave homme regardait d’un œil morose un des matches qui lui avaient volé la vedette. Pour se consoler, il descendit à la cave chercher de quoi retrouver la gaieté.

Là, au détour du rayonnage, la Vierge l’attendait. Elle lui sourit, pointa un doigt accusateur et déclara :

« Cette fois, ferme-la, idiot. »

Et l’ampoule de soixante watts claqua, plongeant l’escalier dans la pénombre et Régis dans la terreur.


Commentaire

Une cave bien fournie — 9 commentaires

  1. Extra ! Je l’aime bien, celle-là.
    Je sais d’où te viens ton inspiration sans fond, maintenant. Tu ne fais pas visiter ton cerveau ? Avec de la cerveza, par exemple…

    Bisous baveux.

    PS : Petite erreur à rectifier :
    « J’te jure qu’elle était là, je la voyais comme je te voiye »

    Je crois que c’est la première faute que je lis dans tes textes depuis au moins…. des années.

    • La vérité est au fond du puis, et l’inspiration au fond de la cave. (Proverbe aborigène)
      Quant à la faute… j’avais fait exprès. Pour mettre en avant le côté inculte du personnage et insister de la sorte sur son aspect fruste et probablement sans imagination. Il n’aurait donc jamais été capable d’inventer une histoire de ouf comme ça. Bon, je retourne me coucher.

      • Ah ouais ! Mais là, y l’écrit pas, y cause, le monsieur ! Il n’y a que dans les hunniverts galindesques que c’est faisable (dit-il en enfilant très très vite ses bas de contention, essayant par là même de minimiser le gonflement de sa tête).
        Bon, en même temps, j’aurais dû m’en douter au lieu de m’encroûter.
        Sinon, tu sais qu’il faut déclarer toute source de revenus aux impôts. Les revenus vierges y compris. Tu laisses juste la case… ben, vierge. c’est ça.

        J’y vais aussi. Tu dors à gauche ou à droite ?

        • Un bas de contention, ça s’enfile par le bas, comme son nom l’indique. Si on le mettait sur la tête, ça s’appelerait un haut de contention.
          Remarque… équipé comme ça, tu peux en braquer, des banques.
          Je n’ai pas laissé la case vierge, j’y ai porté ma croix.
          Pour finir : je dors dans MA chambre. 👿

  2. Malgré l’ampoule de 60 watts, j’avais pas vu venir la fin 😆
    Bravo, Cl@ude !
    Ça mérite bien que tu fasses péter une petite bouteille, non ?

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