SONY DSCUn simple sourire…

Désor­mais, l’apartheid était ter­mi­né. Man­de­la, le grand Man­de­la, l’avait fait abo­lir. Mais elle, Abi­gail, se sou­ve­nait d’avant.

Elle n’était pas la seule à se rap­pe­ler, bien sûr. Elle n’était pas la seule à avoir souf­fert. Ils étaient si nom­breux, les Nègres qui avaient subi le mépris, la haine, l’humiliation, la vio­lence… Dans toutes les familles, il y avait eu des morts. Des pères exploi­tés jusqu’à être tota­le­ment usés, des sœurs vio­lées, des enfants enle­vés et bat­tus à bri­ser leurs os, à les vider de leur sang aus­si rouge, pour­tant, que celui de tous autres.

Abi­gail ne pré­ten­dait pas avoir reçu plus de coups que ses voi­sins. On peut tou­jours trou­ver des gens moins mal lotis que soi-même, mais on peut éga­le­ment tou­jours en trou­ver qui ont connu pire. Alors, elle ne se plai­gnait pas, tan­dis que la souf­france lui ron­geait le cœur de l’intérieur depuis si long­temps. Depuis cin­quante ans. Depuis le jour où ils avaient tué son Anton.

Tué ? Si ce n’était que ça… Ils l’avaient mas­sa­cré. Ils l’avaient bat­tu, fouet­té, tor­tu­ré, brû­lé… Jusqu’à ce qu’il rende l’âme. Sous les yeux d’Abigail, qu’ils avaient ensuite vio­lée. Puis, la croyant sans doute morte aus­si, il l’avait lais­sée à côté du corps d’Anton, sur lequel ils avaient pis­sé.

Et comme ils étaient blancs, ils n’avaient pas été inquié­tés par la jus­tice. La jus­tice…

Abi­gail les connais­sait, bien sûr. Mat­thew et Phil­lip. Deux jeunes salauds d’une ving­taine d’années à l’époque, tan­dis qu’elle et Anton étaient à peine plus âgés. Un homme aurait été assoif­fé de ven­geance. Il aurait pris des armes et aurait ten­té de les tuer. Ou il aurait orga­ni­sé une expé­di­tion puni­tive. Ou il les aurait tra­qués jusqu’à ce qu’une occa­sion se pré­sente… Mais Abi­gail n’était pas un homme. Elle ne vou­lait pas que le châ­ti­ment des assas­sins d’Anton dure seule­ment le temps de les assas­si­ner à son tour. Elle vou­lait que ça dure pen­dant des années. Elle vou­lait que tout le reste de leur vie soit une peur conti­nuelle.

Alors, elle fit ce que per­sonne d’autre n’aurait réus­si à faire, et pour y par­ve­nir, elle pui­sa la force dans sa souf­france elle-même.

Où qu’ils se ren­dissent, Mat­thew et Phil­lip ren­con­traient Abi­gail. Et elle leur sou­riait. Elle leur sou­riait d’un air qui signi­fiait clai­re­ment qu’elle savait quelque chose qu’ils igno­raient, qu’elle savait ce qui allait leur arri­ver, et qu’elle n’avait donc aucune rai­son de se ven­ger elle-même, qu’il lui suf­fi­sait d’être patiente, d’attendre que la chose se pro­duise.

Au début, les deux autres n’y prê­tèrent pas atten­tion. Plus ils croi­saient Abi­gail, plus se per­pé­tuait pour eux la jouis­sance de ce qu’ils avaient fait impu­né­ment. Cha­cune des appa­ri­tions de la femme était le pro­lon­ge­ment de leur vic­toire sur le nègre et sur la jus­tice, puisque la loi les pro­té­geait. Puis vint l’incompréhension. Que vou­lait-elle ? Elle aurait dû les haïr et les craindre en même temps. Elle aurait dû les fuir, trem­bler à se pis­ser des­sus en les voyant. Au lieu de ça, elle les regar­dait presque avec inso­lence, et elle leur sou­riait.

Tant de mots étaient dans ce sou­rire, et pour­tant rien de clai­re­ment expri­mé. Ce n’était pas un sou­rire enga­geant, bien sûr. C’était un sou­rire hau­tain, pro­vo­cant, froid. Et cepen­dant sin­cère. Il n’y avait nulle arrière-pen­sée appa­rente sous ce geste qui deve­nait inquié­tant à force d’être répé­té.

Ils auraient pu la tuer, évi­dem­ment, comme ils avaient tué Anton. Mais comme ils ne l’avaient pas fait au début, ils ne le firent pas ensuite. Une cer­taine et étrange habi­tude s’était ins­tal­lée, ain­si qu’une envie de connaître la rai­son de cette atti­tude. Pour­quoi cette dia­blesse de Noire sou­riait-elle ain­si ? Gogue­nard, Mat­thew avait sug­gé­ré que peut-être elle “en vou­lait” encore, et Phil­lip en avait rajou­té. Tou­te­fois, l’appréhension se glis­sait en eux, deve­nant angoisse.

Un jour, ils l’avaient prise et emme­née. Ils l’avaient à nou­veau frap­pée. Ils avaient vou­lu savoir pour­quoi elle fai­sait ça. Elle leur avait décla­ré que désor­mais, elle serait tou­jours sur leur route ; qu’elle serait là, pré­sente et inévi­table, jusqu’à leur mort. Ils avaient ri. Mais la peur s’était ins­tal­lée dans leur cœur. Elle était si sûre d’elle, si à l’aise en affir­mant cela !

Depuis, il ne s’était pas pas­sé une jour­née dans la vie des deux assas­sins sans qu’ils la voient. Chaque jour. Com­ment fai­sait-elle ? Pour­quoi le fai­sait-elle ? Ils n’osaient plus quit­ter leurs domi­ciles, et ne le fai­saient que s’ils y étaient obli­gés.

Des années durant…

Mat­thew se maria. Abi­gail était en face de l’église où avait lieu la noce. Elle sou­riait.

Phil­lip ache­va ses études et se pré­sen­ta à un exa­men impor­tant. Abi­gail sou­riait devant la facul­té où il était convo­qué. Il échoua.

Mat­thew eut un enfant. Abi­gail était là lorsqu’il sor­tit de la mater­ni­té avec le bébé et sa femme. Elle sou­riait encore.

Phil­lip ouvrit un bar. Abi­gail pas­sait chaque jour devant, et le regar­dait en sou­riant. Il se mit à boire. Un soir, il la vit sur le trot­toir, alla vers elle et la frap­pa. Elle tom­ba au sol, il la roua de coups de pied. Elle sou­riait tou­jours.

Quelle force !

Mat­thew et Phil­lip déci­dèrent d’en finir. Le temps s’écoulait, mais l’apartheid était encore là, et ils devaient abso­lu­ment se débar­ras­ser de cette mau­dite négresse, lui faire subir le même sort que son homme.

Quand ils péné­trèrent chez Abi­gail en pleine nuit, armés de bâtons, elle ne dor­mait pas. Elle parais­sait les attendre, en sou­riant. Ce fut un mas­sacre. Ils furent cer­tains de les avoir tués, elle et son sou­rire de merde. Mais la vie sem­blait accro­chée à elle. Quelle force ? Celle de la haine, peut-être. Ou celle de l’amour qu’elle avait tou­jours pour son Anton.

Et Mat­thew mou­rut. Sa voi­ture quit­ta la route, pour­tant toute droite. Était-il ivre, encore ? Ou avait-il fait exprès ? Avant de rendre l’âme, il vit Abi­gail pen­chée sur lui. Avec son sou­rire. Il hur­la de ter­reur.

Phil­lip tint quelques années de plus. Debout sur une chaise, il pas­sa une corde au-des­sus d’une poutre et la noua autour de son cou. Abi­gail était là, sans qu’il com­prît com­ment cela était pos­sible. Elle sou­riait. L’horreur fon­dit sur lui, il recu­la, tom­ba du siège… Elle s’approcha à le tou­cher et plon­gea son regard dans celui de l’assassin tan­dis qu’il pous­sait son der­nier sou­pir.

Beau­coup de temps écou­lé. L’apartheid enfin abo­li. Abi­gail était désor­mais très âgée, très usée. Elle n’avait jamais ces­sé d’aimer son Anton. Et lorsque la mort apai­sante vint la sai­sir, c’est lui qu’elle vit, lui ten­dant ses bras. Elle lui sou­rit…


Commentaire

Un simple sourire… — 11 commentaires

  1. Je suis très heu­reux que tu ais conclu ton his­toire sur un sou­rire posi­tif. Le sou­rire a pour moi valeur de bouée, de der­nier recours pour une com­mu­ni­ca­tion bien­veillante brève et Gra­tuite. Alors je t’avoue que l’utilisation du sou­rire, même si sa conno­ta­tion néga­tive est induite uni­que­ment par les pen­sées des deux vio­leurs, dans un but de des­truc­tion m’a un peu vio­len­té dans mon désir de bonne volon­té.
    Encore que rien dans ton texte ne m’empêche de pen­ser que ce sou­rire était peut-être un signe de par­don que les deux hommes, de par leur sen­ti­ment de culpa­bi­li­té obsé­dant, ont été inca­pables de rece­voir ; tout comme moi en pre­mière lec­ture, de par mon regard jugeant sur eux :o)

    • Il y a une dizaine de jours, j’ai lu un écrit à pro­pos des noirs des états du Sud, en Amé­rique, à l’époque de la dis­cri­mi­na­tion. Ça m’a ins­pi­ré. J’ai trans­po­sé dans l’apartheid, j’ai mélan­gé Mar­tin Luther King, Man­de­la, la non-vio­lence de Gand­hi (qui a fait ses pre­miers pas d’avocat en Afrique du Sud), et je suis arri­vé à un sou­rire comme seule arme, sans exclure la ven­geance comme besoin pour faire le deuil. Et un doigt d’étrange parce que c’est ma touche per­so.

      • La ven­geance est un sujet que je connais fina­le­ment assez mal, faute de pra­tique. Je suis donc pour ma part inca­pable d’affirmer que la ven­geance aide au deuil, ou pas. Pour être tota­le­ment franc, j’espère ne jamais me sen­tir bles­sé au point d’envisager le recours à la ven­geance. Mon seuil de tolé­rance fait bar­rage, ou je ne sais pas…

        • C’était juste le point de départ de mon his­toire, j’espère bien que la ven­geance n’est pas (ou pas tou­jours) une condi­tion au deuil. Mais il faut recon­naître que la jus­tice (du moins la jus­tice occi­den­tale) est davan­tage faite pour punir les cou­pables que pour sou­te­nir les vic­times. La loi du talion, pour bar­bare et sim­pliste qu’elle paraisse, a au moins l’avantage de don­ner de l’importance à la vic­time.

          • Tu as indé­nia­ble­ment mis le doigt sur le point impor­tant : prendre en compte les besoins de la vic­time.
            On arri­ve­rait vite à remettre en route le débat, mais la ten­dance humaine au mani­chéisme l’interdit sou­vent. Pour­tant, le raciste ne serait-il pas vic­time d’une mau­vaise édu­ca­tion, d’un manque de dis­cer­ne­ment issu de ses peurs ata­viques non-jugu­lées par ce que la culture humaine aurait pu lui appor­ter ? Reste qu’on en arrive tou­jours au point de rup­ture, au déni de liber­té, de vie, de digni­té. Condi­tion dra­ma­tique de l’humain et de sa nature ingé­rable…
            En tout cas mer­ci, Claude, pour ce petit moment de réflexion :o)

  2. J’ai beau­coup aimé. Tu me sur­pren­dras tou­jours, et avec bon­heur. Et je me suis sur­prise moi-même en plein état de… réflexion. Mer­ci cher Claude,pour ce moment de par­tage par les mots.

    • L’écriture sert (aus­si) à cela : inci­ter à se poser des ques­tions, médi­ter, et ten­ter de s’améliorer. Je suis heu­reux d’y être appa­rem­ment par­ve­nu avec cette mini­fic­tion. 🙂

  3. Je trouve excellent le prin­cipe du truc (contrai­re­ment à d’autres que je ne nom­me­rai pas, mais c’est sans doute parce qu’il m’est plus facile de m’identifier). Par contre, et là je m’identifie encore, com­ment fai­sait-elle pour être tou­jours là au bon moment ? Per­so ça m’aurait épui­sée de devoir les suivre tout le temps. Et puis y pas­ser cin­quante ans de ma vie… non mer­ci ! Je serais tout sim­ple­ment par­tie rejoindre mon homme et j’aurais lais­sé la “jus­tice” divine faire son tra­vail…
    Excellent texte qui pose effec­ti­ve­ment bien des ques­tions…

  4. J’ai lu jusqu’au bout. Mais… je me suis for­cée, car ce texte heurte ma sen­si­bi­li­té, même s’il est très bien écrit. Les sen­ti­ments des pro­ta­go­nistes sont très éloi­gnés de mes croyances. Le ” œil pour œil, dent pour dent ” me heurte et place ceux qui s’y adonnent au niveau de leurs tor­tion­naires et cet état me déses­père tou­jours.

    • Moi non plus je n’approuve pas la ven­geance har­gneuse et achar­née. C’est pour cela que je me suis effor­cé de don­ner à mon per­son­nage une cer­taine séré­ni­té, sym­bo­li­sée par ce sou­rire. Même s’il devient une sorte d’arme.

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