NYXUn monde foot !

Salauds de terroristes ! Une alerte à la bombe, fausse évidemment, et plus de trois heures de retard sur son vol. Depuis six mois que Daniel attendait ce match, il allait peut-être louper le début à cause de ces salades ! Il avait atterri à Roissy à peine une heure avant le coup d’envoi. D’accord, c’était un peu de sa faute : il avait réservé son billet un peu tard, et il n’y avait plus de place à destination d’Orly, plus près du fameux parc des Princes. Il avait dû se rabattre sur Roissy. Pour comble de malheur, cette stupide paralysie d’un terminal entier afin de procéder à une inspection détaillée : un appel anonyme signalait la présence d’un engin explosif. C’est le terme officiel et euphémique employé par la police pour désigner une bombe.

Pour être détaillée, elle avait été détaillée, l’inspection ! Ils avaient dû regarder même dans le soutien-gorge des hôtesses, pour que ça dure aussi longtemps.

Trop tard pour prendre le RER et le métro. Daniel sauta dans un taxi, sans se soucier du coût de la course ; quand on aime, on compte pas, et le foot, il aimait. Il se laissa aller sur la banquette arrière, mais sans parvenir à vraiment se détendre. Le tic-tac du compteur évoquait à la fois le temps qui passait, l’heure du match qui approchait et la bombe imaginaire qui avait tout compromis. Il songea, un peu tard, qu’il aurait pu partager le trajet, et le prix, avec deux ou trois des nombreux autres supporters qui se trouvaient à Roissy dans la même situation que lui. Heureusement, la route était miraculeusement dégagée et le taxi fonçait. Le chauffeur avait compris l’importance vitale de mener son client le plus vite possible à destination.

Ils furent à la porte de la Chapelle en moins d’un quart d’heure, et le véhicule attaqua le périphérique extérieur sans perdre une seconde. Là aussi, le trafic était modéré, et, par d’incessants changements de file, le chauffeur, expérimenté, laissait derrière lui la plupart des autres voitures. Daniel voyait défiler sur les panneaux des noms qui lui étaient familiers, comme porte de Clichy, porte Maillot, porte de Passy… Quand il lut le nom de la porte d’Auteuil, Daniel souffla de soulagement. Il savait qu’il était presque arrivé, et que le périphérique passait sous le parc des Princes. Le taxi s’engouffra dans le tunnel.

« On y est, mon petit monsieur, déclara le chauffeur. Et que le meilleur gagne, puisque c’est Paris !

— Certainement pas, c’est Marseille le meilleur, affirma Daniel, qui, en même temps que l’espoir, retrouvait l’envie de répondre à la provocation. »

Il ressentit un vague vertige en se baissant pour ramasser son sac et y trouver de quoi payer. Sans doute un effet du stress. Le taxi quitta le périphérique, et ne put aller beaucoup plus loin à cause de la circulation très règlementée aux abords du stade. Daniel régla la course et, malgré le prix déjà élevé et bien que le chauffeur soit pour l’équipe adverse, il lui laissa un bon pourboire, que le brave type avait largement mérité. Puis le jeune homme sortit en trombe du véhicule et fila en courant.

Du regard, il cherchait les banderoles, mais il n’en vit aucune, pas plus qu’il n’entendit les chants martiaux des supporters.

Quand il parvint en vue de l’entrée, il s’arrêta net. À la place de la grande affiche présentant l’affrontement entre le PSG et l’OM, il y avait un immense panneau annonçant un concert de Tommy Holliday.

La date écrite en gros caractères était celle du jour, que Daniel, prit d’un doute, vérifia sur son téléphone. Il tira de sa poche le billet pour le match… même date. Il s’approcha d’un groupe de jeunes qui faisaient la queue.

« Scusez-moi… le match, c’est à quelle heure ?

— Quel match ?

— Ben… le match de foot.

— De foute ? Qu’est-ce que c’est ça, le foute ?

— Le match de foot, le match PSG-OM…

— De quoi tu parles, mon gars ? Ici, c’est le concert de Tommy. »

La queue avança et le garçon qui lui avait répondu s’éloigna, enlaçant une fille qui pouffait de rire en regardant Daniel.

Daniel repartit, les jambes coupées. À quelque distance, il trouva dans une poubelle un exemplaire du journal sportif l’Épique, et il le feuilleta. Il n’y avait pas une ligne à propos du match-choc qui aurait dû avoir lieu ce jour. Pire encore, il n’y avait pas une ligne à propos du football !

Il revint en courant vers le Parc, et là, il vit que sur la grande porte vitrée il était écrit Le stade des princes. Le stade, et non le parc. Il réalisa que le journal, dans sa main, était l’Épique, et non l’Équipe. Et que le nom du chanteur, s’il lui rappelait fortement un rocker bien connu, n’était pas tout à fait le même.

« Mais où suis-je, se demanda-t-il ? Dans quel monde suis-je tombé ? »

Dans quel monde ? Il se souvint du vertige ressenti dans le tunnel. Il avait vu un film dans lequel un type, également dans un tunnel, franchissait une porte spacio-quelque-chose et était expédié dans un univers parallèle. Serait-il possible que lui, Daniel, ait vécu la même chose et ait atterri dans un univers où le foot n’existait pas ?

Le foot n’existe pas ici. Quelle horreur !

Terriblement angoissé, il fila en courant vers le périph pour aller dans le tunnel, à pied si nécessaire, dans l’autre sens, afin de repasser cette porte à rebours et retrouver son monde habituel. Il eut la chance d’apercevoir son taxi qui repartait, et le héla.

« Eh bien, plaisanta le chauffeur, vous fuyez avant de voir la débandade de votre équipe ?

— Je n’ai pas le temps de vous expliquer. Ramenez-moi simplement de l’autre côté du souterrain, s’il vous plait…

— Pas plus loin ? Alors, cette course est pour moi, jeune hOMme. »

Tandis que le brave gars riait tout seul de sa plaisanterie, la voiture passa dans l’obscurité du tunnel. Daniel ressentit à nouveau le même étourdissement que précédemment. Dès qu’ils furent revenus à la lumière et que la circulation le permit, Daniel descendit et repartit une fois de plus en courant, abordant cette fois le quartier par l’autre côté.

Il était encore à une bonne distance lorsqu’il entendit les chants guerriers et provocateurs hurlés par des centaines de poitrines surexcitées. Le parc des Princes était entouré par des cordons de policiers qui tentaient de contenir les hordes de supporters survoltés. Déjà, les camps s’organisaient et des bagarres éclataient entre clans adverses.

Daniel soupira d’aise. Enfin un monde normal !


Commentaire

Un monde foot ! — 8 commentaires

  1. Lutecia n’a pas tort : le faire arriver trop tard n’aurait pas été mal non plus.
    Mais j’aime beaucoup ce « monde normal ».
    Enfin quand je dis que je l’aime…
    Tu me comprends. 😉

    • J’y ai pensé, mais je pouvais quand même pas lui faire ça, à ce pôv’garçon. Toute l’histoire sert en fait à arriver au « monde normal ».
      Je suis passé cet été sous le parc des Princes avec mon beauf, qui apprécie le foot autant que moi (!). On a commencé à délirer sur un monde parallèle où il n’existerait pas, et voilà…

  2. wouaw ! super ! S’il n’y a plus assez de guerres sur le globe et plus de foot, à moi la peur ! Comment va-t-on canaliser toutes ces énergies agressives ?
    Deux choses : 1) J’aimerais bien savoir en quelle année il a atterri dans le monde parallèle (voir la date sur l’épique) 2) Je n’aime pas du tout, mais alors pas du tout du tout l’idée qu’un Tommy Hollyday puisse encore sévir à ce moment là…
    Bon dimanche (sans foot) en attendant !

    • Pas de panique, Christina. Je ne connais pas la date exacte, mais l’histoire est écrite au passé. Il n’y aura plus de Tommy Holliday dans le lointain futur.

  3. Et on pense aussi à 1Q84…

    J’ai entendu dire que nous aurions droit à une « journée blanche » sans aucun match de foot, quelque chose comme une grève qui ne voudrait pas dire son nom. Je ne sais pas si c’est un moyen de pression efficace. En tout cas, le seul commentaire que j’ai entendu est : « Ça nous fera des vacances ! »…

    • C’est vrai qu’il y a quelque chose de commun avec 1Q84, comme avec toutes les histoires qui ont un rapport avec les univers parallèles et/ou la fantasy. On a beaucoup parlé de 1Q84 parce que l’auteur est mondialement célèbre, mais sans trop insister sur le fait que c’est de la fantasy, qui est considérée comme un genre mineur.
      J’ai moi aussi entendu parler de la journée sans foot. Pour moi, ça évoque une minute de silence observée par une foule bruyante et criarde ! Je crois que le foot n’est plus vraiment un sport depuis longtemps, mais uniquement une affaire de fric. Où est le plaisir de « jouer au foot » sur le visage des participants ? Il y a, paraît-il un club qui a été rétrogradé de division, non à cause de mauvaises performances, mais à cause d’un déficit financier. Quelle honte ! Comment imaginer chose plus ridicule ? Ce qui m’embête, c’est que la culture prend le même chemin. J’ai écouté il y a quelques jours la rubrique culture d’une chaine d’infos. Il n’a été question que du budget d’un film à grand spectacle et des revenus des chanteurs français par rapport à ceux d’un autre pays. C’est de la culture, ça ?

  4. Ca me fait penser à tous les « dérangements » actuels de la société. Et j’en ai vécues quelques-unes de ces situations de mondes parallèles! C’est bien vu, bien relaté et présenté à ta manière, on irait… sur la lune! Merci Claude.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *