UnUn métier de malade

Rapi­de­ment, quand j’ai pris mes fonc­tions d’infirmière dans cet hôpi­tal, on m’a par­lé de M. Duper­ré. Tout le monde le connais­sait et l’appréciait : mes consœurs, les bran­car­diers, les méde­cins, les aides-soi­gnantes, les femmes de ménage… J’avais hâte de le voir, mais je débu­tais dans le métier, c’était mon pre­mier poste, j’étais stres­sée et débor­dée, je n’ai plus pen­sé à lui. Pour­tant, je conti­nuais à entendre chan­ter ses louanges régu­liè­re­ment. C’était un homme extra­or­di­naire, effi­cace, altruiste, indis­pen­sable, qui effec­tuait une tâche néces­saire, etc.

J’ai fini par l’apercevoir, après plu­sieurs jours, car il ne tra­vaillait pas seule­ment dans notre éta­blis­se­ment, mais éga­le­ment dans d’autres, par rou­le­ment. Je n’ai pas eu le loi­sir de m’entretenir avec lui, ni même de l’approcher. En eus­sé-je eu l’occasion que je n’aurais pas osé, tant tout ce qu’on m’avait dit de lui m’intimidait. Ce qui m’a frap­pée, dès cette pre­mière ren­contre, c’est l’impression de tris­tesse et de fatigue qui se déga­geait de lui. Je m’attendais à un homme plus épa­noui, plus dyna­mique, plus pétillant.

Avec le temps, je me suis trou­vée plus orga­ni­sée, moins débor­dée par mon tra­vail, et moins impres­sion­née par le per­son­nage de M. Duper­ré. Au bout de quelques semaines, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui avant qu’on ne se mette à bos­ser, cha­cun de son côté. Mal­gré la timi­di­té qu’il m’inspirait, j’ai fran­chi le pas, je l’ai abor­dé, et je l’ai féli­ci­té pour tout ce qu’il fai­sait.

« Ce que vous faites est admi­rable. Vos proches doivent être fiers de vous, et vous-même devez res­sen­tir beau­coup de satis­fac­tion. »

Je ne m’attendais pas du tout à sa réponse.

« J’en ai ras le bol de ce bou­lot. Je fais des cau­che­mars presque chaque nuit, le matin, me lever est un effort de plus en plus consi­dé­rable, je n’en vois pas le bout, si j’avais su, je ne me serais pas lan­cé dans cette acti­vi­té. »

J’en suis res­tée bouche bée. Quel contraste entre l’image que tout le monde avait de cet homme et com­ment lui-même per­ce­vait son rôle ! Je me suis dit que j’avais dû mal com­prendre, et j’ai ten­té d’y voir plus clair.

« Pour­tant, vous sou­la­gez de nom­breux malades, vous ne pou­vez pas nier que votre action est extrê­me­ment béné­fique pour eux.

— Évi­dem­ment. Je ne par­lais pas de ce que les patients res­sentent, je par­lais de moi. C’est tout de même extra­or­di­naire que jamais per­sonne ne voie les choses selon mon point de vue. Les membres du per­son­nel ont de moi l’image d’un type dés­in­té­res­sé et misé­ri­cor­dieux, qui éprouve un immense plai­sir à exer­cer son art pour le bien-être des autres. Mais la véri­té, c’est que je n’en peux plus. »

Brus­que­ment, il est tom­bé de son pié­des­tal. Je ne veux pas dire qu’il a chu­té dans mon estime, je ne le connais­sais pas assez pour ça. C’est juste que j’ai ces­sé de le consi­dé­rer comme le super héros dont on m’avait par­lé, pour voir en lui l’homme qu’il était avant tout, avec ses sou­cis, ses dif­fi­cul­tés et ce qu’il était en dehors de l’hôpital. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras et de le conso­ler comme un enfant. Bien sûr, je n’en ai rien fait, c’était la pre­mière fois que je lui adres­sais la parole. Il pour­sui­vait…

« Met­tez-vous à ma place. Toute la jour­née, je ne vois que des malades, la plu­part atteints de patho­lo­gies très graves. Beau­coup ne sur­vi­vront pas, et ceux qui le feront gar­de­ront des séquelles, en plus d’un trai­te­ment à vie extrê­me­ment lourd. Et moi, je dois faire abs­trac­tion de tout ça, conti­nuer comme si de rien n’était pour les aider à gué­rir. Vous vou­lez essayer ? Rien qu’une jour­née…

— Mon­sieur Duper­ré, vous savez bien que je serais inca­pable de vous rem­pla­cer, même une seule fois. Je n’ai pas votre for­ma­tion, et sur­tout, je n’ai pas votre… vos…

— Ma patience ? Mon stoï­cisme ? Mon déta­che­ment ? Je n’en ai pas non plus. Ou je n’en ai plus. Ça fait quinze ans que je fais ça, et que je tente de sup­por­ter l’inacceptable. J’en ai plus que marre.

— Eh bien, arrê­tez.

— Je ne peux pas. Vous avez rai­son sur un point : je suis un type sérieux, en ce sens que je ne tra­his jamais un enga­ge­ment. Je me suis enga­gé après des malades. Donc, soit je me trouve un rem­pla­çant, soit je conti­nue. Comme je n’ai pas de rem­pla­çant… »

Alors là, je ne sais pas ce qui m’a pris…

« Moi, j’aimerais vous rem­pla­cer. Faire ce que vous faites. Dites-moi com­ment je dois faire, for­mez-moi, aidez-moi. S’il vous plaît, mon­sieur Duper­ré. »

Il m’a regar­dé comme si j’avais des cornes, une trompe et des ailes.

« Vous êtes folle, made­moi­selle.

— Peut-être. Mais j’ai quand même envie de le faire. »

J’ai fait une demande. J’ai dû démis­sion­ner de mon bou­lot d’infirmière, ma mère a crié pen­dant trois jours que c’était bien la peine d’avoir fait ces études… Je suis allée dans une école spé­cia­li­sée. J’ai appris tout ce qu’il y a à savoir pour faire ce tra­vail, et aujourd’hui, ça fait vingt ans que je le fais, et je compte bien conti­nuer. M. Duper­ré avait sans doute rai­son sur un point, ce bou­lot n’était pas fait pour lui, ou plu­tôt lui n’était pas fait pour ce bou­lot, car il regar­dait les choses comme si c’était la der­nière fois qu’il les voyait. Moi, je les regarde comme si c’était tou­jours la pre­mière fois.

J’enfile ma veste à car­reaux. Je chausse mes immenses sou­liers. Je véri­fie dans la glace mon maquillage de per­pé­tuel sou­rire. Je pose sur ma tête ma per­ruque orange et le petit cha­peau melon. Et sur­tout, je coince sur mes narines la boule rouge, mon faux nez de clown. Je suis fin prête à aller visi­ter les enfants dans leur chambre. Ces gosses qui sont atteints de leu­cé­mie, de muco­vis­ci­dose, d’hémophilie, de fibrose pul­mo­naire, de la mala­die des os de verre, de myo­pa­thie… Moi, je viens les faire rire, les faire rêver, les sor­tir de leur lit d’hôpital et de leur per­fu­sion rien qu’avec quelques gri­maces.

J’ai conscience, en repen­sant à M. Duper­ré, que nous, qui fai­sons ce métier, sommes en quelque sorte des héros.


Commentaire

Un métier de malade — 10 commentaires

  1. Très émou­vant et très vrai.
    Cela me fait pen­ser aux “dames roses” pour qui c’est par­fois très dif­fi­cile.
    Mer­ci
    Domi­nique

    • Mer­ci Domi­nique.
      Je recom­mande à tout le monde le petit livre d’Éric-Emmanuel Schmitt Oscar et la dame rose. Je l’ai lu et relu, je l’ai vu deux fois au théâtre, et je le reli­rai encore. Un chef-d’œuvre !

  2. Oui, de véri­tables héros !
    Et ils ne sont pas les seuls dans ce milieu.
    Très belle his­toire.
    Merci…pour eux qu’on oublie trop sou­vent.

    • Et avec eux les infirmiers(ères), aides-soignants(tes), assistants(tes) de vie sociale, hommes et femmes d’entretien, toutes ces pro­fes­sions si dures phy­si­que­ment et si dif­fi­ciles mora­le­ment, mal payées mais abso­lu­ment indis­pen­sables. Mer­ci à tous ces gens qui s’occupent des très jeunes, des trop vieux, des malades, des bles­sés, des cabos­sés, des han­di­ca­pés, qui gardent le sou­rire et sou­vent le rendent à ceux qui l’ont per­du. ❗ 🙂 ❗

  3. Mer­ci Claude , cela m’a fait plai­sir de lire une petite his­toire, se pas­sant dans le milieux hos­pi­ta­liers.
    C’est vrai que les taches sont mul­tiples, et que cha­cun essaie de faire de son mieux dans un milieu de souf­frances.
    Infir­mière pen­dant 32 ans , 8 en soins inten­sifs et 25 en dia­lyse, nous côtoyons tous les jours des per­sonnes en demande de soins et de récon­fort
    Dif­fi­cile de ne pas prendre son métier à cœur et de n’y pas pen­ser une fois ren­trée chez soi.
    Je ne regrette pas mon choix et la com­pas­sion ne m’est pas étran­gère.
    😉

  4. Mer­ci Claude , belle hom­mage à cette pro­fes­sion qui a été la mienne pen­dant 32 ans 😉

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