TuttiTutti frutti

En s’éloignant de sa planète, Jéhovah ne résista pas à la tentation de se retourner afin de contempler son œuvre avec un peu de recul. Il hocha la tête de satisfaction et poursuivit sa route. Il se rendait à une invitation lancée par un de ses confrères, nommé Jupmel1, qui avait créé son monde à seulement quelques siècles-lumière du sien.

Les deux vieux amis furent ravis de se rencontrer après aussi longtemps. Ils ne s’étaient pas revus depuis plusieurs éons.

« Tu n’as pas changé, mon pote !

— Toi non plus. La jeunesse éternelle…

— Que je suis content de te retrouver !

— Et moi donc ! On va passer un bon moment, nom de Zeus ! »

Ils passèrent un bon moment, en effet. Les libations divines n’ont rien à voir avec celles dont nous sommes coutumiers. Ce qui serait pour nous une orgie démesurée n’est pour eux qu’une sage entrée en matière, un hors-d’œuvre avant les vraies réjouissances.

Ce n’est qu’après une nuit de festivités que Jupmel prit le temps de faire visiter sa création à Jéhovah. Il y avait, ce n’était guère étonnant entre deux amis aussi fortement liés, beaucoup de points communs entre leurs réalisations. Leurs deux mondes étaient en grande partie recouverts d’eau, de nombreuses espèces animales et végétales étaient disséminées sur les continents, les atmosphères donnaient une belle couleur bleue aux cieux, et la reproduction s’effectuait essentiellement par voie sexuelle.

« Comme tu le vois, j’ai ensemencé presque toute la planète », expliqua Jupmel. « J’ai planté des graines en divers endroits et à présent, j’attends qu’elles essaiment un peu partout. Mais ça fait longtemps que je poireaute, et je commence à désespérer. Je vais me retrouver uniquement avec des espèces endémiques, et je ne voulais surtout pas de ça.

— Je te comprends. C’est trop fragile. Il suffit qu’un accident se produise quelque part, et plusieurs races d’êtres peuvent disparaître d’un coup. Alors que si elles se sont répandues un peu partout, ce problème n’existe plus.

— C’est ce que je me suis dit. Et puis, c’est plus gai, à mon avis, avec des mélanges, j’aime le tutti frutti ! Alors, je continue à attendre que ces souches gagnent sur les régions avoisinantes, mais je ne te cache pas que je commence à trouver le temps long. Les vents entraînent le pollen et les graines végétales, mais elles ne prennent pas bien, je ne sais pas pourquoi. Les animaux devraient être en mesure de se déplacer d’eux-mêmes pour s’implanter ailleurs, mais ils ne le font pas. Je n’y comprends rien…

— J’ai eu le même problème que toi, au départ.

— Et tu l’as résolu ?

— Oui. Je vais t’expliquer… »

Jéhovah se resservit une coupe de nectar, s’installa plus confortablement, et commença à parler.

« Comme toi, je me suis aperçu qu’à de rares exceptions près, les espèces ne s’implantaient pas spontanément dans des zones différentes de leur site d’origine. J’ai fait des essais, j’en ai moi-même transporté d’un lieu à un autre, mais c’était très contraignant. Non seulement, il fallait que je me farcisse le déménagement, mais en plus il fallait bichonner la variété transplantée pendant pas mal de temps avant qu’elle soit parfaitement acclimatée et vraiment autonome.

— Mais on n’a pas que ça à faire !

— C’est ce que je me suis dit. En puis, il y a des millions d’espèces. Tu imagines, s’il faut les transbahuter une par une, et attendre chaque fois qu’elles se sentent chez elles ? Et puis, les contraintes sont différentes selon les cas. Certains végétaux sont sensibles à la température, certaines bêtes ont besoin d’un type de sol précis pour faire un terrier, d’autres veulent plus de flotte, moins de chaleur… c’est assommant de se prendre la tête avec tout ça.

— C’est pas faux.

— Alors, j’ai eu une idée. »

Jéhovah prit malicieusement son temps avant de poursuivre. Il se resservit du nectar, en sirota une gorgée, arrangea les plis de sa toge, soupira d’aise une fois ou deux, et sourit amicalement à Jupmel qui avait évidemment compris le jeu de son compagnon.

« J’ai sous-traité.

— Ah ?

— Oui mon brave môssieur. Mais pas à n’importe qui. J’ai utilisé une de mes propres espèces pour faire le boulot. J’ai choisi une race de singes, parce qu’ils avaient des mains, c’était plus pratique. Je leur ai grossi le cerveau, je les ai fait tenir debout, et je leur ai donné un langage. Après ça, c’est allé très vite.

— Que s’est-il passé ?

— Ils ont commencé par faire des clans et à se taper sur la gueule. À l’heure actuelle, ils continuent.

— Où est le progrès ?

— C’est qu’ils ont une idée fixe, une frénésie : agrandir leur territoire. Chaque tribu veut toujours davantage d’espace, quitte à tuer les voisins pour leur piquer leur bout de terre. Et une fois qu’ils l’ont, ils y amènent leur agriculture, c’est-à-dire toute sorte de végétaux, ainsi que des animaux, parce qu’ils les bouffent. C’est eux qui les déplacent, qui se chargent de les implanter, de les acclimater, de les renforcer si nécessaire, de les cultiver, etc.

— Et toi, pendant ce temps ?

— Moi ? Je les regarde faire. Au stade actuel, il n’y a pratiquement plus aucune espèce endémique. Les quelques plantes ou animaux impossibles à adapter à de nouvelles conditions ont disparu. C’est regrettable, mais on ne fait pas d’amulette sans prier les dieux. »

Jupmel sourit à cette vieille plaisanterie de potache. Un point toutefois lui semblait peu clair dans les explications de son ami.

« Mais dis-moi, Jéhovah. Tes singes, ils ne risquent pas de devenir un peu trop envahissants ?

— Ah, ça ! C’est rien de le dire ! Eux se sont parfaitement bien acclimatés sur pratiquement toute la planète. Ils sont dans les déserts, aux pôles, en montagne, en forêt, en mer, partout ! Et partout, ils cassent, ils dégradent, ils polluent, ils remanient, tout ça au nom de leur sacrée folie de l’expansion. Pour être envahissants, ils le sont, pas de doute.

— Que comptes-tu faire ?

— Je vais m’en débarrasser, à présent qu’ils ont fait le boulot que j’attendais d’eux. Je ne vais plus tarder, d’ailleurs. Remarque… ça ne sera pas un travail bien difficile, ils sont déjà en train de s’entretuer consciencieusement. Ils sont nombreux, mais si fragiles ! Et leurs restes, les traces de leur passage, j’en sous-traiterai le nettoyage auprès d’une autre espèce : les cochons. Avec eux, c’est plus simple et plus propre, ils sont biodégradables. »

[1] Également appelé Ibmel, il était le dieu suprême des Lapons.


Commentaire

Tutti frutti — 4 commentaires

  1. Je ris et je pleure, pas de rire hélas ! Ces singes sont d’affreuses créatures que je fréquente involontairement depuis trop longtemps. Bravo, Claude, encore une excellente minifiction.

  2. oui, mais si t’as plus de singes pour bouffer les cochons ils se biodégradent comment ?
    Merci Claude, belle histoire vraie…

    • C’est jehovah qui les bouffera, j’ai expliqué que les orgies divines sont kolossales. Tout est bon, dans le cochon.

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