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En ce temps-là, Benoit Vivier était encore immortel, puisqu’il avait seulement quinze ans. Ces quinze années, qui représentaient la totalité de son existence, lui semblaient un laps de temps démesurément long. Pour ce si vaste avenir, il nourrissait des rêves d’une ampleur comparable. En premier lieu, il avait prévu de devenir pilote de chasse avant d’être aussi vieux que son copain Manuel, déjà atteint de 18 ans, qui deviendrait vite adulte s’il persistait à vieillir autant. Benoit s’en gardait bien, étant fermement décidé à entretenir en lui l’invulnérabilité et la vigueur qui coulaient dans ses veines.

En second lieu, il comptait épouser la plus jolie fille du monde. Mais préférant faire les choses dans l’ordre par souci d’efficacité, il avait remis à plus tard le soin de déterminer de qui il s’agissait, sans douter un seul instant qu’il saurait la débusquer et la séduire lorsque le moment serait venu.

Pour devenir pilote de chasse, Benoit se soumettait quotidiennement, depuis deux années, à ce qu’il appelait sa formation. D’une part, il s’astreignait à un entrainement physique très dur, à base de musculation, d’assouplissement et d’endurance, d’autre part il étudiait tous les documents qu’il trouvait en rapport avec les avions, le vol, la météo et la mécanique. Et grâce à Internet, il disposait d’une source quasi infinie de manuels, cours, formation, corrigés, fascicules et autres publications sur ces questions, sans oublier une incroyable quantité de forums où des passionnés échangeaient des renseignements et des conseils. Trichant sur son âge, il s’était inscrit sur la plupart d’entre eux. Il avait également réussi à entrer en contact avec de vrais pilotes en activité et avec des vétérans des guerres du Pacifique, de Corée, d’Irak et de tout ce qui évoquait des combats aériens. Se faisant généralement passer pour un écrivain en train d’écrire un livre sur l’Histoire de l’aviation, il récoltait des témoignages et des expériences par centaines, peaufinant par la même occasion son anglais, qui lui serait indispensable une fois promu.

Car Benoit ne doutait pas davantage de son succès que de son immortalité.

C’est avec des points de vue sur l’existence presque inchangés depuis son enfance que Benoit décrocha un bac scientifique et réussit sans difficultés le concours d’entrée à l’école de l’air de Salon de Provence. Très rapidement, il présenta et obtint le Brevet d’Initiation Aéronautique. Franchissant une à une les étapes, il acheva sa formation à vingt-et-un ans, devint officier l’année suivante et se débrouilla pour être muté non loin de la ville où il avait grandi.

Benoit avait réussi la première partie de son projet. Bien sûr, ses naïfs rêves d’adolescent avaient été adaptés à la réalité, mais il ne les avait pas abandonnés, luttant de toutes ses forces pour rester fidèle à son idéal. Plus que jamais, il se sentait intouchable et puissant. La même certitude l’animait depuis toujours : il était invincible et rien, jamais, ne lui résisterait. Pour parfaire son bonheur, il ne lui restait plus qu’à conquérir la magnifique Jocelyne, et la vie serait merveilleuse.

Benoit avait eu l’occasion de côtoyer des jeunes filles par l’intermédiaire d’amis communs, ou par sa famille, ou lors des sorties qu’il faisait avec d’autres jeunes officiers. Il avait été patient et minutieux, apportant à la recherche de la femme idéale la même rigueur qu’il avait appliquée avec succès à la construction de sa carrière. Il avait longuement observé ces femmes, puis il s’était discrètement renseigné sur celles qui lui plaisaient le plus. Son attention avait été retenue par deux ou trois d’entre elles, mais Jocelyne avait rapidement emporté sa préférence car, même si elle ne se destinait pas à une carrière militaire, elle aimait les avions et possédait son brevet de pilote !

La première fois qu’il l’avait vue, c’était dans un restaurant en face de la fac où elle étudiait. Elle était venue déjeuner avec quelques amies. Elle n’avait sans doute jamais fait attention à Benoit et ignorait probablement son existence, mais il n’en avait cure.

Pendant une semaine, il lui fit envoyer chaque jour un gros bouquet de fleurs, de manière anonyme. Le dernier jour, il accompagna ce présent d’une invitation à diner qu’elle ne pouvait pas refuser. Pétri d’assurance, magnifique dans son uniforme, souriant et presque maître du monde, Benoit fit la cour à Jocelyne comme il pilotait ses avions : avec une efficacité et une précision implacables, sûr de son triomphe. Elle était visiblement gênée, mais lui était si prévenant, si empressé et si galant qu’elle se sentait obligée d’accepter les invitations successives qu’il lui adressait.

Il se passa trois semaines avant qu’elle ose lui avouer qu’elle était fiancée.

Avec Manuel, le copain d’enfance de Benoit.

C’est ainsi que Benoit découvrit qu’il n’était pas invincible, ni sans doute immortel…


Commentaire

Triomphator — 4 commentaires

  1. On atterrit tous un jour ou l’autre, plus ou moins vite, mais l’atterrissage est inéluctable. Une petite histoire qui m’a fait sourire.

  2. Marrant… mon tout premier amoureux s’appelait Benoît… j’avais 11 ans…
    merci Claude pour ce joli conte !

  3. Merci Claude pour cette histoire écrite comme un conte, où l’imaginaire se vêt d’un ton réel. Pour le sourire à la vie…

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