052-TrainDeVieLe train de la vie

J’avais obtenu la mutation que j’espérais depuis plusieurs années, et j’allais me rapprocher de ma région natale. J’étais encore assez jeune et je pourrais profiter à la fois du confort matériel et de la tranquillité d’une petite ville.

J’étais agent de gare. Je recevais les clients, je les renseignais, je leur vendais les tickets et je m’efforçais de résoudre tous les problèmes qui se présentaient quotidiennement. C’était une station modeste, et nous n’étions que deux employés : le chef de gare et un agent, moi. Dans une bourgade comme celle-ci, les voyageurs étaient presque tous des habitués. Ils prenaient toujours le même train à la même heure, et revenaient toujours par le même train à la même heure, de sorte que j’ai rapidement connu tout le monde.

J’ai rencontré M. Brousseau dès le premier jour, car il était déjà là depuis plusieurs années.

M. Brousseau restait assis sur un des deux bancs, le long de l’unique voie de notre petite gare. Il arrivait chaque matin à 6 h 34, car le premier convoi était à 6 h 35, et il repartait chaque soir à 22 h 12, après l’omnibus de 22 h 11, le dernier. Entre ces deux frontières, il bougeait rarement, se levant juste de temps en temps pour faire quelques pas, ou cédant son siège à une personne âgée. À 12 h 55 et à 19 h 40, il tirait un sandwich de sa poche et le mangeait avec application. En été, il n’était vêtu que d’un jean et d’une chemise. En hiver, il y adjoignait un gros pardessus. Lorsqu’il pleuvait, il restait sur son banc, qui était abrité par l’auvent.

Il ne s’agitait que lorsqu’un convoi entrait en gare. Il l’examinait alors avec une grande attention, s’approchant parfois, scrutant un détail… avant de retourner s’asseoir à sa place. Toutefois, il ne montait jamais dans un wagon.

Je le trouvais bizarre, mais le chef m’a rassuré :

« M. Brousseau est un habitué des lieux depuis… avant que je sois affecté ici.

— Mais pourquoi reste-t-il là toute la journée ?

— Aucune idée. Il n’est peut-être qu’un passionné de trains, ou il s’ennuie chez lui. Je crois qu’il est simplement un peu timbré, mais il est sympathique. »

Je me suis habitué à la présence de M. Brousseau. Comme mon collègue, je l’ai salué chaque matin, et j’ai fini par ne plus le trouver étrange, ni son manège incongru.

Du temps a passé. J’ai eu un troisième enfant. Le chef est devenu grand-père pour la seconde fois.

M. Brousseau était là quotidiennement, aussi immuable et inébranlable que les rails eux-mêmes. Il m’arrivait de discuter avec lui. Il était peu au courant de l’actualité, mais il possédait une immense culture dans presque tous les domaines. Au cours des années où je l’ai côtoyé, nous avons parlé entre autres de botanique, de volcanologie, d’impressionnisme, de grandes orgues, d’aquariophilie, d’homéopathie, d’Histoire, d’astronomie, de littérature russe, d’étymologie, de mathématique, de croyances anciennes, d’architecture, d’énergies renouvelables… et il disait toujours des choses très pertinentes, et même savantes. Il semblait avoir étudié dans tous les domaines des connaissances humaines, et je ne m’expliquais pas comment il avait pu acquérir une telle érudition alors qu’il passait ses jours assis sur le banc depuis des années. Lorsque je lui ai posé la question, il a abordé un autre sujet.

Je n’ai jamais su son âge. Je dirais qu’il avait entre trente et soixante ans quand je suis arrivé, impossible d’être plus précis. Et j’ajouterais qu’il a toujours eu cet âge, sans paraître vieillir. Je n’ai jamais su non plus où ni de quoi il vivait, s’il avait de la famille, un métier, une passion… Il s’y entendait, pour ne pas répondre aux questions. J’avais l’impression qu’il était apparu par génération spontanée et subsistait de l’air du temps.

Le chef a pris sa retraite, et j’ai été nommé à sa place. Un nouvel employé est arrivé.

Un jour, je me suis enhardi à demander à M. Brousseau ce qu’il attendait ainsi, chaque jour. Il m’a rétorqué qu’il attendait un train, quoi d’autre, dans une gare ? Et comme j’insistais, lui faisant remarquer qu’il en avait vu passer des milliers sans jamais monter dans aucun d’eux, il a répliqué :

« C’est que je n’ai pas encore trouvé le bon. »

Bien plus tard, j’ai demandé quel était le bon train, selon lui.

« C’est le train de ma vie. Il y en a un pour chacun d’entre nous, c’est le plus important de tous. Il est impossible de savoir quand il passera, mais il ne faut surtout pas le rater. »

Je n’ai plus osé l’interroger sur ce sujet, ni ce jour-là, ni par la suite. C’est lui qui m’en a reparlé.

« De quelle couleur pensez-vous qu’il sera, le train de ma vie ? »

J’étais pris au dépourvu, et je trouvais cette question tellement stupide, que j’ai répondu la première chose qui m’est passée par la tête :

« Rouge.

— Oh, croyez-vous ? Non, c’est trop voyant pour moi. Je pense qu’il sera plutôt bleu très clair. »

Un matin, je le saluai comme d’habitude en arrivant, et il me déclara :

« Je pense que c’est le vôtre qui sera rouge.

— De quoi parlez-vous ?

— Du train de votre vie, évidemment ! »

J’avais complètement oublié ces histoires de train et de couleur.

Un jour, M. Brousseau est parti.

Il n’y a aucune rame entre 12 h 16 et 13 h 34. Les horaires sont ainsi faits depuis des décennies. Ça tombait bien pour mon collègue et moi, puisque c’était l’heure du repas. Pourtant, ce jeudi, à 13 h 03, les signaux automatiques se sont enclenchés, annonçant un convoi à l’approche.

Le train était bleu. Très clair. C’était un train de l’ancien temps, un train à vapeur avec sa locomotive à la cheminée fumante, ses bielles, ses pistons, son tender… Tout était d’une propreté stupéfiante, et presque totalement silencieux. Il avançait comme s’il glissait sur les rails, et stoppa à quai. M. Brousseau monta sans hésiter dans un wagon. Par les fenêtres, je pouvais le voir s’installer parmi les autres usagers, et il m’a semblé que tous étaient des enfants.

M. Brousseau s’est tourné vers moi et m’a fait un signe de la main. Je n’ai pas pu répondre, tant j’étais médusé. Il m’a souri, et j’ai réalisé qu’au cours de toutes ces années, je ne l’avais jamais vu sourire. Le train a poussé deux de ces sifflements pleins d’échos que j’aime entendre et qui sont synonymes de voyages :

Tooooooooliiiiiiiiiit ! Tooooooooliiiiiiiiiit !

Puis les portes de la rame se sont refermées toutes seules, et le convoi a démarré. Je regardais s’éloigner tous ces visages d’enfants, et je ne savais plus lequel était M. Brousseau.

Il avait laissé son sandwich entamé sur le siège.

La vie et la routine ont repris. Tout est comme avant, sauf que M. Brousseau n’est plus là. De lui, il ne reste que l’usure de la peinture du banc à l’endroit, toujours le même, où il s’asseyait. Il reste aussi mes souvenirs et un fantôme d’amitié.

Je n’ai évidemment jamais cru à ses sottes histoires de train de la vie. Uniquement par jeu, je regarde de temps en temps, vers treize heures, s’il n’y a pas un train à l’approche. Uniquement par jeu, je le répète.

S’il y en avait un, qu’est-ce que je ferais ? Est-ce que je monterais dedans ? Si c’était un train rouge…


Commentaire

Le train de la vie — 8 commentaires

  1. Quelle belle histoire , et si poétique! Le bleu a toujours été ma couleur préférée, mais pour le train… l’avenir me le dira peut-être. Je pense que lorsque « mon » train arrivera, je serai – qui sait? – par quelque chose d’autre que sa couleur, un peu avant son apparition au détour du dernier virage. Et s’il est bleu en plus! Merci Claude pour ce 52ème texte!

    • Pour lutter contre l’humidité, le plus simple, c’est de bien aérer. Je ne sais pas si ça marche pour les yeux, essaie.
      Et merci à toi d’être fidèle au poste.

  2. J’étais sur le quai, hier, lors du passage de ce train à 52.
    Puis j’ai décidé de prendre le prochain, le même, aujourd’hui, toujours à 52.
    Force m’est de l’admettre (et je ne suis pas le seul) le chef de gare ne s’est pas moqué de nous, avec ce train de la vie, vraiment.
    Pour ma part, j’ignore quelle couleur aura le mien, mais je sais qu’il est attendu mercredi soir, vers 16h, 16h15.
    En ce moment, je l’imagine… vert.
    Allez savoir pourquoi.

    • C’est sûr, ton train aura la couleur de l’espoir, mon @mi, et je te fais confiance pour ne pas le rater.
      Éloignez-vous de la bordure du quai…
      Tooooooooliiiiiiiiiit ! Tooooooooliiiiiiiiiit !
      Un visage d’enfant de plus, parmi tous les autres…

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