SONY DSCTous à la plage !

Lorsque Colette était encore une petite fille, son père lui répétait déjà qu’un jour, elle irait loin. Il ne croyait pas si bien dire ! C’est vrai qu’elle avait fait du chemin depuis cette époque. Elle faisait désormais partie des privilégiés qui vivaient dans cet endroit extraordinaire. Bien sûr, un tel lieu de résidence présentait quelques inconvénients, mais la quasi-totalité de ceux qui n’y étaient pas aurait donné cher pour s’y trouver, et elle-même ne regrettait absolument rien. Franck non plus, ne reviendrait pour rien au monde à leur existence antérieure. Quant à leurs filles… À huit ans, Sylvie n’avait pratiquement aucun souvenir d’avant. Pour Delphine, c’était encore plus radical, puisqu’elle était née ici.

Depuis plusieurs jours, Colette et Franck avaient prévenu les enfants qu’ils iraient tous ensemble « voir la mer ». Les petites avaient immédiatement été surexcitées. Ils avaient hésité à leur en parler trop longtemps à l’avance, précisément pour éviter cette effervescence. Mais ils n’avaient pas non plus attendu le dernier moment, car la fébrilité qui agitait les gamines faisait justement partie du plaisir. C’est qu’elles avaient entendu tellement de choses à propos de cette mer qu’elles n’avaient jamais vue ! Une vaste étendue plane jusqu’à perte de vue, une couleur incroyable, un paysage extraordinaire, une beauté à couper le souffle… Et voilà qu’enfin, elles allaient le contempler de leurs propres yeux, cet endroit qui leur semblait presque mythique !

Leur agitation et leur exaltation, pour compréhensibles qu’elles fussent, étaient tout de même difficiles à supporter pour Colette et Franck. Il n’y avait plus qu’un seul thème de conversation : la mer. Un seul sujet sur lequel poser des questions : la mer. Elles la dessinaient, en rêvaient, en parlaient, la chantaient… la mer était à tous les repas et dans tous les moments de leur vie de famille.

Colette avait hâte que le jour J arrive, afin que la fièvre s’apaise et que l’existence normale reprenne son cours. Bien sûr, les petites seraient sans doute déçues. Elles attendaient tant de merveilles de cette mer qu’elles avaient parées de tous les prodiges de l’univers, que forcément, lorsqu’elles s’y trouveraient confrontées, elles réaliseraient qu’il n’y avait là aucun miracle ni aucun trésor. Leurs rêves idéalisés retomberaient alors brusquement et bruyamment. Ainsi allait la vie. Colette se souvenait vaguement de la fois où elle-même avait découvert la mer. Elle avait été impressionnée, bien sûr, mais elle s’était vite rendu compte qu’il y avait peu à voir, et peu de choses capables de retenir longtemps l’attention d’une petite fille. Il ne s’agissait évidemment pas de la même mer, mais ça ne faisait pas une grande différence.

« Maman, papa a dit qu’on partait dans cinq minutes !

— Vraiment, ma chérie ? Ça m’étonnerait. Papa sait très bien que nous ne sommes pas prêts. Il y a encore beaucoup de choses à préparer.

— Mais quand c’est qu’on va y aller ? »

Sylvie en avait les larmes aux yeux, à force d’être impatiente.

« La mer est loin d’ici. Il est important de ne rien oublier, reprit Colette.

— Justement, c’est loin, alors il faut partir le plus tôt possible.

— Justement, c’est loin alors il faut emmener tout ce qui sera indispensable.

— Pfffff ! Mais c’est long, maman !

— Je le sais. Vérifie ton scaphandre, ça t’aidera à ne pas voir passer le temps. »

Colette souriait. Même boudeuse, sa fille était si jolie… Une heure et demie plus tard, le véhicule démarra enfin, Franck aux commandes. Le coffre était plein de l’essentiel, et aussi d’une bonne quantité de superflu. Il y avait de quoi manger, de quoi jouer, de quoi photographier… et tout ce qui était vital dans un pareil endroit.

« Papa, quand c’est qu’on arrive ? »

Ils n’avaient quitté leur domicile que depuis une quinzaine de minutes ! La route était mauvaise et la vitesse devait nécessairement être réduite pour éviter un incident. Vraiment, Franck ne voulait pas se trouver confronté à une défaillance technique, à devoir improviser une réparation de fortune, à devoir subir la frustration des gamines lorsqu’ils feraient demi-tour. Une fois, il était resté bloqué, moteur complètement hors service, et il avait dû attendre une dépanneuse qui avait mis presque trois heures à parvenir jusqu’à lui. Heureusement, il était seul, bien que ce ne soit guère prudent de se déplacer sans compagnie.

« On vient juste de partir, Choupette, la mer est encore loin, expliqua Franck.

— Mais combien de temps ?

— Encore beaucoup. Faites donc un jeu avec maman.

— Je suis sûre d’être la première qui apercevra un des hommes de l’entretien des voies de circulation », annonça maman, résignée à tenir ce rôle d’éternelle perdante qui joue la montre.

Il leur fallut plus d’une heure pour parvenir à destination. Sylvie, submergée par l’ennui, s’était laissée aller au fond de son siège, de sorte que ce fut Delphine, toujours aux aguets, qui découvrit la mer avant sa sœur.

« Wouhaou ! Regarde ça ! »

Les yeux des petites leur sortaient de la tête tant elles les écarquillaient.

« Vite, vite, on sort !

— Doucement, les filles. On ne se précipite pas. Sylvie, ferme bien ta combinaison. Delphine, interdiction formelle de courir, tu m’as bien entendue ?

— Oui, m’man… »

Franck arrêta le véhicule, effectua les vérifications d’usage et contempla à son tour le paysage. C’est vrai que c’était magnifique ! Devant eux s’étalait la mer, plane jusqu’à l’horizon, décor dont la monotonie était à peine rompue par quelques rocs qui semblaient avoir été semés çà et là par un géant. La vaste étendue s’offrait à leurs regards, avec son sol d’un gris jaunâtre. Dans le ciel d’un noir d’encre se découpait, toujours aussi beau et aussi bleu, le globe de la Terre qui éclairait la scène.

Enfin sorties du véhicule, les deux gamines en scaphandre s’avançaient en faisant de grands bonds de pesanteur réduite vers la mer de la Tranquillité, qui avait été le théâtre, longtemps auparavant, du premier alunissage historique d’êtres humains.


Commentaire

Tous à la plage ! — 7 commentaires

  1. C’est chouette, c’est là même qu’on peut jouer à saute-mouton avec les rochers, non? Merci Claude, pour cette évasion…

  2. En voilà une bien balancée, dans un futur pourtant certes improbable. Merci tout de même d’avoir partagé avec nous le stress des préparatifs. Voilà qui rappelle vaguement quelque chose :o)

  3. Je m’attendais à une chute spéciale, et j’ai dû faire un effort pour ne pas lire la fin dès qu’elle était visible sur mon écran… je n’avais pas vu venir celle-là ! Jolie surprise ! Merci Claude !

  4. Dommage que tu parles du scaphandre un poil tôt dans l’histoire. Ça m’a aiguillé sur la bonne voie et je n’étais pas perdue au large quand est arrivée la chute. Du coup, je n’étais pas noyée :p

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