TousTous à la manif !

Bien en vue sur la première ligne, les plus larges banderoles s’étalaient, prudemment munies de petits trous destinés à réduire la prise au vent. Les revendications prenaient différentes formes, certaines étaient illustrées, d’autres n’étaient que des slogans-chocs, mais elles étaient unanimes dans le message de base : il fallait faire cesser ceci !

Les organisateurs faisaient tout leur possible pour se donner des airs décidés et fermes tout en restant sérieux et dignes. L’exercice n’était pas aisé, à cause de la démarche que leur morphologie leur imposait, de plus avec les caméras de télé braquées sur eux, lesquelles contribuaient évidemment à augmenter le niveau de stress.

Devant leurs écrans, les téléspectateurs se marraient.

En effet, cette procession n’avait rien d’ordinaire. Jamais, ou en tout cas pas depuis très longtemps, une simple manif n’avait été montrée en direct, avec commentateurs, analystes politiques, avis des écolos, opinions des représentants de la gauche confortable, explications des militants de la droite populaire, etc.

Il faut avouer que le tableau sortait de l’ordinaire. Même dans un pays comme la France, où l’on joue très vite de la gâchette revendicatrice, où le défilé de râleurs est devenu un art de vivre, on n’avait jamais vu pareil rassemblement. Car celles et ceux qui scandaient des slogans, qui brandissaient des pancartes et exigeaient avec un bel ensemble, à quelques semaines des ripailles de fin d’année, étaient les dindes, les bœufs, les canards, les cochons, les chapons et diverses bêtes qui se mangent, n’offrant aux yeux du plus grand nombre aucune utilité autre que gastronomique.

Des quatre coins du terroir, en cohortes pleines d’ires, des troupeaux entiers avaient dès le chant du coq convergés vers la capitale, dans le but d’investir, à défaut de leurs champs habituels, les Élysée, moins familiers, mais plus adéquats pour faire entendre leurs doléances.

Certains allaient au pas de l’oie, les uns se dandinaient, les autres martelaient du sabot le pavé parisien, mais tous réclamaient comme un seul homme la cessation des gueuletons de la nativité, synonymes pour eux de mortalité en forte hausse.

En outre, dénonçant les conditions d’élevage intensif, les volailles cancanantes demandaient à cor et à cri plus d’espace vital, tandis que les vaches exigeaient plus de délicatesse, notamment au cours des inséminations.

Bien que la manifestation dût se dérouler de la manière la plus pacifique possible, les autorités, craignant quelques débordements, avaient mis en place un cordon de sécurité policé le long du parcours. Il suffit d’un début de bouillonnement pour que, l’esprit moutonnier aidant, tout bascule en quelques minutes en une échauffourée générale.

Interrogé par la presse, le responsable des forces de l’ordre estima le nombre de contestataires à dix mille, tandis que les organisateurs répondirent cent cinquante mille à la même question.

En tête du cortège allaient les dindes, gloussantes de colère contenue par des siècles de festivités dont elles faisaient les frais. Aussi, nul ne fut particulièrement étonné lorsque les problèmes surgirent par elles. Une des gallinacées adressa un geste obscène à un flic, et celui-ci, croyant à une simple farce, ne put s’empêcher de rendre la pareille. Un taureau, qui marchait derrière les volailles, s’imagina que l’insulte lui était destinée, et fit mine de charger. Les policiers, se voyant menacés, baissèrent les visières de leurs casques et foncèrent.

Ils eurent une hésitation devant le groupe des canards, dont une banderole réclamait « les poulets avec nous », puis ils se ressaisirent et attaquèrent le gras de la troupe.

Plus aguerris que les bestiaux, qui sont presque tous doux comme des agneaux, les CRS n’eurent aucun mal à prendre un rapide avantage, et encerclèrent très vite les belligérants bêlants. Parmi eux se trouvaient en hongre et un étalon, et si le premier n’avait pas autant les boules que le second, ils n’apprécièrent ni l’un ni l’autre d’être de la sorte contraints, et ils répliquèrent par une contre-attaque que leurs ancêtres de la Grande Armée napoléonienne n’eut point reniée.

L’enceinte de policiers fut aisément rompue et la manœuvre accoucha d’une cavalcade de tous les quadrupèdes en direction de l’Arc de Triomphe, sous lequel ils défilèrent en beuglant de joie, dans une confusion telle qu’une truie y perdit ses petits.

Toutefois, les forces de l’ordre n’avaient pas dit leur dernier mot (ni les bovins leur dernier meuh), et se lancèrent derechef à l’attaque. Les porcs, connus pour être omnivores, bouffèrent quelques hommes de la maréchaussée et menèrent à bon port une riposte qui provoqua une débandade dans le camp adverse. La retransmission télévisée fut interrompue afin d’éviter que la déroute fut publique, toutefois elle n’en fut pas moins sanglante. Car, hors antenne, la violence éclata.

Ce fut une boucherie.

Les ovins se firent voler dans les plumes dès les premiers instants de l’affrontement, ce qui eut pour effet de les défriser, mais ne changea rien au sentiment général des révoltés, qui pensaient avoir affaire à des têtes de mules. Profitant de leur avantage, les flics chargèrent un groupe de poules et tentèrent de leur dérober leurs œufs. Cependant, ils furent à leur tour pris à parti par un peloton de taureaux, aux cris de « Qui vole un œuf racole un bœuf ! »

Tout fut rapidement plié. Un grand nombre de manifestants, qui pleuraient comme des veaux, furent arrêtés. Les autres, dispersés, égarés dans les rues de Paris, épuisés par ce qu’ils venaient de vivre, furent réduits à rentrer chez eux la queue entre les jambes, avec une terrible frustration et une désagréable impression d’avoir été le dindon de la farce.

Cette année encore, il y aura orgiaques festoiements et becquetance à volonté.


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