SONY DSCTour du Monde

Jonathan venait d’apprendre que la Terre est ronde, et que si l’on marchait tout droit, sans jamais dévier, on revenait à son point de départ.

Jonathan était content, parce que cela faisait presque dix années qu’il était né dans ce petit village de pêcheurs, et il avait envie de découvrir le reste de la planète. À plusieurs reprises, il avait décidé de partir la visiter, mais il avait été retenu à chaque fois par la peur de se perdre. Car ses parents lui avaient souvent répété que le Monde était très vaste et nombreux ses dangers !

Désormais, tout était changé. Il lui suffisait d’avancer tout droit, toujours tout droit, et il reviendrait à son village après avoir fait le tour du Monde. Bien sûr, la certitude de ne pas s’égarer n’excluait pas les autres périls du voyage, mais où seraient le plaisir et la gloire s’il n’y avait aucun risque ?

Jonathan partit un matin très tôt. Il se rendit tout d’abord sur la plage et il glissa un petit caillou dans sa poche pour compter les jours, car il ne savait pas pour quelle durée il serait absent. Puis il contempla son village pour la dernière fois avant longtemps, et il se mit en route d’un pas décidé, en gardant la mer à sa gauche.

Très vite, Jonathan se retrouva plus loin qu’il n’avait jamais été. Il regardait autour de lui de tous ses yeux, s’efforçant de ne rien perdre de ces nouveautés, prévoyant déjà de raconter tout cela à son retour à ceux qui ne se seraient jamais éloignés.

Il fut bientôt arrêté par une large rivière qui lui barrait le chemin et se jetait dans la mer. Jonathan fit la grimace. Il avait songé aux dangers, mais pas aux obstacles. Bien sûr, il pouvait remonter ce cours d’eau jusqu’à un endroit où il serait possible de le franchir, mais ce n’était pas sans risques, car il ne devait surtout pas dévier de la ligne droite, qui, seule, lui garantissait un retour à son point de départ. Toutefois, Jonathan était un garçon très malin. Il tira et jeta dans le fleuve un tronc d’arbre, puis il s’assit dessus et, ramant avec ses mains, il gagna la berge opposée et put poursuivre son expédition.

Un peu plus tard, il aperçut un autre village de pêcheurs, à quelque distance du rivage. Il eut envie de s’approcher afin de découvrir une peuplade étrangère, cependant il pensa que ce n’était peut-être pas très prudent, certaines tribus pouvant avoir des mœurs redoutables. Il continua donc son voyage sans s’interrompre, gardant toujours la mer à main gauche.

Le sol se mit à monter, et Jonathan monta lui aussi, forcément. Il parvint au sommet d’une falaise, et il se dit qu’elle était vraiment très haute, au moins cent mètres, et que c’était assurément la plus haute falaise du Monde. De là-haut, il regarda la mer, et le sentier qui l’avait mené jusque-là. C’était comme si une frontière venait d’être franchie, et Jonathan réalisa qu’il était vraiment très loin de chez lui. Il se sentait ému et nostalgique. Bien sûr, les siens lui manquaient, toutefois il s’était fixé un but, et il ne renoncerait pas sur un simple coup de blues. S’armant de courage et tournant le dos au passé, Jonathan redescendit sur l’autre versant.

Il commença à avoir faim. Fort heureusement, les fruits qu’il trouva à cueillir sur les arbres alentour lui étaient familiers, et il ne craignit pas de s’empoisonner en consommant une nourriture inconnue. Il mangea donc suffisamment et fit même des provisions pour plus tard, prévoyant qu’il finirait par arriver dans des contrées où dénicher sa pitance deviendrait difficile.

Lorsque le sentier, qui jusque-là avait longé la mer, infléchit sa route vers l’intérieur des terres, Jonathan cessa de marcher pour mieux réfléchir. Sa règle d’or, on s’en souvient, était de ne pas dévier de la ligne droite. Cependant en face de lui, il y avait une vaste zone impossible à traverser, car il y poussait des buissons d’épineux. Toutefois Jonathan était un garçon malin, nous l’avons déjà dit. Il réalisa qu’il n’était pas très grave qu’il s’éloigne de manière raisonnable de sa ligne droite. L’important était qu’après avoir contourné le secteur dangereux, il reprenne son cheminement avec la mer à sa gauche.

Bien plus loin, à une distance considérable de son village, Jonathan traversa une forêt sans rencontrer de bêtes féroces. En parvenant à la lisière, il commit l’imprudence de quitter trop rapidement le dessous des frondaisons, tout content de retrouver la pleine lumière du soleil. Malheureusement il arriva brusquement en face d’une maison qui avait été construite juste à l’orée. Devant cette habitation se tenait une fille du même âge que lui. Passé la première surprise, et comme elle n’avait pas l’air agressif, il lui dit bonjour. Et comme elle ne répondait pas, il ajouta « Tu me comprends ? », car il avait entendu dire que certaines populations utilisaient des langages étranges. « Bien sûr que je te comprends » répliqua-t-elle. Toutefois Jonathan trouva qu’elle parlait d’une drôle de façon, avec un drôle d’accent, et il préféra ne pas s’attarder.

Le jour déclina. Jonathan songea qu’il devait chercher un abri pour passer la nuit. Il regarda du côté droit, puisque du gauche il n’y avait que la mer. Il ne vit rien qui puisse servir de refuge, mais remarqua un arbre dont la forme lui semblait familière. Puis ce fut le tour d’un rocher sur la plage qui lui fit le même effet. Finalement, il aperçut des maisons dont les cheminées fumaient et que, bizarrement, il pensait reconnaître.

Alors, il comprit pourquoi tout cela avait un air coutumier et amical. Il s’agissait de son village. Jonathan se sentit très fier, car il avait réussi à marcher tout droit, sans dévier de sa route, et il était revenu à son point de départ. Il avait fait le tour du Monde !

Malgré tout, Jonathan ressentait de la déception en réalisant que finalement, le Monde était très petit : il n’y avait qu’un seul caillou dans sa poche !

Tandis qu’il repensait aux péripéties de son voyage, il vit ses parents, très inquiets, accourir vers lui. « Où étais-tu passé ? Nous avons passé la journée à te chercher dans toute l’île ! »


Commentaire

Tour du Monde — 4 commentaires

  1. Ah que c’est frais, léger, poétique! Il me semble qu’enfant, on le fait tous ce merveilleux tour du monde, et quel bonheur de se retrouver – comme par hasard – à son point de départ. Chaque enfant est capable de cette prouesse, et c’est ce que tu racontes si bien, merci Claude!

  2. Un tour du monde rondement mené. Très sympathique histoire.
    Je vais vous révéler un secret : ce petit garçon à existé, il s’appelait Verne. Jules Verne.

    Merci, Claude.

    Al Paquino

  3. J’ai beaucoup aimé ce texte, édifiant pour notre façon de voir la vie et de concevoir notre propre voyage intérieur (ou extérieur) sur notre planète personnelle. Ce jeune homme ne devrait pas être déçu et ses parents, fiers de lui et le lui montrer…

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