TextoTexto Ktastrofe

Alice avait trois problèmes. Le premier était Caramel. Il s’agissait du lévrier afghan beige qu’elle avait adopté depuis trois ans, et qu’elle aimait plus que tout au monde. Le problème n’était pas Caramel lui-même, mais son pelage, long, très long, qui ramassait toutes les brindilles, feuilles mortes, poussières et cochonneries que le chien rencontrait. À croire qu’il était chargé d’électricité statique et attirait tout ce qui était sale. En plus, les poils de l’animal étaient sans cesse emmêlés en un inextricable sac de nœuds. En conséquence, Caramel lui coûtait aussi cher en indispensables séances de toilettage qu’en nourriture et frais de vétérinaire.

Un jour qu’elle parlait de Caramel avec Raymond, un de ses collègues, elle apprit qu’il possédait également un chien. Il s’agissait d’une femelle bichon maltais répondant au nom de Vanille, ridiculement petite à côté d’un lévrier afghan, mais tout autant pourvue de poils extrêmement longs, la transformant en balai qu’il était impossible de conserver propre. Raymond lâchait lui aussi des sommes non négligeables pour garder Vanille présentable.

Comme Alice n’avait pas de voiture et que le salon de toilettage était à l’autre bout de la ville, ils y allaient généralement ensemble, dans le véhicule de Raymond. Là résidait le second problème de la jeune femme, car le garçon la courtisait depuis des années, et il voyait dans ces opérations de cotoilettage une occasion de lui faire du charme. Il était certes gentil, mais un peu collant.

Alice lui envoya un texto, se heurtant à son troisième problème : l’utilisation d’un smartphone était toujours pour elle une chose très compliquée, étant définitivement allergique à ce qu’on appelle les nouvelles technologies. Se servir d’un clavier, surtout petit et tactile, était pour elle une épreuve. Elle prépara le message au brouillon, comme elle le faisait d’habitude, par précaution.

Je pense à toiletter Caramel aujourd’hui. Tu es dispo ?

Avec application, la pointe de la langue dardée entre les dents, Alice tapa le texto lettre par lettre… Je pense à toi… Et là, elle pressa malencontreusement la touche d’envoi !

« Fichu clavier tactile ! », pesta-t-elle. Elle s’empressa de reprendre la frappe du message, mais, la panique n’arrangeant rien, elle se trompa de menu, de fonction, d’application, elle effaça quelque chose, repartit dans l’autre sens, s’énerva de plus belle…

La réponse de Raymond ne tarda pas : J’arrive !

« Et zut ! Il faut que je le décommande vite fait, que je lui dise que je me suis trompée de destinataire, qu’il s’agit d’autre chose… »

De plus en plus stressée, elle tournait l’appareil dans tous les sens. Il glissa de ses doigts, tomba sur le sol carrelé et le fragile écran explosa, envoyant des petits bouts de verre à deux mètres à la ronde. Caramel, par le bruit attiré, s’approcha, faisant monter d’un cran la tension d’Alice, qui craignait qu’il se coupât les pattes. Le temps qu’elle repousse le chien, qu’elle balaie, qu’elle tente, en vain, de ranimer son téléphone moribond, on sonnait déjà à la porte. Sans réfléchir ni prendre de précautions, Alice ouvrit.

Ce n’était pas Raymond.

C’était un type à l’air peu engageant, aux vêtements sales et malodorants, qui gardait les mains dans les poches. Que contenaient-elles ? Alice ne tenait pas à le savoir. Tandis que le quidam débitait un boniment bidon à propos de réparations en tout genre qu’il se proposait d’effectuer sur n’importe quel genre d’appareil électrique ou non et pour une somme modique, son regard balayait l’entrée derrière la jeune femme.

Il dut sentir qu’elle était seule, car il s’enhardit à faire un pas en avant et à poser un pied à l’intérieur sans y être invité. Alice songea à faire semblant d’appeler un homme (le prénom de Raymond lui vint spontanément à l’esprit), mais elle réalisa que cette tentative était vouée à l’échec. Puisque personne n’accourrait à son secours, le zigoto aurait confirmation que la voie était libre.

Oui, mais si elle n’appelait pas, cela revenait au même, cela signifierait qu’elle n’avait personne à appeler. Que pouvait-elle faire face à ce mec qu’elle trouvait de plus en plus inquiétant, et face à qui elle ne ferait à l’évidence pas le poids ?

Elle tenta en vain d’interrompre l’homme et de lui intimer l’ordre de sortir de chez elle. Il fit comme s’il n’avait rien entendu.

Alors, elle eut une idée.

« Caramel, attaque ! »

Caramel n’avait jamais attaqué qui que ce soit, et il faut reconnaître qu’un lévrier afghan est nettement moins impressionnant qu’un berger allemand, un pitbull ou un rottweiler.

Toutefois, Caramel adorait sa maîtresse, et elle-même fut surprise par la réaction de l’animal. Il s’approcha, babines retroussées, grondant entre ses dents dans une honnête imitation de chien agressif. Pourtant, le gars ne s’y laissa pas prendre et il pénétra dans l’appartement, bousculant Alice au passage.

Ce fut son erreur.

Caramel se dressa, pattes de devant sur les épaules de l’homme. Ainsi, il était aussi grand que lui, et l’autre eut un mouvement de recul. Ils se dévisagèrent un instant et Caramel, à l’évidence, n’avait pas la moindre idée de l’action par laquelle il convenait d’enchaîner. Alors, il fit ce qu’il faisait de mieux, comme tous les chiens de sa race : il courut.

Il courut en rond autour de la table du salon, dans le couloir, dans la cuisine, retourna dans l’entrée, fit trois fois le tour du type, en remit une couche, repartit en sens inverse, sauta sur le canapé, déboula dans la chambre, revint vers l’homme…

Et partout où il passait, il renversait tout, car tout s’accrochait à son luxuriant pelage. Il fit tomber des vases, des bibelots, un saladier rempli de sauce, trois pots de fleurs… S’il était sale avant de commencer, comment définir son état lorsqu’enfin il interrompit sa course ? Il était répugnant, collant, infect. Cependant, le type s’en était allé dans l’escalier aussi vite qu’il l’avait pu.

C’est alors que la porte de l’ascenseur s’ouvrit et que Raymond en sortit, Vanille dans ses bras. Il balaya du regard l’appartement saccagé, Caramel gluant, et Alice décoiffée.

« Ben dis donc, quand tu penses à moi, c’est spectaculaire ! Ça promet… »


Commentaire

Texto Ktastrofe — 10 commentaires

  1. Vraiment excellente cette nouvelle, j’ai ri de tout mon cœur. En plus complètement vraisemblable pour une habituée à côtoyer les animaux. Merci de me faire commencer l’année et jour de mon anniversaire de si bonne humeur.

    • Je voulais t’envoyer un mail, mais tu me devances. Alors, chère Catherine, je te souhaite un très bon anniversaire. Et si j’ai pu contribuer à te faire sourire, j’en suis content. Grosses bises !

  2. Ah les smartphones et leurs claviers tactiles, quelle plaie !
    Et les textos, aussi.
    Je ne comprends pas que l’on puisse être accro à ce mode de communication.
    Pourquoi ne pas écrire un roman à 20 doigts par échange de textos, tant qu’on y est ? Pfff !
    Ces nouvelles technologies, j’te l’dis, c’est du n’importe quoi… 😛
    En tout cas, excellente nouvelle bien marrante 😀
    Merci !

    • Et voilà, tu en as trop dit ! Je vais balancer le reste, pour montrer quel genre de type tu es. Et moi donc.
      Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, il est temps de vous révéler notre honteux secret.
      Nous avons, mon ami G@rp et moi-même, échangé entre le 29 août et le 1e novembre 2012 deux textos par jour (un aller-retour). Le résultat est un roman de 218 pages dans lequel nous nous sommes mis en scène nous-mêmes, écrit uniquement par textos, un ramassis de délires complètements dingues. Ça n’a ni queue, ni tête (je me comprends…), il n’y a que lui et moi pour y comprendre quelque chose tant le résultat est farcis de clins d’œil, d’allusions et autres privates jokes, ce qui explique qu’il n’a jamais été rendu public. Et s’il l’était, nous finirions, mon p@rtner et moi, en cellule d’isolement dans les plus brefs délais.

      Comme je suis dans de bonnes dispositions, je vous livre un extrait de la partie commise par mon complice :
      « C’est quoi, ton nom ?
      — Rico.
      — Connais pas de Rico. D’où tu viens, comme ça ?
      — De Ré.
      — Ré. L’île de Ré. »
      Claude se passa une main sur le menton : ce Rico, de l’île de Ré ne lui disait strictement, adverbialement rien. Du tout.
      « Mais enfin, insista Rico, j’arrive toujours juste quand le soleil vient de se lever, et que la journée sera belle ! Je suis ton ami Rico Ré ! »

      Et pour faire bonne mesure, un autre extrait, de mes textos à moi :
      Le Marseillais remarqua qu’il manquait un ongle à l’index droit de l’huissier. Celui-ci avait suivi son regard et expliqua :
      « Je l’ai laissé à New York. C’est mon ongle d’Amérique. »

      Comme vous pouvez le constater, la situation est grave…

  3. Moi je trouve que c’est tellement pratique ces chiens pour balayer justement… de fait, ils peuvent courir partout pour autant qu’il y ait du parquet, ça fonctionne moins bien avec la moquette, et ensuite tu les aspires avec le petit aspirateur de table…
    Merci Claude ! je fonce à l’animalerie…

    • On m’a déjà dit plusieurs fois que je donnais envie de lire tel ou tel livre, mais un chien… c’est une première !

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