TerminerTerminer l’inachevé

Mme Lacaze avait préparé une soupe pour le professeur, comme il l’aimait, avec beaucoup de carottes. Mais lorsqu’elle revint pour desservir, elle vit qu’il n’avait pas touché au plateau, et que le repas était froid.

Autrefois, il n’aurait pas fait cela. Il y avait quelques années seulement, le professeur Neuval dévorait tout ce que Mme Lacaze préparait, et souvent il en redemandait, sous le regard gentiment désapprobateur de sa femme. Bien sûr, il vieillissait, elle avait raison de lui dire de se surveiller. Tout de même, se disait Mme Lacaze, c’était une bonne époque. C’était le temps où il se croyait invincible, comme un jeune homme, et où il plaisantait en racontant de sa grosse voix des anecdotes de quand il enseignait encore à la grande faculté. Alors, Mme Lacaze posait son torchon, oubliait la vaisselle, et écoutait comme s’il s’était agi de Dieu lui-même.

Elle était entrée au service des Neuval trente ans auparavant. Le professeur était toujours en activité, bien sûr, et son épouse affichait une belle prestance dans les soirées qu’ils organisaient. Dans ces occasions, Mme Lacaze devait penser au moindre détail, être en plusieurs lieux à la fois, gérer tout et tout le monde, coordonner le personnel, assurer l’intendance, faciliter l’accueil des invités, et être toujours discrète, transparente, silencieuse. Quand c’était terminé et les extras repartis, elle en avait encore pour deux ou trois jours à nettoyer et ranger.

Pourtant, que ne donnerait-elle pas pour qu’une nouvelle réception vienne perturber son quotidien !

Quand le professeur Neuval avait pris sa retraite, il débordait de projets. Il expliquait qu’il aurait enfin le temps d’approfondir certaines recherches auxquelles il n’avait jamais pu se livrer tranquillement, qu’il allait pouvoir répondre favorablement aux demandes de conférences qu’il était souvent obligé de décliner, et surtout, qu’il allait pouvoir se consacrer à l’écriture d’ouvrages sur sa spécialité, qui était un truc très compliqué dont Mme Lacaze savait seulement qu’il s’agissait de physique. Mais le physique de qui ? Elle n’aurait pu le dire.

Il en avait été ainsi durant quelques années. Le professeur rayonnait de bonheur, il était toujours par monts et par vaux selon les sollicitations qu’on lui adressait, et sa femme l’accompagnait souvent, surtout lorsqu’ils étaient invités par d’autres spécialistes dans des pays comme le Mexique, le Japon ou l’Uruguay.

Et puis, Mme Neuval avait attrapé cette maladie. Et le professeur, malgré tout son savoir, tout son amour et toutes ses relations, n’avait rien pu faire pour la sauver. Mme Neuval n’avait plus voyagé, puis elle n’était plus allée en ville, puis elle n’avait plus quitté la maison, même pour le parc qui l’entourait, puis elle n’avait plus quitté sa chambre, puis elle les avait quittés.

Alors, le professeur aussi avait cessé de voyager. Il ne donna plus de conférences, ne répondit plus aux invitations, ne reçut plus que quelques confrères, très rarement. Il ne se plongea plus durant des heures dans de gros livres pleins de formules mathématiques, ne redemanda plus à Mme Lacaze de le resservir à table, et ne fit plus que quelques promenades occasionnelles dans le parc, que son épouse avait autrefois dessiné elle-même.

Et puis, alors que l’abattement du professeur Neuval durait depuis cinq ans et au moment où Mme Lacaze s’y attendait le moins, il lui annonça qu’il allait de nouveau se lancer dans la rédaction d’un livre.

Il passait des journées entières dans son bureau, que Mme Lacaze avait longuement dépoussiéré et aéré à cause de l’odeur de renfermé qui avait fini par s’incruster. Elle ne lui avait évidemment pas demandé de quoi traitait ce nouvel ouvrage. D’abord, ça ne la regardait pas, et de toute façon, qu’aurait-elle compris à la physique ? Elle l’avait déjà entendu parler de choses comme la thermodynamique, l’électromagnétisme, les quantas, les particules (elle aurait cru à un gros mot, s’il n’avait été prononcé par le professeur) et la relativité, et n’avait évidemment même pas imaginé de quoi il pouvait bien s’agir. Le seul truc qu’elle avait un peu compris, c’était la pomme de Newton.

Mme Lacaze fut donc extrêmement étonnée lorsque le professeur lui demanda de bien vouloir venir dans son bureau, qu’il la fit asseoir et qu’il lui déclara qu’il allait lui parler de son bouquin.

« Il s’agit d’une autobiographie », expliqua le professeur Neuval. « Voilà un bon moment que certains me la réclament, sous le prétexte que j’ai réalisé quelques bricoles au cours de mon existence. Comme celle-ci n’est pas terminée et que je m’ennuie sans ma femme, j’ai accepté d’écrire ce truc pour m’occuper. Et comme elle approche tout de même de sa fin (mon existence), je me dépêche de finir. Comme vous le savez, depuis toutes ces années que vous me côtoyez, j’ai horreur du travail inachevé. »

Mme Lacaze était assise sur le siège du visiteur, son tablier autour des hanches et un chiffon qu’elle pétrissait d’embarras entre ses mains. Pourtant, elle était devenue assez familière avec le professeur, et le décès de Mme Neuval avait accru cette sorte d’amitié, cependant il restait à ses yeux le célèbre professeur, qui enseignait dans les facultés, qui était passé à la télé, qui allait même à l’étranger. Alors, elle se demandait où il voulait en venir.

« Voici le manuscrit », poursuivit le grand homme en désignant une épaisse liasse de papier. De la vieille école, il écrivait toujours à la main, au moyen du stylo à encre reçu de son père à sa communion. Il tira à lui la pile de feuillets et l’ouvrit en commençant par la fin. Avant qu’il reprenne la parole, Mme Lacaze s’enhardit à demander :

« Mais pourquoi m’expliquez-vous tout ça, monsieur le professeur ?

— J’y arrive. Lorsque je terminerai l’écriture de ce livre, je vous en informerai. Ce qui signifie que si je pars rejoindre mon épouse sans vous l’avoir dit, c’est que cette autobiographie sera inachevée. Dans ce cas, vous devrez détruire ce manuscrit en le brûlant. Il n’est pas question que je laisse derrière moi un ouvrage en cours. Vous êtes la seule à qui je peux demander ce service, et surtout, vous êtes la seule en qui je peux avoir confiance pour respecter cette consigne. »

Mme Lacaze se redressa fièrement. En effet, elle n’avait jamais trahi en quoi que ce soit les attentes du professeur ou de sa femme.

« Si je vous annonce qu’il est terminé, vous devrez tout de même faire quelque chose.

— Quoi donc ?

— Le terminer.

— Mais vous venez de dire…

— Oui. Mais une biographie complète doit raconter le trépas du sujet. Il doit en être de même pour une autobiographie. Comme je ne pourrai évidemment pas le faire moi-même, je vous charge de rédiger la dernière page, et d’expliquer quand et comment je serai mort. »

Mme Lacaze sentait que sa tête lui tournait. Ajouter une page dans un livre du professeur ? De sa main à elle ?

« Il y a encore une chose, madame Lacaze…

— Oui, monsieur le professeur ?

— J’ai fait le nécessaire pour que cette maison et le parc vous reviennent. »

Et Mme Lacaze glissa de sa chaise, atterrit sur la moquette et tomba dans les pommes, sans Newton.


Commentaire

Terminer l’inachevé — 3 commentaires

  1. Ah ah ah encore une chute qui me cueille.
    Quand je lis une de tes nouvelles, je dois toujours me retenir de zyeuter la fin. C’est dingue ça!

    • Merci Véro. Pourtant, mon imagination ne me souffle des idées que pour les débuts de mes histoires. Dans la plupart des cas, quand je commence à écrire, je n’ai AUCUNE IDÉE de la chute. Je laisse le récit se raconter lui-même, et je découvre la fin au moment où elle se présente.

  2. ah ah ah alors toi aussi t’es cueilli par la chute !
    Jolie cette histoire, si ça pouvait être vrai…
    tu vois, j’ai enfin trouvé le temps de revenir te lire… un jour à miracles !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *