TempsTemps qui passe n’amasse pas masse

Assis à la table de la cuisine, un calepin à feuillets détachables devant lui, le bout d’un stylo entre les lèvres, Tim, immobile, avait les yeux levés vers le plafond, dans l’attitude de celui qui réfléchit. De temps en temps, il s’agitait, notait quelques mots sur le bloc, puis reprenait la pose, le regard dans le vague.

« Qu’est-ce que tu fais ? » lui demanda Miranda en entrant dans la pièce.

« La liste des courses à faire.

— Si tu fais comme ça, tu vas y passer pas mal de temps ! Regarde dans les placards et dans le frigo, cherche ce qui manque, ce sera plus efficace. »

Joignant le geste à la parole, elle ouvrit les portes des éléments au-dessus de l’évier, près de la machine à laver, à côté du four à micro-ondes, en annonçant :

« Des pâtes, pour les jours où l’on n’aura pas envie de se compliquer la vie ; des haricots verts ; du chocolat en poudre ; du pain en tranches, pour le petit dèj ; des fromages ; du poisson frais, ça fait longtemps qu’on n’en a pas eu dans l’assiette ; de la salade ; du jus d’orange pour ton neveu qui vient demain soir ; du jambon, ça dépanne toujours ; une boîte de champignons, ça, c’est pour moi, j’adore ; pour toi, de l’escalope de dinde ; des croquettes pour Mimi ; des yaourts ; du ketchup…

— Attends, tu vas trop vite, j’ai pas le temps de noter. Tu as dit quoi, après le jambon ?

— Laisse tomber ton papier, on verra sur place, au supermarché.

— Ah, non ! On va y passer deux heures, si l’on n’a pas de liste.

— Ben là, tu passes deux heures à faire la liste, alors…

— J’aime pas perdre du temps, j’en ai jamais assez, tu le sais.

— Pourtant, tu es en congés, cette semaine.

— Oui, mais je sais pas comment ça se fait, j’arrive toujours tout juste à faire ce qui est obligatoire, rien de plus. Que je sois en vacances ou non.

— Ça veut dire que tu arrives à assumer l’indispensable, c’est bien.

— Oui, mais pas plus. Quoi qu’il arrive, il ne me reste pas une minute pour moi, après.

— Ça me fait penser à ce que me disait madame Lalière.

— La voisine ? Quel rapport avec la liste des courses ?

— Aucun. Elle m’expliquait que quand ses enfants étaient petits, évidemment, elle n’avait pas une minute à elle. Le temps est passé et bien sûr, ils ont grandi.

— Et alors ?

— Alors ils ont joué entre eux sans solliciter tout le temps leur mère. Ils ont appris à s’habiller tout seuls, à manger proprement, etc.

— Elle a eu un peu plus de temps, alors.

— Ben non. Elle arrivait toujours à tout faire, comme avant, mais rien de plus.

— C’est bizarre.

— Ses gosses ont continué à pousser. Ils sont allés à l’école. Et madame Lalière parvenait à assurer toutes les tâches d’une mère de famille… mais ensuite, il ne lui restait pas une minute pour elle.

— Pourtant, elle n’avait plus tout le temps les enfants sur le dos ?

— Non. Et ils ont continué à grandir, bien sûr. Le collège, le lycée, la fac… Ils sont partis étudier au loin.

— Et elle… toujours pas de temps libre ?

— Non. C’est comme si le temps libre se raccourcissait à mesure que les gosses lui laissaient des loisirs. À présent, ils sont mariés tous les deux, et elle n’arrive toujours pas, faute de temps, à lire plus d’un bouquin par mois, ni à se mettre au tricot, ni à voir ses amies autant qu’elle le voudrait.

— Et comment tu expliques ça ? »

Miranda tira la chaise en face de celle de Tim et s’y installa, les deux coudes posés sur la table. Quand elle faisait ça, c’est que l’heure était grave et qu’elle allait se lancer dans de grandes explications.

« C’est parce que le temps ne suit pas un écoulement linéaire, comme on le croit. » déclara-t-elle d’un air triomphant.

Tim essaya pendant quelques secondes de comprendre le sens de cette révélation, puis renonça.

« Tu peux me traduire ? »

Miranda se dandina sur sa chaise, comme pour mieux s’installer. Signe qu’elle était fière de son effet.

« Tu as remarqué que les week-ends passent plus vite que deux jours en semaine ?

— Évidemment.

— Et qu’une quinzaine passée à trimer est bien plus longue que deux semaines de congés ?

— Comme tout le monde.

— Et tu t’es dit que ce n’était évidemment qu’une impression subjective, puisqu’en réalité, le temps s’écoule toujours à la même vitesse depuis des millions d’années.

— Bien sûr.

— Eh bien, c’est faux. Le temps s’accélère vraiment pendant les moments de loisir, ralentit quand on en bave, fait en sorte qu’on arrive toujours à remplir nos obligations, puis se contracte pour qu’on n’ait pas une minute disponible en rab. »

Tim dévisageait sa compagne. Elle semblait vraiment sérieuse.

« Et… tu pourrais me donner des détails sur le processus ? »

Il avait volontairement pris un ton ironique, celui qu’elle n’aimait pas. Sans se démonter, elle répliqua :

« Je peux même te donner l’équation qui le prouve.

— Ah oui ?

— Oui. C’est t=mc².

— Ça me rappelle quelque chose, ça.

— Ça ressemble, mais ça n’a aucun rapport.

— Bien sûr. Et elle s’applique comment, ton équation ?

— t, c’est le taux de dilatation du temps. m, c’est la masse des obligations de la vie : les gosses, le boulot, le ménage, les courses, etc. c, c’est le nombre de conneries qui viennent nous emmerder, proportionnel au carré de l’urgence. »

Tim émit un long sifflement admiratif, puis réalisa qu’il ne comprenait pas davantage où Miranda voulait en venir.

« Et ça mène à quoi ? »

— À ceci : plus tu as une masse (m) de choses à faire, plus des conneries © viennent te ruiner la vie au carré, et plus le taux (t) est élevé. Le taux de dilatation augmente, et tu bénéficies donc de davantage de temps pour accomplir ces tâches, mais pas davantage. Et quand il y a moins de masse et/ou moins de conneries, le taux chute, et le temps disponible diminue en proportion. Dans tous les cas, tu n’as presque pas de rab pour être peinard. Le temps ne suit pas un écoulement linéaire. »


Commentaire

Temps qui passe n’amasse pas masse — 17 commentaires

  1. ouah ! maintenant je comprends tout ! pourquoi, mes enfants grandissant, je n’arrive toujours pas à m’occuper de moi plus que le minimum obligatoire ! Mais bon, on a beau dire qu’ils ont grandis, ils sont encore en primaire ha ha je pense que ça ira mieux quand ils seront en secondaire, quoi que, vu l’équation de Madame, j’en doute…

    • Tu peux en douter. Mon grand a déjà quitté le nid familial ; le second est en première… et nous manquons de temps comme lorsqu’ils avaient 6 et 2 ans ! t=mc², c’est sûr.

    • « Time is money » ? Ça, c’est un autre problème.
      Ce ne sont pas des valeurs équilibrées par une égalité, ce sont des vases communicants. Lorsque tu fais le nécessaire pour gagner du fric, tu n’as plus de temps pour en profiter. Et quand tu économises ton temps, tu n’as pas les moyens d’en faire quelque chose.

  2. Il l’a fait ! 😀
    Je te décerne la médaille d’or du défi relevé de main de maître !

    Et maintenant, approche-toi que je te claque une bise (sans dégénérer, hein le glabre ?) 😉

    • Pour ceux qui s’intérrogeraient sur les étranges élans de mon ami G@rp : il m’a mis au défi de placer une liste de courses dans une minifiction, et d’en tricoter une autour de l’équation t=mc². J’ai cumulé pour gagner du temps.
      Mais en ai-je vraiment gagné ? Pas si sûr…
      Quant à cette histoire de bises, de dégénérescence et de glabrité… je ne vois pas du tout de quoi il veut parler.

  3. J’en suis baba ! Lumineuse explication de l’origine de notre problème à tous…
    Dans la prochaine minifiction, tu nous expliques comment on peut résister à cette fatalité ?

    • Impossible. Si je savais comment résister à la contraction du temps, je proposerais des romans, pas des minifictions. 😀

  4. Peut-être vouloir prendre le temps ? Essayer de ne pas être dans la compétition du toujours plus ? J’ai résolu l’équation : je prends le temps de vivre, de faire les choses que j’aime, je ne cours plus, je regarde le soleil, les arbres qui jaunissent, roussissent, etc… j’observe les gens, je lis, je vais au cinéma, j’écoute de la musique, je vois mes amis et je bois des canons avec. Je travaille encore un peu. Arrêter de vouloir faire sans cesse des choses, arrêter d’être dans l’action permanente, arrêter de vouloir être parfait aux yeux des autres, de ses enfants et de la société. Petite leçon de vie d’une dame vieillissante !!!!!!!!!

    • Merci Élisabeth, voilà le secret !
      Il suffit d’arrêter des choses pour prendre le temps d’en faire d’autres. Il suffisait d’y penser. C’est décidé, je vais arrêter de bosser !
      Mais pas tout de suite…
      😉

  5. Au moins, avec toi Claude, j’ai un certain taux de dilatation qui augmente: celui de la rate !
    Décidément, ça « tirebouchonne » toujours autant là-haut!
    Amicalement…

  6. je t’ai toujours dit qu’il fallait pas passer à l’heure d’été (dit-elle en arrivant comme la pluie après l’orage !)

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