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Christophe était bourré de qualités, de compétences, de savoir‐faire. Le problème, c’est que peu de gens étaient au courant.

Il avait trimé consciencieusement pendant de longues et éreintantes années dans une fabrique de bocaux, suant sans renâcler pour le bien de sa femme, de ses enfants de plus en plus nombreux, et de ses chiens successifs. Entré dans l’entreprise au bas de l’échelle, il avait patiemment et courageusement gravi plusieurs niveaux avec détermination. Devenu responsable du service informatique, et nanti d’un salaire suffisant à défaut d’être mirobolant, il décida, voyant ses espoirs de jeunesse à peu près réalisés et sa descendance mûrissante, de lever un peu le pied dans l’attente d’une retraite amplement méritée.

Fatale erreur ? Coupable relâchement ? Quoi qu’il en soit, la cinquantaine franchement franchie, Christophe fut licencié sèchement, la direction ayant besoin de liquidités pour financer la reprise d’un concurrent.

À quelques années près, il aurait été en grandes vacances anticipées. Hélas, il était à l’âge critique, spécialisé dans un secteur où la trentaine représente une date de péremption, avec des qualités certaines, malheureusement méconnues du public et des employeurs potentiels.

Christophe fit et refit les calculs de différentes manières, sur son boulier, sur un tableur, à la main… Le résultat fut chaque fois le même, comme il sied à des opérations arithmétiques qui se respectent. Quoi qu’il fasse, ses indemnités de licenciement additionnées à ses droits au chômage ne pourraient pas le mener jusqu’à la retraite. Ce qui manquait n’était pas seulement un pont, mais un viaduc ! Il fallait absolument qu’il dégote un job.

Il ne se faisait pas d’illusions ; il n’obtiendrait rien qui ressemble, même de loin, à ce qu’il venait de perdre. Il devrait retourner au bas de l’échelle, sans espoir d’en gravir les barreaux. Il aurait une masse de tâches énorme, sans doute un boulot éreintant, s’il en trouvait, un salaire de débutant, mais il resterait un quinqua entamé, fatigué, et apeuré par l’absence d’avenir professionnel.

Toutefois, parmi les nombreuses qualités inconnues de Christophe, il y avait le courage, survitaminé par les attentes de sa famille. Il fit le point sur les possibilités de ce monde, ainsi qu’un inventaire aussi objectif qu’il le put de ses possibilités à lui, sollicita des avis dans son entourage, fit un « bilan de compétences » déniché sur Internet, enquêta sur l’état de l’emploi dans sa région, rechercha ce qui était demandé et ce qui était mal pourvu.

Le résultat fut sans appel : ce dont on manquait le plus, c’était d’enseignants. Malheureusement, Christophe n’avait pas de diplômes dans ce domaine, et d’ailleurs, les budgets des établissements scolaires étaient extrêmement limités. S’il y avait carence dans ce secteur, c’était à cause des postes supprimés par le ministère, pas par manque de professeurs. Cependant, il y avait un créneau dans lequel il n’était besoin ni de certificat ni de volonté politique, c’était les cours particuliers.

Jamais cette spécialité n’avait été aussi florissante. Certes, les tuteurs les plus recherchés étaient bardés de brevets, masters, licences et autres maîtrises ; Christophe ne possédait rien de tel, surtout dans une branche scolaire. Son tarif horaire serait un peu moins élevé, il n’y avait pas moyen d’y couper. À lui de se faire une réputation d’excellence pour compenser.

Il n’en était pas là. La question d’actualité, c’était bien sûr de décider quelle matière il allait proposer aux potaches en mal de réussite. La réponse était évidente : il enseignerait les maths. Dès le collège, il avait été bon dans cette science. Selon ses professeurs, il aurait pu prétendre à de longues études débouchant sur des métiers prestigieux et des rémunérations en rapport. À dix‐huit ans, son bac empoché sans difficulté, il avait eu à opter entre lesdites études et les beaux yeux d’une certaine Céline, et il n’avait pas hésité beaucoup, au grand dam de ses parents.

Aujourd’hui, quand il repensait à ce choix, il éprouvait une légère trace de regrets, qui disparaissait lorsqu’il évoquait certains moments passés jadis avec Céline, au temps de ses vingt ans, et de la vigueur inhérente à cet âge.

La rentrée approchait avec une ponctualité de bon aloi, Christophe se lança avec énergie dans son nouveau projet. Les résultats furent immédiats ! Lui qui n’avait pas un grand savoir‐faire pédagogique dut se former très vite. Les élèves se bousculaient, les demandes affluaient, il fut obligé, dès Noël, de refuser du monde, ne disposant, comme tout un chacun, que de vingt‐quatre heures par journée.

Hélas, cela restait insuffisant pour ses besoins financiers, et cela s’aggrava lorsque, l’année scolaire achevée, les étudiants s’en furent pendant deux mois, tandis que le flot de factures ne tarissait pas.

Alors, Christophe, la mort dans l’âme, résolut de faire des ménages.

Ce n’était pas reluisant, ni bien payé, toutefois cela lui permettrait de patienter en attendant la rentrée suivante, où il augmenterait un peu ses tarifs.

Christophe, on l’a vu, était informaticien de formation, et cela influait sur sa manière de concevoir les choses. De même qu’il lui était arrivé de donner des cours à distance, au moyen d’une liaison Internet et d’une webcam, il décida de faire du téléménage, du ménage à distance, assisté par ordinateur, technique avant‐gardiste s’il en est.

Il installa donc sur son appareil des utilitaires de dépoussiérage de photos numériques, il ne lésina pas sur les aspirateurs de sites, les logiciels de nettoyage de disque, etc.

Ce fut lorsque sa première cliente, le visage contracté de colère, lui tendit à travers la webcam un billet de cinquante euros qu’il ne pouvait évidemment saisir, que Christophe réalisa qu’il avait oublié un menu détail dans son projet futuriste…


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