TéléTélé râlité

Ça n’allait pas fort. Le stress, la galère, la déprime… Envie de rien, découragé de tout. J’ai décidé de tout lâcher, de ne plus me battre contre des moulins à vent, de ne plus m’user en de vains combats perdus d’avance. J’ai pris un stylo, un bout de papier, et j’ai griffonné : « Ma chérie, quand tu liras ces quelques mots, je ne serai plus de ce monde. La lutte est trop inégale, je n’ai plus de forces, plus de motivation, plus de… »

Je me suis brusquement arrêté d’écrire, me rappelant que je n’ai même pas de compagne. J’ai froissé le papier et je l’ai jeté dans la corbeille, que j’ai ratée. Je rate tout, y compris la corbeille. Bien décidé à en finir avec la vie, j’ai mis une pizza dans le four micro-ondes, j’ai attrapé un pack de bières, et je me suis vissé devant la télé avec la ferme intention d’y rester jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je me suis quand même relevé pour l’allumer, la télé, sinon cette fin de parcours aurait duré vraiment trop longtemps.

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Météo. La présentatrice ânonne comme chaque jour les listes des villes qui recevront la pluie, et de celles qui seront épargnées. Je n’écoute pas, me contentant comme d’habitude d’admirer la silhouette de la fille. Il faut reconnaître une chose aux mecs qui recrutent : ils savent choisir les demoiselles-météo. Je réalise que si je continue à contempler ce spectacle, je ne suis pas près d’en finir.

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Rubrique éco. Aussi chiant et bidon que la météo, mais sans la fille. C’est déjà mieux, pour ce que je suis venu faire en face de cet écran. Je me farcis pendant dix minutes la litanie des valeurs montantes, des valeurs descendantes et de celles qui flottent au-dessus de la mêlée. Explications, justifications, cours de la veille, prévisions à une semaine, à un mois, à…

C’est bon, ça. J’ai perdu au moins cinquante points de vie. Si je continue comme ça, c’est en effet la mort assurée, mais à tout petit feu. Je cherche un truc plus expéditif.

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Foot. Mortel ! D’abord, il y a les hurlements de la foule hystérique ; un bruit de fond fait d’un amalgame de décibels, de chants barbares, de klaxons, de sifflets, de cris de guerre, de huées, de haine pâteuse, d’envies de meurtre. Ensuite, il y a le vocabulaire. Au seuil du grand saut, j’apprends qu’on ne dit pas but, mais exploit ; on ne dit pas donner un coup de pied de sauvage à l’adversaire, mais intercepter la balle.

Le contrôle des mains, expliquent les scientifiques, occupe dix pour cent du cerveau. Ce serait cette ultraspécialisation de la main en tâches extrêmement précises qui aurait permis le développement extraordinaire de notre intellect et qui aurait fait de l’Homme ce qu’il est. Les gus que je vois courir sur cette pelouse en sont encore à utiliser leurs pieds. Deux cents points de vie.

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Débat politique. Ceux-là ne se servent même pas de leurs pieds, seulement de leur gueule. À l’évidence, ils ne maîtrisent pas encore le langage articulé, et pas davantage le raisonnement logique. Leur manière de communiquer se limite à arborer des couleurs ternes, et à avancer des arguments sensiblement identiques à ceux de l’adversaire au cours de leurs nombreux désaccords.

Je me force à regarder et à écouter. La souffrance est atroce, la douleur insoutenable. Je ne parviens pas à faire la moindre estimation des points de vie qui disparaissent dans le néant. Je ne crains qu’une chose, tant la violence est crue, c’est de craquer et de revenir sur ma décision. Hélas, le débat tire à sa fin. Les deux rivaux se serrent la patte en se montrant les dents.

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Pub. Achetez la voiture qui fera de vous un type meilleur. Achetez les lunettes qui feront de vous une personne meilleure. Achetez la lessive qui fera de vous quelqu’un de meilleur. Achetez la cuisine qui fera de vous des gens meilleurs. Achetez la montre qui fera de vous un être meilleur. Achetez dans la grande surface qui vous rendra meilleur. Achetez la brosse à dents grâce à laquelle vous serez meilleur. Achetez la cafetière qui montrera que vous êtes meilleur. Achetez les produits de beauté qui feront de vous la femme la meilleure. Achetez les meubles qui vous procureront l’intérieur le meilleur. Achetez le vin qui vous boostera de la façon la meilleure.

Placez votre fric dans la meilleure des banques, nous nous occuperons du reste.

Et ne cherchez pas à devenir meilleurs par vous-mêmes, vous êtes et resterez tous de gros nazes.

Ma vie ne tient plus que par un fil ténu. Je m’étouffe avec une olive de la pizza, je la fais glisser avec la dernière bière.

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Une fille se penche sur moi, comme au ralenti. Je crois sentir son parfum, mais il doit juste s’agir de mes chaussettes, que j’ai dégagées dans un coin. Elle ouvre la bouche (la fille, pas la chaussette) et articule « éteins cette fichue télé, tu as mis le son à fond ! » Elle presse un bouton sur la télécommande.

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« Mais t’es complètement dingue, Raoul ! Tu veux rameuter tout le quartier ? Si le vieux grincheux du quatrième avait été là, tu aurais à nouveau eu les flics sur le dos, comme la semaine dernière. Tu cherches vraiment les emmerdes, quand même ! »

Je la vois un peu mieux, à présent. Ce doit être Émilie, ma voisine de palier. Elle marche dans la pièce, tournant dans tous les sens comme si elle fouillait du regard les moindres recoins, puis fonce d’un coup sur ce qu’elle a trouvé sous un coussin du canapé.

« J’en étais sûre ! Tu as encore lu un bouquin de Joan d’Orsemont. Tu le sais pourtant, que ça te déglingue l’envie de vivre, alors pourquoi tu y reviens tout le temps ? »


Commentaire

Télé râlité — 10 commentaires

  1. Bien content de lire ce que tu as fait de quelques lignes devenues ensuite maxifiction (différente) puis une belle et bien bonne mini 😉
    Bien joué, p@rtner 🙂

  2. Heu… pas sympa de comparer le parfum de la fille –qui vient te sauver– à un remugle de vieilles chaussettes

    Au lieu de lire le déprimant Joan d’Orsemont, écoute plutôt le revigorant Boris Vian :
    “J´avais la télé, mais ça m´ennuyait ; je l´ai retournée… de l’autre côté c´est passionnant”

    • C’est pas moi qui ai trié, c’est Raoul. Et dans l’état où il était, il a des circonstances atténuantes, le pauvre.
      Quant à la télé, c’est sur que c’est chiant ! Même de dos ou éteinte. Alors, de face allumée… 😡

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