TardifTardif repentir

Le maréchal des logis Rochemars et le gendarme Jacquet étaient postés le long de la départementale 727, entre Lussac-les-Châteaux et Montmorillon. Ils étaient garés sur un petit chemin menant à un lieu-dit, avaient dissimulé leur véhicule et leur présence derrière un remblai, et avaient commencé immédiatement à contrôler, de dos, la vitesse des conducteurs se dirigeant vers Montmorillon dans la longue ligne droite de plusieurs kilomètres. Pour ce faire, ils avaient monté sur trépied un appareil surnommé « jumelles », dont la désignation réglementaire était « cinémomètre », et que tout un chacun connaissait comme « radar ».

Ils avaient l’habitude de se mettre en planque à cet endroit, et les autochtones, qui le savaient, se méfiaient. Le tableau de chasse, au bout de deux heures, n’était pas très satisfaisant. Le gendarme Jacquet, qui était retourné s’asseoir derrière le volant, dodelinait de la tête. Les longues attentes ne lui réussissaient pas, et son supérieur se moquait de lui.

« Un coup de fatigue, Jacquet ? »

L’interpellé sursauta. À deux mètres du véhicule, le maréchal des logis Rochemars souriait, goguenard, en le regardant.

« Pas facile de rester réveillé quand il ne se passe rien, justifia le gendarme. Je sais pas comment vous faites, chef. Depuis qu’on est là, on en a eu combien ? Une dizaine, à tout casser.

— Quatorze ! Vous étiez occupé à quoi, pendant les quatre autres ? »

Jacquet soupira et changea de position pour éviter de repiquer du nez dans le volant. Le gradé, inlassablement, gardait les yeux vissés au cinémomètre, et pourtant rien de ce qui se passait alentour ne lui échappait. Jacquet sortit pour faire quelques pas et soulager sa vessie.

Mais il n’avait pas parcouru trois mètres qu’un bolide fonça sur la route. Il l’avait tout juste entendu arriver qu’il était déjà loin, tant sa vitesse était élevée.

« Nom de Dieu ! s’écria le maréchal des logis. 185 km/h ! Plus du double de la vitesse autorisée. Il a réussi à battre le record des Anglais, qui tenait depuis trois ans. C’était quoi, comme bagnole ? J’ai pas eu le temps de voir… »

Jacquet était prestement revenu au véhicule et s’était immédiatement rassis au volant.

« J’ai juste vu qu’elle était bleue ! Qui c’était, ce dingue ? Pas un gars de chez nous, c’est sûr.

— Il aura un souvenir du coin, en tout cas.

— On le poursuit, chef ? C’est le retrait immédiat du permis, ça !

— On le poursuit avec quoi, Jacquet ? Avec notre Clio qui a plus de 200.000 bornes ? À cette heure, il doit plus être loin de Montmorillon, déjà. Vous inquiétez pas pour son permis, c’est comme s’il ne l’avait plus. »

Le chef avait raison, évidemment. Même des motards auraient eu du mal à serrer le délinquant. Toutefois Jacquet restait pensif. Pendant qu’ils discutaient, le chauffard poursuivait sa folle équipée, et le danger qu’il représentait était énorme. Ils étaient à moins de six kilomètres de Montmorillon. Le maréchal des logis Rochemars reprenait :

« On nous demande de changer régulièrement de planque, mais je persiste à penser que celle-ci est excellente. C’est vrai que les habitués se font rarement gauler, mais cette ligne droite si belle et si longue tend les bras aux fonceurs. On a juste à rester là, avec nos petites jumelles, et on les rate pas. »

L’attente reprit. Regonflé à bloc, le gradé semblait soudé à son appareil, tandis que Jacquet recommençait à lutter contre l’engourdissement.

Il fut tiré de sa somnolence par le grésillement de la radio. Dans ces campagnes où il ne se passait pas grand-chose, elle n’était pas souvent utilisée, et pendant un moment, il se demanda ce qu’était ce bruit inhabituel. La voix qui sortit du poste le ramena bien vite à la réalité.

« Accident signalé à l’entrée de Montmorillon. Un véhicule en excès de vitesse aurait percuté un groupe de piétons. Des blessés graves, apparemment. Rochemars, vous êtes le plus proche. Filez sur place immédiatement. »

« Nom de Dieu ! jura le maréchal des logis pour la seconde fois. C’est le dingue ! »

Jacquet avait déjà démarré le moteur et il passait la première, tandis que son chef se ruait dans la voiture avec l’appareil.

Avant l’entrée de Montmorillon se trouvait une aire commerciale. Un concessionnaire automobile, un marchand de meubles… Un peu plus loin, toujours dans la fameuse ligne droite et juste avant le rond-point qui la terminait, il y avait une zone résidentielle et une grande surface alimentaire. C’est là qu’avait eu lieu le carnage.

Une fillette de cinq ou six ans. Le bolide lui avait roulé dessus. La mère, jambes broyées, crâne éclaté par l’impact, projetée à plusieurs mètres sur une piste cyclable. Un nourrisson inerte et couvert de sang était encore agrippé à la jeune femme.

« Elle a essayé de rattraper la petite, expliquait à la cantonade une dame âgée. Et elle avait le bébé dans les bras. »

Le père, hagard, se tenait sur le trottoir. Il était debout, comme cloué par le choc entre deux sacs à provisions renversés, qu’il devait porter au moment de l’accident, et qu’il avait simplement lâchés.

Plus loin, près du rond-point, il y avait le bolide bleu métallisé, à l’avant défoncé, au pare-brise éclaté. Le conducteur était sorti de l’habitacle et contemplait l’hécatombe à distance, les bras ballants. C’était un type d’à peine plus de trente ans, comme les parents des deux enfants morts.

« Nom de Dieu ! Nom de Dieu ! » répétait en boucle le maréchal des logis Rochemars, incapable de dire autre chose.

Jacquet luttait pour retrouver ses réflexes professionnels, pour appeler des secours (mais des secours pourquoi faire, se demandait-il ?), pour interpeller le chauffard… Un immense sentiment de culpabilité s’emparait progressivement de lui.

« Bien sûr, se disait-il, on ne pouvait pas le poursuivre. Mais si l’on n’avait pas été planqués ? S’il nous avait vus ? Il aurait levé le pied, évidemment. Alors que là, on l’a laissé continuer. On l’a laissé faire. C’est comme si l’on était complices, un peu. Il a tué par inconscience, et nous par négligence… »


Commentaire

Tardif repentir — 11 commentaires

  1. Prévention-répression ; dilemme pénible lorsqu’on sait la dose d’adrénaline qui surgit en nous (gendarme ou quidam) chaque fois que quelqu’un enfreint une règle qu’on s’efforce à grand peine d’appliquer pour soi-même.
    Quant à se sentir coupable de ne pas contrôler tous les déreglements de comportements et tous les aléas destructeurs qu’on peut rencontrer dans une vie… Pour difficile que ce soit de l’admettre, je demeure convaincu, par le regard que je porte sur ma propre expérience, que de toute catastrophe — évitable ou non — surgit de la vie, tôt ou tard.
    C’est une autre façon pour moi de dire comme le premier de tes commentateurs : « rien à dire » ; car au fond, oui, rien à dire :o)

    • Ce que je voulais surtout dire, c’est qu’un flic planqué fait du chiffre, mais ne protège nullement l’innocent du danger représenté par le délinquant.
      Si l’excès de vitesse représente réellement un danger, alors la priorité est de faire ralentir, pas de le verbaliser. Hors, l’immense majorité des contredanses concernent des dépassements de quelques kilomètres/heure, qui présentent un risque limité, mais une manne pour le trésor public.
      8 kilomètres/heure de trop, sur une route à 4 voies, par temps sec et trafic modéré m’ont récemment coûté 45 €. D’où cette minifiction…
      Sinon, mon cher Jean-Paul, tu as réussi à « ne rien dire » en beaucoup plus de mots que l’ami Alain. Félicitations. 😀

  2. J’ai été flashé par un flic toulousain qui écrit des minifictions et condamné à faire ce commentaire que j’aurais dû faire avant — je viens d’ailleurs de me prendre un rappel (10% de mieux, qu’il a dit).
    Et ce même flic a écrit au-dessus ce que m’a inspiré cette “fiction” qui m’a fait frémir — l’actualité de ces derniers jours m’est revenue en tête — et réfléchir, aussi.
    Ce que raconte Claude (oui, nous sommes devenus proches, ce flic et moi) est tout sauf faux, et j’ai été écoeuré par cette logique du fric, toujours du fric, encore du fric, sous prétexte de “sécurité”.
    Je n’y avais pas vraiment réfléchi avant… qu’il ne soit flashé.
    Autre exemple, de l’illogisme, de l’hypocrisie ambiante en matière de sécurité : un ministre en appelle au civisme.
    Sans blague ?
    Et que pense-t-il de la conduite sans permis qui ne va plus être un délit mais une infraction ?
    Je vous laisse, il faut que j’aille vomir.

  3. Téléphone… maison !
    Non assistance à personne en danger… assistance à tout le monde en danger… j’ai l’impression que pas un jour ne passe sans que…
    bref, 1puissance23 non ?
    merci Claude d’être “gentil” !

  4. Heu… je n’y connais rien en réglementation routière, mais il me semble que les gendarmes qui planquent avec leur radar n’ont plus le droit de se cacher… Ils doivent maintenant être “visibles”, même en voiture banalisée, et le “radar” ne doit pas être masqué. Je ne sais pas pourquoi, mais certainement pour faire ralentir ceux qui roulent un peu vite : quand on les voit, on lève le pied, et quelqu’un a dû faire remarquer que la dissuasion était aussi importante que la répression.
    Dans ton histoire, bien sûr, le chauffard allait peut-être trop vite pour remarquer une voiture de gendarmerie sur le bord de la route. Mais le remords du gendarme nous ramène à une époque un peu ancienne, aujourd’hui il ne doit plus avoir lieu d’être, et l’appareillage est visible en bord de route.
    Bien sûr, quand on prend une prune pour un dépassement de 5 km/h de la vitesse autorisée, on n’est pas content et on sait bien qu’on alimente les caisses de l’état, je suis d’accord, c’est arrivé à tout le monde. Mais dans l’ensemble, nous avons tous considérablement réduit notre vitesse depuis une vingtaine d’années. Beaucoup roulaient horriblement vite et étaient véritablement dangereux, pour eux et pour les autres. Sans compter ceux qui tentaient de faire des “chronos”, neuf personnes sur dix mettaient un point d’honneur à dépasser les limitations – pas beaucoup : 70 au lieu de 50 en ville, par exemple, pourquoi se traîner dans une rue droite sans feu rouge ? Et 110 ou 120 sur une belle route de campagne, où est le danger ? Le problème est que mathématiquement – ou physiquement – si un enfant ou un animal surgit, le choc sera plus fort et les dégâts beaucoup plus graves. Mais ça, on n’y pense jamais. S’il n’y avait pas les contrôles et les amendes, nous serions encore au chiffre de 16 000 morts par an (je me souviens de cette période). S’il n’y a pas de sanction, on ne fait pas attention. Tu as bien rouspété quand tu as dû payer une amende pour un dépassement de vitesse très faible, et depuis, tu gardes un œil sur ton compteur : cette amende t’a peut-être sauvé la vie sans que tu le saches, ou t’a évité de blesser quelqu’un. C’est toujours ce que je dis à mes enfants quand, comme tout le monde, ils reçoivent un avis bleu-blanc-rouge leur précisant la vitesse à laquelle ils roulaient, tel jour et à tel endroit…

    • Je ne sais pas si la maréchaussée n’a plus le droit de se cacher, mais les gendarmes ne font rien pour être visibles, c’est sûr. Je n’ai pas du tout vu ceux qui m’ont gaulé, par contre, en quittant des aires d’autoroute, j’en ai vu beaucoup, de dos, dissimulés derrière la végétation.
      Je ne nie pas que le nombre de morts a baissé en 20 ou 30 ans. Je serais curieux, toutefois, de connaître les statistiques globales du nombre d’accidents. Sont-ils moins nombreux ? Autrefois, il n’y avait pas autant d’obstacles au milieu des routes : ronds-points, haricots, etc. Tous ces endroits où l’on voit fréquemment au sol de petits bouts de verre, vestiges d’accrochages minimes, mais réels.

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