043-TalentDeSocieteTalent de société

Bien que M. Soberdo, PDG de Soberdo et Cie, soit d’une austérité légendaire, les soirées qu’il organisait annuellement, le dernier vendredi avant Noël, étaient célèbres pour le côté festif qu’il leur donnait. Aucun de ses collaborateurs n’aurait envisagé de s’y soustraire, car ces réceptions étaient chaque fois différentes et imprévisibles, avec un point commun : M. Soberdo s’impliquait toujours personnellement dans l’animation, faisant fi de son image d’homme d’affaires international au sérieux proverbial. Sans doute en profitait-il pour se décharger de façon ludique des tensions accumulées au cours des douze mois de travail.

Ainsi, il était arrivé une fois déguisé en marin ! L’année suivante, il avait chanté My way au cours d’une séance de karaoké restée dans les annales. À une autre occasion, il avait raconté avec force détails son enfance de fils de forain dont le père tenait un stand de tir, avant d’avouer à l’assistance convaincue que c’était un canular…

L’année dernière, M. Soberdo avait sorti de sa poche des balles, et s’était mis à jongler avec dextérité. Il avait poursuivi l’exercice avec des biscuits d’apéritif, qu’il avait finalement rattrapés avec sa bouche pour les manger.

Après les applaudissements de rigueur, la conversation avait roulé sur les petits talents de société que beaucoup possèdent.

« Je suis certain, déclara M. Soberdo, que chacun d’entre vous, ici, a une aptitude particulière, la maîtrise de quelque chose d’amusant. Par exemple, vous, Desfeuilles, que savez-vous faire ? »

Le directeur général faillit s’étouffer avec son champagne. Il n’avait guère envie d’être ainsi mis sur la sellette, mais il ne pouvait faire autrement que d’avouer que oui, il savait faire quelque chose de drôle.

« Et de quoi s’agit-il ? »

Desfeuilles rougit jusqu’à la racine des cheveux.

« J’imite Marylin Monroe quand elle a souhaité un bon anniversaire à JFK. »

Bien sûr, il dut faire une démonstration de ce talent. Tendu à l’extrême, il entonna le célèbre Happy birthday mister Président, avec une voix langoureuse qui imitait assez bien celle de la défunte star.

À qui le tour ? se demandait l’assistance.

« Et vous, Colette, montrez-nous donc ce que vous savez faire ! »

Colette était la secrétaire particulière de M. Soberdo depuis plus de trente ans et le considérait comme Dieu en personne. Pourtant, ce soir-là, elle se fit prier avant d’avouer :

« Dans ma jeunesse, j’ai pratiqué la gymnastique. Il m’arrive encore de faire quelques exercices… »

On poussa les tables, et Colette fit une exhibition de roue, poirier et chandelle qui ravit les spectateurs. La vedette suivante fut Michaud, comptable en chef, qui exécuta quelques tours de passe-passe, puis Sommard, directeur des ventes et champion de bilboquet, et Mlle Jouelle, experte en origami, et Groumin, et Mme Duborque, et Childron…

On arriva à Jacques Beaudiert. Il administrait les archives, et c’était la première fois qu’il était convié à une des soirées de M. Soberdo. L’ancien responsable avait pris sa retraite quelques mois auparavant, lui avait été promu à son poste et se retrouvait invité, mais peu connu des autres. Tous les regards se tournèrent vers lui, le nouveau, celui à qui on pouvait demander n’importe quel document : il se dirigeait sans hésiter vers l’endroit où il était rangé, dans l’immense labyrinthe où la paperasse de plusieurs décennies d’existence de la société était stockée.

« Et vous, Beaudiert, quel est votre petit talent amusant ?

— Je n’ai aucune aptitude intéressante, monsieur le président.

— Mauvaise réponse, mon cher. Devra-t-on vous torturer ? »

Les rires de l’assistance masquèrent le soupir de Jacques. Il se rendait compte qu’il ne pourrait échapper à cette sorte de bizutage, et qu’il devrait avouer tôt ou tard. Alors, autant abréger…

« Je retiens tout, dit-il.

— Tout ? Comment, tout ?

— Tout ce que j’ai vu, lu ou entendu. Je me souviens de tout, de manière absolue. Les spécialistes appellent cela la  mémoire eidétique. Chez moi, elle est vraiment parfaite.

— Voilà donc comment vous parvenez à vous retrouver dans les archives ! Faisons un essai…

Pouvez-vous nous citer le douzième paragraphe du 10ème chapitre des Misérables ? »

Aucun des participants ne crut une seconde que Jacques donnerait la réponse. Pourtant, il réfléchit à peine avant de citer :

« L’évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée, comme nous l’avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler, et partit. »

Le silence était tombé sur la tablée, troublé par un cliquetis de clavier. Quelqu’un, sur un ordinateur portable, vérifiait…

« C’est bien ça ! » affirma le contrôleur, impressionné.

« Avez-vous lu le journal de ce matin ? » questionna Sommard.

« Je l’ai feuilleté, ce qui est suffisant. »

Ils lui demandèrent de réciter des articles, des petites annonces, de décrire des photos… Jacques ne se trompa pas une seule fois. Il fournit les listes des dix premières villes du Laos, du Mozambique et du Paraguay, il nomma tous les prix Nobel d’économie, ainsi que les pilotes arrivés en quatrième position à chaque épreuve des 24 heures du Mans, il donna le titre des chansons figurant sur le septième album enregistré par Elvis Presley…

Puis, l’intérêt de l’assistance s’affaiblissant, on laissa Jacques, soulagé, et on passa à la victime suivante…

Très tard dans la nuit, la fête s’acheva enfin. Galamment, Jacques raccompagna Colette, peu rassurée, jusqu’à sa voiture garée au sous-sol.

« Je vous envie, Jacques. Vous vous souvenez de toutes les chansons, de toutes les poésies, de tous les livres… c’est un don extraordinaire, que vous avez là.

— Oui, ça rend quelques services.

— Pourquoi semblez-vous toujours si triste ? Ne pouvez-vous vous repasser un film drôle dans votre super mémoire, lorsque vous vous sentez morose ? »

Jacques cessa de marcher. Il gardait les yeux dans le vague et resta en silence un moment, avant de dire, comme s’il parlait tout seul :

« 14 mars 1991. À 13 heures, la température à Paris était de 18°C, le taux d’humidité de 59 % et la pression atmosphérique de 1015,2 hectopascals. Ce jour-là, l’émir Koweitien Cheikh Jaber est rentré dans son pays après sept mois d’exil en Arabie Saoudite. Bekric, futur athlète serbe spécialiste du 400 mètres haies, est né. Les paroliers américains Howard Ashman et Doc Pomus, ainsi que  le basketteur français Robert Busnel sont décédés. François Mitterrand a accueilli George Bush en Martinique afin de discuter de points concernant l’après-guerre du Golfe. Le diplomate américain James Baker est revenu du Proche-Orient sans avoir réussi sa mission de conciliation entre Israël et la Palestine… »

Il inspira un grand coup.

« Oui ? » l’encouragea Colette.

La voix de Jacques devint sourde et tremblante. Il ferma les yeux et avait du mal à parler.

« Ma femme était vêtue d’un chemisier bleu pâle, d’un pantalon noir et de chaussures basses sans talons, également noires. J’avais prévu de l’emmener ce soir-là au cinéma pour voir Alice, de Woody Allen, sorti en France le 6 février, avec Mia Farrow, Willliam Hurt et Joe Mantegna, mais la sortie a été annulée… »

Jacques se tut encore. Colette n’osait plus rien dire. Il reprit enfin, des larmes perlant sous ses paupières toujours closes :

« Elle m’a annoncé qu’elle allait demander le divorce, qu’elle partait vivre avec un autre homme. Je me souviens de chacun de ses mots, de chacun de ses gestes, de chaque intonation de sa voix, de chaque éclair de ses yeux. Depuis, cette scène s’impose à moi cent fois par jour avec autant de clarté et de précision que si je la voyais sur l’écran de ce putain de cinéma ! Voilà pourquoi je suis morose, Mme Colette : parce que je me fais plaquer cent fois par jour… »


Commentaire

Talent de société — 6 commentaires

  1. Excellente cette nouvelle.
    La mémoire sélective, il n’y a que cela de vrai pour vivre sereinement, si l’on a la sagesse de ne sélectionner que les souvenirs heureux.

  2. Qu’est-ce que tu faisais toi, le 14 mars 1991 ?
    Je ne suis pas allée vérifier, mais dis-moi, si tes infos sont vraies, quel boulot pour mettre ça en place! Chapeau bas jeune homme !
    Pour la morale de l’histoire, est-ce qu’il ne pourrait pas essayer de désélectionner la chute et la transformer en positif.. ne plus penser qu’au jour où il est tombé amoureux par exemple ?

    • Le 14 mars 1991 était un jeudi. Je bossais dans l’informatique à Paris. Ce jour-là, j’ai répondu à 73 coups de fil et j’ai reçu 16 clients. En rentrant chez moi, j’ai croisé par hasard un copain. Il portait un Tshirt blanc avec une pub pour le marathon de Londres, un gilet beige, un jean, des tennis et des chaussettes blanches. Dans le métro, j’ai lu Le temps des changements, de Robert Silverberg, de la page 63 à la 108…

  3. Magnifique ! merci Claude… Le 14 mars 1991 étant encore une période un peu trouble de ma vie et en aucun cas heureuse… je préfère l’oublier ! bonne fin de journée…

  4. Ce n’est pas la première nouvelle de Claude que je lis — loin, très loin de là.
    On y retrouve la simplicité (ceci n’est pas péjoratif) du style qui s’efface en monsieur Loyal devant l’histoire
    Claude est un conteur (même s’il ne bosse pas pour EDF) et ce “Talent de société” le prouve une fois de plus.
    Oui, mais alors pourquoi ai-je tant de fois relu cette histoire-là ?
    Bonne question (normal, c’est la mienne).
    Parce qu’elle a quelque chose de différent, du moins est-ce ce la première impression que j’ai eue, impression devenue quasi obsession simplement parce que je ne parvenais pas à trouver… quoi.(Ça y est, je l’ai dit !)
    Voyons voir.
    Mémoire eidétique : thème classique, du moins dans une certaine littérature.
    En ce cas, c’est bien dans l’histoire elle-même qu’il faut chercher.
    Qu’avons-nous, concrètement.
    Jacques Beau­diert, doté d’une mémoire eidétique, administre depuis quelques mois les archives de la Soberdo, la mémoire de cette dernière, en somme. Et lorsqu’il est contraint de révéler son “talent de société”, on sourit.
    On peut, mais c’est à cet instant précis que l’histoire ne nous lâchera plus.
    Bon.
    [avance rapide]
    Après lecture des commentaires, il semblerait que les souvenirs heureux soient préférables à ce que subit Jacques Beaudiert.
    Certes.
    Mais ce “talent de société”, cette mémoire eidétique est un “don” (les guillemets ont leur importance).
    Or, rappelez-vous les Super Héros : tous ont un “don” (leur super pouvoir) mais tous en pâtissent ou ont d’abord soufferts avant de se voir “gratifier” de ce don.
    Batman est orphelin, Spiderman est plutôt dans…le pétrin, Dardevil est aveugle, les X-men ont tous été rejetés par la société, les 4 fantastiques… regardez-les et vous comprendrez que, pardon, mais qu’est-ce qu’ils ont dégusté, et ne parlons pas de Superman qui ne peut même pas tirer son — non, n’en parlons pas.
    Bref, et même si Jacques Beaudiert n’a pas franchement le profil du super héros, son don est bel et bien une…malédiction.
    En ce sens, donc, l’histoire se tient parfaitement.
    Mais pour moi, il y a autre chose.
    Et c’est en lisant le commentaire de Claude du 8 septembre que j’ai failli me virer une grande beigne sur le front, une beigne Souplex — elles sont réputées pour n’agir que les 5 dernières minutes (comprend qui peut).
    J’en suis donc passé par de nouvelles relectures.

    Alors, de deux choses l’une : soit je me suis fait embobiner de première par l’histoire et le talent de Claude, soit il y de sacrés morceaux de Claude dans cette histoire, dans le personnage de Jacques Beaudiert.
    Relisez son commentaire.
    Je me fais peut-être des films, mais je me demande s’il est si inventé que cela…

    Punaise, c’est la première fois que j’ai un ami super héros !

    Et si je me suis gouré, eh bien je passerai pour un super couillon.

    • Voilà un commentaire plus long que certaines minifictions.

      Voilà aussi que je suis coincé : si je démens être un super héros, je te fais passer pour un super couillon, et si je reconnais en être un, je passe pour un vantard et une super bille.

      Je vais tacher de ménager la chèvre et le chou. (Ne te sens pas visé.) Comment faire ? Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il faut faire appel à ton imagination que je sais débordante. Tu n’as qu’à continuer à imaginer que tu as un ami super héros, et moi, j’avoue aux autres visiteurs de ce site que non… je n’en suis pas un. Je n’ai pas de mémoire eidétique, je n’ai aucune idée de ce que je faisais le 14 mars 1991. Je n’ai pas non plus de super pouvoir, je ne grimpe pas aux murs (aux rideaux, parfois), je ne vole pas (pas même une orange), je n’envoie pas de rayon de la mort avec mes yeux (malgré tous mes efforts dans certains cas).

      Mais c’est vrai que j’ai mis de moi dans cette histoire. Au second degré, bien sûr. La blessure de Jacques Beau­diert se retrouve en moi, sous une autre forme, mais le résultat, la cicatrice, est identique. Je me suis donc servi de mon ressenti pour faire parler ce brave type. Il exprime sa souffrance, et c’est moi qui me vide un peu de la mienne. Je l’ai déjà dit et je le répète : il est impossible d’écrire quelque chose qui ne soit pas autobiographie. Même si on écrit juste des trucs drôles, ou délirants, ou fantastiques, ou des contes pour enfants… il y a celui qui écrit derrière chaque histoire et chaque phrase.

      C’est facile d’être un super héros. Il suffit d’écrire, et on a le super pouvoir de créer des gens, des êtres, des situations, même des mondes, parfois. Et là, on est bien plus qu’un super héros, on est un peu Dieu. Au premier jour, il écrivit l’introduction. Au deuxième, il créa le personnage principal. Au troisième, il fit le méchant et l’héroïne…

      Bon, j’exagère. Mais quand même, une chose est certaine, c’est que tu es un super ami !

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