118-TactileUtileMercantileTactile, utile et mercantile

Guillaume avait fait tomber son téléphone portable, accident banal s’il en est. L’écran s’était fendillé sous l’impact, toutefois l’appareil semblait marcher normalement. Hélas, cette illusion ne dura que quelques jours. Les lézardes de la vitre s’étendirent, des zones n’étaient plus sensibles, ce qui fut fatal aux fonctions tactiles. Certaines applications devinrent quasi inutilisables, taper un SMS sur le clavier virtuel s’avéra impossible au bout d’une semaine. Guillaume dut se rendre à l’évidence : l’achat d’un nouveau smartphone était incontournable.

Il effectua une plongée dans les offres des fabricants et se rendit vite compte que depuis l’acquisition de feu son précédent portable, les progrès avaient été considérables. GPS, photo haute définition, géolocalisation et recherche de boutiques, parkings et métro à proximité, signalisation des radars fixes, consultation des mails, connexion permanente aux réseaux sociaux, dictionnaires, traducteurs, tableur, infos en direct, radio, transports en commun, accès au commerce en ligne, lecteur mp3, et bien sûr une foison de jeux… Guillaume n’aurait pas imaginé pouvoir glisser une telle quantité de futilités indispensables dans sa poche, rassemblées en quelques dizaines de grammes seulement.

Guillaume passa trois bonnes journées à se perdre dans la jungle des propositions, et finit par arrêter son choix sur un modèle dénommé Onionfone, réputé pour être le couteau suisse des « smartphones », équipé de fonctions sans précédent et sans équivalent. Le prix établissait également un record, mais Guillaume pouvait se le permettre. Il passa commande, le petit paquet arriva chez lui en moins d’une semaine.

Cette fois encore, plusieurs jours furent nécessaires pour apprivoiser la bête et ses nombreuses options, ses possibilités de personnalisation et ses nouveautés aux appellations anglo-kabalistiques. Lorsqu’il se sentit sûr de lui, Guillaume expédia le premier SMS à son cousin Charles…

Reçu le tout dernier Onionfone. Alors, tu es jaloux ?

Dès le premier mot, Guillaume buta sur un problème. Où était le c cédille ? Il tenta diverses manœuvres, doigt gardé sur la touche du C, claviers secondaire et tertiaire, double frappe… rien n’y fit. Il tapa Recu, se promettant de faire une descente dans la documentation du téléphone. La seconde phrase lui imposa une autre recherche, celle de la virgule, qui resta également introuvable malgré les efforts de Guillaume. Il eut toutefois une petite satisfaction, celle de voir Charles baver d’envie.

Après téléchargement du mode d’emploi sur le site du fabricant, Guillaume se lança dans une exploration du fascicule virtuel afin d’y dénicher la cédille et la virgule égarées. En vain.

Il avait entre-temps échangé plusieurs textos avec Charles et divers correspondants, et avait été confronté à d’autres disparitions : le point-virgule, le deux-points, le tréma, l’accent circonflexe, et même l’apostrophe. De toutes ces absences, la documentation ne faisait nulle mention, préférant s’étendre sur les jeux de couleurs, la reconnaissance vocale et la liste de contacts.

C’est sur un forum où des utilisateurs donnaient des avis et des conseils que Guillaume obtint la réponse. Les cédille, virgule, guillemets et plusieurs autres signes typographiques avaient été supprimés par les concepteurs de l’Onionfone, au motif qu’ils étaient caducs.

Caducs ?

Guillaume se rua sur le téléphone. Le vrai, je veux dire. Il réussit, en moins d’une heure, à contourner la boîte vocale et à parler à une personne vivante du SAV. Fort de ce succès, il demanda des comptes à propos des caractères disparus. Il lui fut confirmé qu’au vu des statistiques, recherches, études et expertises menées par les spécialistes de la maison, la fréquence d’utilisation de ces touches, de plus en plus faible, avait conduit le fabricant à les éliminer de ses claviers, afin de simplifier la tâche des clients, dont le bien-être, le confort et la sérénité faisaient l’objet de soins incessants dans l’esprit desdits spécialistes. C’était donc pour son bien que Guillaume ne pouvait plus écrire normalement sur le téléphone qu’il avait payé de deux semaines de salaire.

Guillaume fit jouer son droit de rétractation et retourna l’appareil à son si attentionné constructeur. Quelque peu découragé, et sous les sarcasmes de Charles, il passa commande d’un autre modèle, dans une autre marque. Là, point de GPS, de traducteur ni de réseaux sociaux. Le prix était également plus proportionné.

Le fabricant de ce smartphone avait lui aussi fait le maximum pour faciliter la vie de ses clients. Il avait même été beaucoup plus loin que la concurrence, comme Guillaume le découvrit lorsqu’il voulut expédier un SMS.

Les touches du clavier ne comportaient pas une seule lettre chacune, mais une expression toute faite. C’était MDR, LOL, PTDR, XD, DSL, TKT, DR, etc.

Alor la yena mar, se dit Guillaume, 7 foi CVC.

Ça Va Chier !


Commentaire

Tactile, utile et mercantile — 15 commentaires

  1. Claude !
    Mais tu es fou ou quoi ?
    Maintenant, ils vont y penser…
    Nous v’là bien.
    (mais ils ne penseront jamais à KAMOULOX – niark niark niark)

    • Ni à Pouet-Pouet. Mais chut… ceci est entre nous.
      Veuillez nous excuser pour ce PJ (Private Joke) intempestif. LOL

  2. Dans le mien qui n’est pas un « Onionfone », il n’y a ni le tréma ni le point virgule.
    Comme je suis nulle, pouvez-vous me traduire : PTDR, XD, DSL, TKT et DR ???

    • J’ai entendu parler de la disparition de certains signes sur quelques modèles de téléphones, c’est ce qui m’a donné l’idée de cette histoire.
      Quant aux traductions…
      PTDR : PéTé De Rire.
      XD : Représente un rire.
      DSL : DéSoLé.
      TKT : T’inquièTe. (D’où sort le K ?)
      DR : De Rien.
      MDR : Mort De Rire.
      Et l’incontournable LOL, qui est l’acronyme de Lot Of Laughing. Combien d’ados le savent ?

      • Ah non, LOL c’est : Laughing Out Loud (rire à gorge déployée) mais les deux vont en fait.
        Moi ce qu’il me faudrait c’est plutôt un téléphone qui me traduise les sms que je reçoit parfois ^^

        • Nous voilà en présence de deux versions de LOL ! Intéressant. Bientôt, il n’y aura pas un seul langage phonétique, mais plusieurs, avec les dialectes, les variantes, les régionalismes, etc. De quoi faire une autre minifiction.
          Quant à les faire traduire, c’est vrai que parfois ce n’est pas évident. Un de mes fils a reçu un jour un texto d’un pote… incompréhensible, même pour lui ! Pour le coup, c’est moi qui étais PTDR.

          • Tiens dans le même genre du tkt je connais le pk (pourquoi avec la même interrogation sur le k)

            A quand on petit larousse illustré des abréviations sms ?

    • Non, ceci n’est pas à proprement parler un récit autobiographique, bien que nous nous battons tous régulièrement avec la saisie sur smartphone (quelle qu’en soit la marque).
      Sans oublier l’abominable correcteur automatique qui remplace un mot par son contraire, ou une faute de frappe qui signifie tout autre chose…
      En ce qui me concerne, je peste surtout contre ces %#&]@$¤ de claviers tactiles et contre la disparition des touches de curseur au profit d’une barre de saisie huit fois plus petite que le bout de mon doigt.

  3. Je viens d’en apprendre un autre, grâce à mon fils aîné : TBFTT.
    Ce qui signifie T’as Bien Fait Ton TAF.
    Mais TAF, depuis bien avant qu’existent les téléphones portables, est l’acronyme de Travail À Faire. Toutefois… si je l’ai bien fait, c’est qu’il n’est plus à faire, non ? MDR

  4. PKOI ? C pas vrai ? LO !
    Je suppose qu’on en trouve encore pas mal… Alors mes gamins, non seulement ils ont eu des profs de français nul, mais en plus ils n’ont pas besoin de nous pour s’exprimer phonétiquement…
    bon, heureusement, moi j’ai la cédille…
    petit détail : j’ai appris (mais je ne sais plus où) que LOL voulait dire Lauthing Out Loud (rire aux éclats).
    Merci pour ce texte ô combien réalistik…

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