Surprise"Surprise

Jessica était perplexe. Elle voulait faire une surprise à son frère, mais elle cherchait une idée originale, une surprise inédite, quelque chose qui allait le laisser KO debout à coup sûr, et qui n’avait jamais, jamais été pensé avant. C’est là que ça se compliquait. Pour trouver un plan que personne n’avait déjà imaginé, un truc innovant et révolutionnaire, il fallait vraiment y aller fort. Justement, quand il s’agissait d’y aller fort, Jessica était forte.

Tout avait commencé un an auparavant. Elle avait appelé quelques heures avant le réveillon du jour de l’an…

« Salut, Phil.

— Salut sœurette.

— Je voudrais faire une surprise à Carla, et j’ai besoin de ton aide. Je vais me déguiser et venir à… »

Jessica avait exposé le canular qu’elle avait en tête, qui avait pour but de piéger l’épouse de son frère. Entre les deux jeunes femmes, la complicité avait été immédiate et profonde. Jessica avait un frère, mais pas de sœur. Philippe lui en avait fourni une en la personne de Carla. Elles étaient inséparables, s’appelaient au moins une fois par jour, se voyaient très souvent, faisaient cent sorties, mille projets et se comprenaient comme si elles étaient complètement frangines, voire jumelles. Elle avait expliqué tous les détails de sa mystification, insistant sur le rôle que Philippe devrait tenir.

« C’est bon, tu as tout pigé ?

— Je crois que oui. Finalement, je suis très heureux que tu sois si amie avec Carla. Autrement, ça pourrait être dangereux pour moi.

— Pourquoi ?

— Parce que sinon, toutes tes idées saugrenues et tes plaisanteries douteuses seraient pour ma pomme. »

Cette réflexion avait laissé Jessica pensive. Son frère était content d’échapper à ses combines ? Elle allait y remédier… Elle décida de laisser passer une année entière, et cette fois, ce serait le tour de Phil.

Une idée inédite ? Un truc qu’il ne verrait pas venir ? Elle avait trouvé. Ce serait la surprise parfaite. Jessica appela Philippe…

« Salut, Phil.

— Salut sœurette. Laisse‐moi faire une prédire. Tu veux faire une surprise à Carla au réveillon de ce soir, et tu as besoin de ma coopération.

— Comment as‐tu deviné ? »

Elle rit, et expliqua le plan. Il devait se tenir quelques minutes avant dix‐huit heures à l’angle des rues de Montmorency et Saint‐Martin. Entre‐temps, Jessica aurait appelé Carla, l’aurait retrouvée sous prétexte de lui montrer un nouveau magasin de vêtements qui venait d’ouvrir dans ce quartier, et elles remonteraient la rue Saint‐Martin. Philippe ne devait surtout pas se montrer, mais il devait les suivre, car en fait, Jessica entraînerait sa belle‐sœur dans le petit passage de l’Ancre où…

Phil nota tout docilement. Quelle imagination ! Comment sa frangine pouvait‐elle inventer de telles conspirations ? À l’heure dite, il se plaça à l’endroit prévu. Pour être moins visible, il remonta son col et s’enfonça sur la tête un bonnet, et il guetta l’arrivée des filles. Dix‐huit heures passèrent, rien ne se produisait. Certains commerçants le regardaient de travers, se demandant sans doute qui il était et surtout s’il ne préparait pas un mauvais coup.

À la demie, son portable sonna.

« Allo, Phil ?

— Non, c’est Johnny Halliday. Qu’est-ce que tu fiches ? J’en ai marre de poireauter ici.

— Elle ne pouvait pas venir à cette heure‐là, et je n’ai pas pu te prévenir. Pas de réseau, excuse‐moi. Du coup, on reporte à dix‐neuf heures devant le 14 de la rue Madame.

— C’est où, ça ?

— Dans le 6e, métro Saint‐Sulpice. »

Philippe maugréa. Depuis toujours, il n’avait jamais rien pu refuser à sa petite sœur, mais quand même, il trouva qu’elle exagérait. Il soupira ouvertement et repartit. En prenant le métro à Réaumur, c’était direct, il serait au rendez‐vous en quelques minutes.

En effet, il était à son poste avant l’heure dite, et recommença à attendre. Il ne tarda pas remarquer que dans ce coin, certaines femmes aussi faisaient les cents pas sur le trottoir. Il essaya d’avoir un air détaché, tout en restant attentif à l’arrivée de Jessica et Carla. Cependant, cette fois encore, il fit le poireau plus que de raison. À dix‐neuf heures quinze, nouveau coup de fil.

« Phil ? »

Jessica avait une toute petite voix penaude.

« Qu’est-ce qui se passe encore ?

— Je suis vraiment désolée, il y a un autre problème.

— On laisse tomber ?

— Oh, non ! S’il te plaît… On peut pas arrêter maintenant, au point où on en est… On va tellement se marrer. Écoute, on fait ça à la Butte aux Cailles, à Corvisart, d’accord ? À vingt heures. À de suite, bise. »

Il allait répliquer que c’était trop loin, toutefois il eut une hésitation fatale, elle avait déjà raccroché. Il ne lui restait plus qu’à reprendre le métro en direction du 13e arrondissement.

La rue n’était guère fréquentée malgré les quelques restaurants qui étaient ouverts, bien qu’un soir de réveillon, il y avait peu de clients pour les pizzerias et les brasseries. Philippe se prépara à attendre. Il avait l’habitude, désormais. Il ne fut même pas étonné quand, vingt minutes après l’heure prévue, Jessica l’appela. Il y avait un nouveau rebondissement, il devait aller rue Ernest Cresson, dans le 14e. De là, sa sœur l’envoya dans le 15e, rue Duranton, puis à Javel.

À vingt‐trois heures, visiblement découragée, elle lui dit qu’elle abandonnait son idée de surprise. C’était la première fois qu’il la voyait renoncer à un plan foireux, et cela l’inquiéta un peu. Toutefois, il se réjouit d’être enfin libre de rentrer chez lui, surtout que toute cette histoire l’avait entraîné à l’autre bout de Paris. Il se demanda vaguement comment ça se faisait que Carla ne l’avait pas appelé pour savoir où il était passé, puis il se rua dans le métro.

Lorsqu’il arriva chez lui il découvrit dans son salon Carla, Jessica et son compagnon Antoine en train prendre l’apéritif et de rigoler en le regardant.

« Surprise ! », s’écrièrent-ils avec un bel ensemble.

« Quelle surprise ? Tu m’as dit que tu laissais tomber…

La surprise, c’est qu’il n’y en avait pas. Pas pour Carla, en tout cas. Mais pour toi… Tu espérais depuis longtemps que je ne fasse jamais de coup, et bien voilà. C’est fait, grand frère ! Cette fois, c’est tous les autres qui étaient complices contre toi. »

Elle se jeta à son cou en riant. Philippe se laissa faire. Fallait‐il qu’il l’aime, cette frangine !


Commentaire

Surprise — 5 commentaires

  1. J’ai rigolé rien qu’en lisant ton titre. ??Ça me rappelle un évènement passé il n’y a pas si longtemps avec une surprise

  2. Hum, perso, ch’sais pas si je l’aurais trouvé drôle. ❓ mais j’aime bien la complicité qui est née entre les deux filles et celle qui existe entre le frère et la soeur. Il lui pardonne tout, incroyable, je suis sûre qu’il va réfléchir à se venger… 😆

    • Mon modèle, c’était mes deux garçons. Ils se font des coups très vaches, pas toujours appréciés sur le moment, mais qui finissent toujours en rigolades et en “vengeance” qui servent surtout à rigoler une autre fois. 😛

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