SurpriseSurprise pascale

Le préfet Pilat était furax. Il avait eu une semaine difficile suivie d’un week-end évidemment trop court, et à peine était-il arrivé au boulot ce lundi matin que de nouveaux problèmes lui tombaient dessus. Certains jours, il avait l’impression de porter une croix !

« Il a été occis quand, ce gugusse ?

— Vendredi. », répondit le commissaire Hanne. « Une bagarre a éclaté au métro Temple entre une bande de jeunes et des commerçants à qui ils ont sans doute essayé de piquer des marchandises. »

Pilat soupira. Une histoire d’une banalité affligeante, un vol à l’étalage, mais quelque chose avait mal tourné, et il se retrouvait avec un meurtre sur les bras. Il se sentait las, épuisé, vidé de toute énergie. Il jeta un coup d’œil au calendrier, et fit un rapide décompte… Encore cinq longues semaines avant les congés, qu’il passerait à visiter Rome avec son épouse. Il se voyait déjà admirer le Colisée, la célèbre fontaine de Trévi, contempler la basilique Saint-Pierre, la villa Borghese… Hanne poursuivait ses explications.

« Il y a eu des mouvements de foule. Vous savez ce que c’est, plus on est nombreux, plus on est cons.

— Je sais. C’est le principe de la démocratie et des élections.

— La meute s’est ruée dans le tas et deux gars ont été pris à partie.

— Et la populace les a lynchés ?

— Non. Il y a eu une grosse confusion, et l’un des deux est parvenu à s’échapper, un dénommé Barnabas. Il a eu de la chance.

— Il est fiché ?

— Oui. Larcins, vols, violences et bagarres sur la voie publique, détention de substances… rien de vraiment grave.

— Et l’autre ?

— Pour lui, ça a mal tourné. Ils l’ont pratiquement mis à poil, ils l’ont tabassé et ils l’ont cloué sur des planches. »

Pilat grimaça. Jusqu’où irait la bêtise humaine ? Cogner un voleur, encore, il pouvait comprendre. Mais qu’une bande de gens même pas concernés par le fait s’acharne sur un type, le batte et le torture à mort, là, il avait du mal à suivre. Surtout de cette façon ! Clouer un homme, quelle horreur ! Il aurait fallu retrouver ces sauvages, bien sûr, seulement, comment faire pour leur mettre la main dessus ? Ils pouvaient venir de n’importe où et être n’importe qui, des idiots qui passaient par là et qui s’étaient trouvés entraînés par la folie de la ruée. Comme Hanne l’avait si bien fait remarquer, la stupidité augmentait avec le nombre. La méchanceté aussi. Et pour les coincer…

« Vous avez recueilli des témoignages ?

— À la pelle. Ils ont fait ça au grand jour, avec un sentiment d’impunité. Mais comme souvent dans ce genre de situations, les indications sont contradictoires. Trop de gens ont vu trop de choses, et ça se mélange. Il va falloir des semaines pour y voir clair.

— Finalement, ils ont buté ce gars ?

— Oui. Il devait être plutôt mal en point, après tout ce qu’il avait subi. Apparemment, il y avait un type qui s’est particulièrement acharné sur lui, et qui l’a achevé d’un coup de lame dans les côtes. C’est à peu près le seul détail sur lequel les témoignages concordent. Par contre, impossible d’avoir un signalement cohérent et précis de l’assassin. »

Le préfet Pilat se déboucha une bière. Il était encore tôt, bien sûr, toutefois il ne tenait plus. Il se promit que son stock de canettes lui ferait la semaine. Il n’était pas question que ce soit le pack du lundi seulement.

« Qu’ont-ils fait du corps ?

— Ils l’ont abandonné dans un entrepôt désaffecté dont ils ont forcé la porte. Il est sous surveillance depuis, personne n’y est entré. Ni sorti, évidemment. »

Pilat soupira derechef, acheva sa bière et se leva.

« On y va », dit-il.

.oOo.

Deux plantons assuraient la garde devant l’endroit, et la rue avait été fermée à la circulation. Pilat frémissait à la pensée de ce qu’il allait découvrir à l’intérieur : un type torturé à mort, sec depuis trois jours. Il sentait déjà la bière remonter le long de son œsophage.

Un des flics défit la chaîne de sécurité qui avait été apposée sur la porte et libéra le passage. Pilat et Hanne entrèrent, le commissaire alluma, révélant un vaste espace qui avait dû être utilisé pour stocker des marchandises. Les deux hommes balayèrent, non l’épaisse couche de poussière qui recouvrait le sol, mais les lieux d’un regard circulaire.

« Où est-il ? »

Hanne plissa le front. Il n’y avait pratiquement rien dans le hangar, seulement, dans un coin, quelques emballages d’œufs, poules et lapins en chocolat. Il fit quelques pas, soulevant de petits nuages de poussière. Il était plus que probable que nul n’avait mis les pieds en ce lieu depuis des années.

« Je… Je ne sais pas.

— Il a disparu ? »

Pilat sentait la colère monter en lui plus vite que la nausée qui avait précédé. Il lui fallait un bouc émissaire sur qui la passer, Hanne était au mauvais endroit.

« Il est ressuscité, c’est ça ? Par l’opération du Saint-Esprit ? Vous me prenez pour un imbécile ? »

Ils ressortirent dans la rue. Le préfet était vraiment en rogne.

« Je fais quoi, maintenant ? Il y a eu crime, soi-disant. Mais un crime sans corps, sans victime, c’est du rien, du vide. Classez-moi cette affaire, qu’on n’en parle plus.

— Pourtant, je vous assure, monsieur le préfet… »

Hanne fouillait dans ses documents.

« Je vous assure que la victime est bien réelle, il s’agit d’un certain Denazaré. José Denazaré… »

Pilat se sentait sale. Il n’avait rien touché, cependant il lui semblait que la poussière était partout.

« Trouvez-moi un lavabo, que je me lave les mains… »


Commentaire

Surprise pascale — 8 commentaires

    • L’inspiration me vient de n’importe quoi. Il suffit de regarder autour de nous, il y a matière à des centaines d’histoires !

  1. J’adore ce genre d’histoire.
    Vraiment.
    On a plaisir à la lire, on sent que tu as aussi pris plaisir à l’écrire, et on rigole avec les trouvailles.
    Bref, nickel pour moi.
    Et l’oeuf surprise de Pâques, c’est ceci, qui est tellement vrai :
    « Vous savez ce que c’est, plus on est nombreux, plus on est cons.
    — Je sais. C’est le principe de la démocratie et des élections. »
    Merci, p@rtner et… joyeuses, euh, Pâques 😉

    • Ben… Je me suis dit qu’une minifiction glissée entre Pâques et les élections ne pouvait se dispenser d’un aphorisme de ce genre. Comme disait le grand Georges Brassens : « À partir de trois, on est une bande de cons. »
      Bon week-end, p@rtner.

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