106-SuppleanceSuppléance

Ça fai­sait deux cent soixante semaines, soit cinq années, que le père Fran­cis ne s’était pas accor­dé de vacances. Que ceux qui pensent qu’un curé est un type qui ne bosse qu’une heure par semaine, le dimanche matin, essaient de res­ter deux cent soixante semaines d’affilée à l’écoute des autres, tou­jours dis­po­nibles pour les conso­ler, les encou­ra­ger, les par­don­ner, leur expli­quer, les subir… Sans oublier la pré­pa­ra­tion des ser­mons, l’entretien de l’église, la recherche de fonds à cette fin, la for­ma­tion des enfants de chœur, les visites à domi­cile, les céré­mo­nies telles que bap­têmes, mariages, extrêmes-onc­tions, obsèques, etc.

Une heure par semaine ? Allons donc ! Le père Fran­cis se disait par­fois que s’il y avait une poin­teuse à l’entrée de la sacris­tie, elle aurait rouillé depuis belle lurette, puisqu’en réa­li­té, il n’arrêtait jamais d’exercer son minis­tère. Voi­là déjà plu­sieurs mois que le chauf­fage était en panne au pres­by­tère, et qu’il ne trou­vait pas une minute pour le faire répa­rer. Tout jeune curé, il avait vite com­pris que c’est un job à plein temps. Bien sûr, il n’avait jamais regret­té. On ne devient pas prêtre comme on devient contrô­leur dans le métro. Avait-il choi­si cette vie ? Pas vrai­ment, puisque la voca­tion lui était tom­bée des­sus. Mais il ne dou­tait pas d’avoir été choi­si pour cette vie, et il en était heu­reux.

Tou­te­fois, deux cent soixante semaines sans pause, ça fai­sait beau­coup. Alors, quand Gil­bert, son vieil ami d’enfance et de sémi­naire, qui était désor­mais l’évêque Mon­sei­gneur Cazagne, l’avait invi­té à pas­ser quelques jours dans sa région mon­ta­gnarde, il avait rapi­de­ment com­men­cé à prendre les dis­po­si­tions qui s’imposaient.

Rapi­de­ment, mais non sans angoisse. Car c’était chaque fois une grande affaire pour le père Fran­cis qui ne pou­vait se dépar­tir d’une sen­sa­tion de tra­hi­son et d’abandon. Il n’était évi­dem­ment pas ques­tion de lais­ser son église close et ses bre­bis sans ber­ger.

Il devait trou­ver un rem­pla­çant. La der­nière fois que le père Fran­cis s’était absen­té, il s’était arran­gé avec le père Dona­tien, d’une paroisse voi­sine, mais celui-ci était désor­mais trop âgé pour assu­mer une double tâche. Déjà, deux cent soixante semaines aupa­ra­vant, il avait fal­lu un mois au vieux prêtre pour s’en remettre.

Le père Fran­cis fit appel à l’évêché, qui lui assu­ra qu’un rem­pla­çant se pré­sen­te­rait avant le départ du brave curé.

Aus­si, le père Fran­cis atten­dait-il devant son église, une valise à ses pieds, que son sup­pléant arrive, afin de lui lais­ser quelques recom­man­da­tions avant de se rendre à la gare. Mais il se fai­sait dési­rer. L’heure tour­nait, et le prêtre ne voyait tou­jours per­sonne d’autre que quelques ouailles avec qui il échan­geait un salut poli, et des voi­tures qui tra­ver­saient la place de temps à autre.

L’une d’elles finit par s’arrêter. Il en des­cen­dit un grand Noir d’âge mûr en salo­pette, qui sai­sit une cais­sette en plas­tique et s’avança, sou­riant d’un air franc et ten­dant une main lar­ge­ment ouverte. Le type fut immé­dia­te­ment sym­pa­thique au curé qui sou­rit en retour.

« Bon­jour, dit l’autre. Je suis Anto­nin, votre rem­pla­çant.

— Enchan­té, répon­dit le père Fran­cis. De quelle paroisse êtes-vous ?

— D’aucune. Je suis envoyé par Job Dou­blure, la boîte d’intérim. »

Le prêtre hési­ta. Avait-il bien enten­du ? Il sui­vit le nou­veau venu qui avait péné­tré dans l’église sans attendre et regar­dait de tous côtés.

« Où sont les ves­tiaires, s’il vous plaît ? On m’a dit que vous four­nis­sez les vête­ments de tra­vail, alors je n’ai rien appor­té. Par contre, j’ai ame­né ma gamelle. Je pré­fère, parce que j’ai des aller­gies… »

Il dési­gnait la cais­sette qu’il avait posée sur le rebord du béni­tier. Le père Fran­cis dévi­sa­geait, bouche bée, ce gars qui pré­ten­dait s’occuper de ses ouailles comme il aurait rem­pla­cé un ser­veur ou déchar­gé un bahut. Avait-il été ordon­né, au moins ? Il deman­da :

« Excu­sez-moi… Quelle for­ma­tion avez-vous reçue ?

— For­ma­tion ? Oh, vous savez, moi, les études… Je suis sur­tout un homme de ter­rain. J’ai tout appris sur le tas, par la pra­tique. J’ai bien un CAP de coif­fure, mais je n’ai presque pas exer­cé. J’ai bos­sé dans le bâti­ment, dans la res­tau­ra­tion, dans la vente de lin­ge­rie sexy, j’ai fait taxi, infir­mier, plom­bier, éla­gueur, bran­car­dier, et bien d’autres choses encore. Comme vous voyez, je suis très poly­va­lent et adap­table, alors ne vous inquié­tez pas pour votre affaire, elle sera entre de bonnes mains pen­dant que vous serez je ne sais où en train de vous dorer la pilule. »

Le père Fran­cis sen­tait la mou­tarde lui mon­ter au nez, ce qui ne lui arri­vait pour­tant que très rare­ment. Mais l’autre allait vrai­ment trop loin.

« Mon affaire ? Regar­dez autour de vous. Ce que vous voyez est une église. La mai­son de Dieu. Des quan­ti­tés de gens viennent ici pour prier, pour trou­ver de l’espoir, pour qué­man­der du récon­fort, pour sai­sir la parole divine, pour entendre l’histoire de Jésus, pour com­prendre sa parole. Ils avancent avec humi­li­té pour implo­rer le par­don de leurs fautes dans l’espérance qu’il leur soit accor­dé, ils cherchent à méri­ter la vie éter­nelle… Et vous appe­lez ça… une affaire ? Vous pen­sez être capable de rece­voir le cœur de ces per­sonnes qui vien­dront vers vous, parce que vous êtes poly­va­lent et capable de rem­pla­cer avec autant d’efficacité un méca­no, un ajus­teur ou un piz­zaïo­lo ? Vous vous ren­dez compte de ce que vous pré­ten­dez ? »

L’intérimaire ne se lais­sait pas démon­ter par la tirade et la fureur à peine conte­nue du curé. Il ins­pi­ra un grand coup et répli­qua :

« Oui, je m’en rends compte, et, oui, je me sens capable de faire tout ça. Et vous savez pour­quoi ? Parce que ce n’est pas le fait d’être poly­va­lent, qui est impor­tant. C’est le fait de tou­cher à tout, de connaître de l’intérieur les dif­fi­cul­tés de la vie, de savoir ce que c’est de ramer pour joindre les deux bouts, de ren­trer à la mai­son, déjà cre­vé par la jour­née de taf, et de devoir en plus répondre aux gosses, de vivre aux côtés d’une épouse qui a elle aus­si sa jour­née dans les jambes. Alors, les gens qui viennent ici pour trou­ver le récon­fort, croyez-moi, je les com­prends par­fai­te­ment, et même, par­don­nez-moi, mieux que vous, qui êtes pour­tant habi­li­té à leur dis­pen­ser la bonne parole. »

Le père Fran­cis regar­dait son inter­lo­cu­teur sans savoir quoi dire. Le type n’avait pas tort, bien sûr, mais un curé ne se rem­place pas par un inté­ri­maire. C’est impen­sable. Il prit brus­que­ment sa déci­sion. Il se bais­sa, sai­sit la poi­gnée de sa valise et se diri­gea vers la sacris­tie.

« Je ne pars pas ! », décla­ra-t-il sur un ton sans appel.

Un éclat de rire homé­rique répon­dit à cette annonce. Le prêtre se retour­na et décou­vrit le Noir en train de se taper sur les cuisses sans pou­voir s’arrêter. Il finit par reprendre son souffle et ten­dit à nou­veau la main au père Fran­cis.

« Je me repré­sente : père Anto­nin, votre rem­pla­çant. Au dio­cèse, ils m’ont pré­ve­nu que vous n’êtes pas du genre à vous lais­ser faire. J’ai vou­lu tes­ter, mais je confirme… ils avaient rai­son ! J’espère que vous vou­drez bien m’absoudre pour cette plai­san­te­rie. J’accomplirai la péni­tence que vous m’infligerez. Allons, repre­nez votre valise et par­tez pro­fi­ter de vos vacances, je suis sûr que vous les méri­tez ample­ment, mon père. »

Le brave curé reprit ses affaires et se diri­gea vers la sor­tie de l’église. Avant de la quit­ter, il se retour­na et dit en sou­riant :

« Votre péni­tence sera de dor­mir dans un pres­by­tère sans chauf­fage. Mer­ci et bon cou­rage à vous, mon… inté­ri­père. »


Commentaire

Suppléance — 8 commentaires

  1. Deux choses :

    - double plai­sir de retrou­ver une mini­fic­tion et qui plus est le père Fran­cis

    - je ne veux pas d’interip@rtner

    Mer­ci pour ce pre­mier sou­rire du week-end 🙂

  2. Une petite his­toire qui m’a très for­te­ment inter­pel­lé. Je serais tom­bé dans le pan­neau aus­si. Mes ouailles avaient quatre pattes, mais les confier à un ama­teur n’aurait pas été à mon gôut.
    Heu­reu­se­ment, la blague est excel­lente

  3. Excellente,piquante, mar­rante his­toire. J’imagine bien le duo. Un plai­sir de retrou­ver le père Fran­cis encore une fois piè­gé!

  4. Très bien vu ! Cré­dible et dans le vent en cette période de rapides chan­ge­ments de mœurs (période qui dure ).
    Autant la 105 ne m’a pas plu, autant celle-ci est géniale. Du grand Claude, nom d’une pipe.

    Que Dieu te par­donne.

    Alain.

  5. Et dire que j’ai failli la lais­ser pas­ser celle-là, j’en suis mère­plexe et mère­tur­bée par la même occa­sion !
    J’adore le Père Fran­cis pour­tant…
    Mer­ci Frère Claude !

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