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À l’angle des rues Bleue et Riboutté, sans signe annonciateur, j’ai brusquement tourné à gauche et je me suis mis à courir aussi vite que j’ai pu. Arrivé au bout, j’ai traversé la rue de La Fayette presque sans un regard à la circulation et je me suis engouffré dans le square Montholon. Courant toujours, j’ai fait quelques zigzags dans les allées, j’ai effectué une boucle, je suis revenu presque à mon point d’entrée et j’ai retraversé La Fayette, poursuivant cette fois dans la rue Papillon. Après une trentaine de mètres, je me suis dissimulé de mon mieux dans une porte cochère et j’ai risqué un coup d’œil en arrière, le cœur battant de peur et de l’effort fourni. Il n’y avait personne. Je l’avais semé.

Ça faisait bien vingt minutes que ce type me suivait. Que me voulait-il ? Qui était-il ? Je n’en ai pas la moindre idée.

Ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait. C’était même très fréquent. La veille, c’était une jeune fille qui s’est attachée à mes pas. Oh ! je sais, vous allez me dire que j’ai bien de la chance. J’aimerais vous y voir. Et la semaine d’avant, quand j’ai été pisté par ce grand mec baraqué, crâne rasé et large comme un camion, vous auriez voulu ma place ?

Mon frère Axel prétend que je me fais des idées, que personne ne me suit, que tout est dans ma tête.

« Raphaël, tu devrais te faire suivre par un psy.

— Par un psy ? Tu crois que ça me suffit pas, d’être suivi par tout ce monde, tu veux que j’ajoute un psy à la liste ? »

Il a tellement insisté, j’ai suivi son conseil et j’y suis allé.

Cependant, il y a eu un problème. Je me retournais souvent, les jours suivants, rien à faire, je ne le voyais pas, le psy. Encore un charlatan qui encaisse le fric et qui fait pas son boulot. Pourtant, il s’était engagé à me suivre le temps qui serait nécessaire pour que je retrouve ma tranquillité, qu’il avait dit. J’ai pensé qu’il allait faire ce qu’il faut, s’occuper de tous ces gens qui me suivaient pour qu’ils arrêtent, mais que dalle ! J’ai payé, il a pris le chèque, et il est resté chez lui. Les autres me suivaient toujours, et lui, le seul qui était invité à le faire, n’était pas dans la file !

Alors, j’ai tenté une ruse. Je me suis dit que moi aussi, je pourrais me mettre à les suivre, ces gens, et qu’ainsi je finirais peut-être par comprendre qui ils sont et qui les envoie. J’ai repéré une femme qui se faisait passer pour une mère de famille avec son caddie à roulettes et qui ne m’a pas lâché dès que je suis sorti. J’ai joué le jeu, tout en la surveillant discrètement, et puis j’ai ralenti, ralenti… et je me suis arrêté devant une vitrine. Elle n’a pas pu faire autrement que de me dépasser, et c’est moi qui l’ai suivie.

Elle a tourné à gauche, moi aussi. Elle a tourné à droite, moi aussi. Elle est allée au marché, moi aussi. Elle est repartie avec son panier plein, j’ai pris le même chemin qu’elle. Elle a brusquement viré dans une rue, j’ai accéléré, et quand je suis arrivé à l’angle, paf ! Elle avait acheté un filet de patates, elle me l’a balancé dans la poire et elle s’est mise à hurler que je devais arrêter de la suivre, que j’étais un vicelard, un assassin de femmes, et tout ça. Elle gueulait tellement fort que j’ai préféré filer en vitesse. Y a bien deux ou trois types qui ont essayé de me suivre, mais je les ai semés.

Lorsque j’ai raconté ça à Axel, il a décidé de venir avec moi chez le psy. Sans doute pour lui ordonner de mieux faire son travail de suivi. On était assis dans la salle d’attente et… on attendait, bien sûr. Le toubib est sorti de son cabinet, il a crié « Au suivant », et je me suis levé pour lui dire tout ce que j’avais sur la patate, mais mon frère m’a retenu, et m’a fait signe de ne pas le suivre quand il est allé avec le psy dans le bureau. J’ai encore attendu, puis Axel est venu me chercher.

« Nous avons beaucoup parlé de toi, Raphaël », m’a-t-il déclaré. « Le docteur et moi sommes d’accord sur un point, c’est qu’il faut absolument qu’on fasse quelque chose pour toi. Il te faut un suivi vraiment sérieux. »

Cette semaine et celles qui ont suivi pendant six mois, je me suis rendu chaque mardi chez le psy. Il me faisait allonger sur son divan, il se mettait derrière moi, bien sûr, sinon ce n’est plus un suivi, et il me demandait de parler de moi. Je suppose que ça lui faisait passer le temps, et comme je suis un type qui aime rendre service, j’ai parlé de moi, de mes parents, de mon frère, de mon enfance, de ce chien qui me suivait partout et qui s’est un jour férocement jeté sur moi par-derrière et qui m’a mordu. J’ai parlé de cette fille, au lycée, que j’ai suivie jusque chez elle des dizaines de fois sans jamais oser lui parler. De mon projet d’entrer dans la police, et de mon échec à l’examen parce que la seule chose où j’étais bon c’était les filatures…

Et la semaine dernière, il m’a déclaré que je n’avais plus besoin d’aller lui rendre visite. Il en avait sans doute marre d’entendre mes histoires, ou il croyait que j’avais tout dit. En tout cas, il ne voulait plus me voir.

Ce matin, j’ai remarqué une femme qui m’a suivi pendant cinq cents mètres. Hier, c’était un grand type maigrichon. Avant-hier, un mec avec une casquette et des cheveux longs. Mais maintenant, grâce au psy, je m’en tape, qu’on me suive. J’ai bien fait de suivre les conseils d’Axel, il va être content. Et fier de moi.


Commentaire

Suivez le guide — 2 commentaires

  1. Tu ne vas pas me croire : pendant un bon moment, j’ai cru que tu parlais… d’un chat libre… que tu avais donné des noms humains aux félins et qu’en fait c’était un chat de la plus belle espèce qui était suivi car on le croyait perdu…
    C’est le sac de patates dans la figure qui m’a fait clairement comprendre que c’étaient bien d’humains dont tu parlais 😆
    J’ai bien aimé le jeu de mots concernant le suivi psy 😛
    Bonne journée Claude. Bises

    • Un chat ? Comment as-tu vu un chat dans cette affaire ? 🙂 Tu as beaucoup d’imagination, tu devrais écrire des histoires… 😎

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