SpiritSpirit of oiseau

Quelle était la pro­ba­bi­li­té pour que cela arrive pré­ci­sé­ment au pro­fes­seur Roberts, spé­cia­liste en retraite de l’histoire de l’aéronautique ? Infi­ni­té­si­male, sans doute. Pour­tant, alors qu’il se bala­dait comme chaque matin au Brook­lyn Bridge Park de New York, il enten­dit le bruit péta­ra­dant d’un moteur de biplan venu d’en haut. Levant la tête, il vit l’appareil, entiè­re­ment blanc, s’approcher du sol, se poser sur la pro­me­nade et s’immobiliser après une cen­taine de mètres de rou­lage, tout près de lui.

Deux hommes en des­cen­dirent, coif­fés de casques anciens en cuir et de lunettes d’aviateur qui sem­blaient sor­ties d’un musée. Le plus gros des deux por­tait un ban­deau sur l’œil droit, détail qui rap­pe­la quelque chose au savant. Pou­vait-il s’agir de… non, impos­sible. Il était mort depuis près d’un siècle. Les deux pilotes, tout sou­rire, avan­cèrent vers le pro­fes­seur d’un pas mal assu­ré. Le borgne décla­ra, avec un atroce accent fran­çais :

« Bon­jour. Je suis Fran­çois Coli et voi­ci mon ami Charles Nun­ges­ser. Quant à notre aéro­plane, nous l’avons bap­ti­sé Oiseau blanc. »

Le pro­fes­seur, bouche bée, les dévi­sa­gea et ajou­ta en hési­tant :

« Nun­ges­ser et Coli ? Je vous recon­nais, en effet…

— Bien sûr ! Nos por­traits ont été publiés dans toute la presse de la France, et sans doute aus­si ici, en Amé­rique.

— Oui. Vous êtes les avia­teurs par­tis le 8 mai 1927 de Paris pour une ten­ta­tive de tra­ver­sée de l’Atlantique Nord, espé­rant arri­ver, à New York.

— En effet. Nous voi­ci enfin, sains et saufs, bien qu’un peu anky­lo­sés par les heures pas­sées dans notre cock­pit exi­gu. Qu’importe ! Notre expé­di­tion est un suc­cès ! Nous sommes les pre­miers à réus­sir un vol trans­at­lan­tique, et contre tous les pro­nos­tics, nous l’avons fait d’est en ouest.

— C’est-à-dire que… beau­coup de temps s’est écou­lé depuis votre décol­lage. Nous vous croyions per­dus.

— C’est vrai que notre voyage a duré bien plus que pré­vu. Nous sommes par­tis avant-hier de France.

— Davan­tage, mes­sieurs. En fait, nous sommes en 2017. Voi­là quatre-vingt-dix années que vous vous êtes envo­lés. »

Les deux pilotes échan­gèrent un regard, puis ils écla­tèrent d’un rire incré­dule avec un bel ensemble. Le pro­fes­seur conti­nuait, sans pitié.

« Quelques jours après vous, le 20 mai, un Amé­ri­cain, Charles Lind­bergh, a ten­té à son tour de fran­chir cet océan de son avion le Spi­rit of Saint Louis, mais dans l’autre sens. Et il a réus­si.

— Le 20, dites-vous ? Mais nous sommes aujourd’hui le 10 ! Même si les fuseaux horaires nous induisent en erreur, nous ne pou­vons nous trom­per de tant de jours. Votre Lind­bergh avait sans doute le pro­jet de par­tir pro­chai­ne­ment, mais c’est trop tard pour lui. Au mieux, il sera le second à réa­li­ser cette tra­ver­sée. »

Le pro­fes­seur Roberts hési­ta. Était-ce à lui qu’incombait la res­pon­sa­bi­li­té de mettre ces deux hommes au fait de leur échec ? Cer­tai­ne­ment pas. D’autant plus que… il ne com­pre­nait abso­lu­ment pas ce qui avait pu se pro­duire. Car les deux illustres avia­teurs avaient bel et bien dis­pa­ru en mer en mai 1927. On les avait aper­çus en Nor­man­die, à Étre­tat, où s’élevait désor­mais un mémo­rial qui leur était dédié, puis on les avait for­mel­le­ment iden­ti­fiés depuis les côtes anglaises. Ensuite, leur route était incer­taine. Tou­te­fois, ce qui était sûr, c’est qu’ils n’étaient jamais arri­vés à New York. Âgés res­pec­ti­ve­ment de trente-cinq et qua­rante-cinq ans au moment de leur célèbre vol, il était impos­sible que Nun­ges­ser et Coli aient sur­vé­cu et soient tou­jours vivants quatre-vingt-dix ans plus tard, sans paraître le moins du monde vieillis.

Le pro­fes­seur était un scien­ti­fique, donc un homme à l’esprit car­té­sien. Il repous­sait par prin­cipe l’idée d’un voyage dans le temps ou d’une chute dans un trou de l’espace-temps qui expli­que­rait l’évanouissement des avia­teurs et leur réap­pa­ri­tion inat­ten­due ce jour-là.

Cepen­dant, pour ces mêmes rai­sons ration­nelles et métho­diques, il ne pou­vait balayer cet argu­ment. Car aus­si impro­bable et incroyable que cela sem­blât, il était tout à fait pos­sible que, mal­gré tout, il y ait der­rière tout ça une his­toire de voyage tem­po­rel, d’espace-temps ou de rac­cour­ci entre deux époques.

Le vieux savant prit sa déci­sion. Il accom­pa­gne­rait les avia­teurs auprès des forces de l’ordre, et lais­se­rait les uns se débrouiller avec les autres. Et réci­pro­que­ment.

Il y avait un poste de police dans le Brook­lyn Bridge Park, en bor­dure de l’océan. Les trois hommes s’éloignèrent du magni­fique Oiseau blanc dont le moteur refroi­dis­sait en pro­dui­sant des cla­que­ments, et ils se diri­gèrent vers le com­mis­sa­riat. Le pro­fes­seur s’efforçait de paraître décon­trac­té, cepen­dant il se sen­tait ten­du. Quelle que soit l’explication de cette situa­tion, elle était excep­tion­nelle, ses consé­quences seraient impor­tantes, et il s’y trou­vait mêlé. Il nota vague­ment, en che­min, la dis­pa­ri­tion de la piste de rol­ler et du ter­rain de hand-ball qui étaient en bor­dure de la pro­me­nade, l’absence du mar­chand de glace qu’il connais­sait depuis des années, et fut à peine inquiet de ne plus voir à sa place le ter­mi­nal de fer­ry.

En arri­vant au poste de police, il lais­sa les deux héros entrer les pre­miers, et eut un choc en les sui­vant à l’intérieur. Car l’agent qui les accueillit était équi­pé d’un uni­forme étrange, consti­tué d’un pan­ta­lon bouf­fant, d’une veste lui des­cen­dant jusqu’à mi-cuisses et d’une cas­quette à visière basse hors d’usage depuis près d’un siècle.

Depuis près d’un siècle ?

Dans la rue pas­saient quelques rares voi­tures aux phares pro­émi­nents et au pro­fil presque cubique. Dans le poste de police, les murs étaient ornés d’affiches à pro­pos de la pro­hi­bi­tion, de l’interdiction de por­ter des maillots de bain courts faite aux femmes, et de quelques recom­man­da­tions que le pro­fes­seur ne com­prit pas, tant il était pris de ver­tiges. S’approchant du bureau et s’y appuyant pour assu­rer son équi­libre, il deman­da à l’agent :

« Mon­sieur… Pou­vez-vous m’indiquer la date d’aujourd’hui, s’il vous plaît ?

— Bien sûr, mon­sieur. Nous sommes le 10 mai. De 1927, évi­dem­ment… »

Le pro­fes­seur Roberts hur­la de panique.


Commentaire

Spirit of oiseau — 9 commentaires

  1. Ras­su­rée, cher Claude, de voir que cela n’arrive pas qu’à moi, de me retrou­ver un siècle plus âgée.….. devant d’anciennes pho­tos des ancêtres! Un texte très bien “enle­vé”, comme tou­jours, un régal, mer­ci!

    • J’aime beau­coup les pho­tos anciennes, sur­tout si elles repré­sentent des endroits que je connais. L’effet “avant-après” est sou­vent sai­sis­sant.

  2. Woaw ! Eh ! Je l’ai même pas vue arri­ver, celle-là !
    J’ai enten­du dire que tu ne savais pas trou­ver de chute ? Moi, je sais pas c’est qui qui dit ça, peut-être un jaloux.

    Mer­ci pour ce petit moment de lec­ture avec envo­lée.

    Bisous baveux sur le bout du nez.

    • Le croi­ras-tu ? Oui, parce que tu es mon ami… En l’écrivant, j’ai pen­sé à toi et à notre conver­sa­tion à pro­pos (entre autres) des chutes. Cette his­toire de Nun­ges­ser et Coli qui arrivent à New York avec quelques décen­nies de retard, je l’ai en tête depuis un bon moment, mais je ne savais qu’en faire. J’ai com­men­cé à l’écrire en n’ayant aucune idée de la fin car, je per­siste et signe, j’ai du mal à trou­ver mes chutes. 😎 Mais j’avais confiance dans mes per­son­nages, étant cer­tain qu’ils sau­raient me conduire au bon endroit. Et en effet, à peu près à la moi­tié de la rédac­tion, j’ai eu la révé­la­tion. C’est pour ça que je dis que bien sou­vent, je n’invente pas, je me contente de racon­ter.
      Bises, mon ami.

  3. Ah ces révé­la­tions sal­va­trices ! encore faut-il savoir les pro­vo­quer… avec maes­tria tu as su, bra­vo Claude ! et mer­ci pour ce bon moment !

  4. Ha ! Ha ! Rien vu venir !! Excellent retour­ne­ment de situa­tion. Je suis sur un petit nuage, là, mais il me faut redes­cendre sur terre, car je crains que le phé­no­mène soit conta­gieux par simple lec­ture. 😛

    • À ce point ? Tu es res­tée coin­cée entre deux nuages, tel le pur esprit d’un oiseau ?
      Fais du piaf-stop, l’un d’eux fini­ra par te prendre et te rame­ner sur le plan­cher des vaches. 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *