061-SoupeRelativeSoupe relative

Sylvain prit le bouquin que Margot avait laissé traîner sur la table de la cuisine et en lut le titre à voix haute :

« La relativité restreinte, d’Albert Einstein »

Il émit un long sifflement et poursuivit :

« Eh ben dis donc ! »

Et, soupesant le livre et appréciant son épaisseur :

« Heureusement qu’elle est restreinte, encore ! Sinon, qu’est-ce que ça serait ? »

Margot leva les yeux vers lui en souriant. Elle était en train de touiller le contenu d’une grosse casserole posée sur la gazinière. Sans interrompre son mouvement, elle répondit :

« J’en avais assez de lire des bouquins de Mac Levis. J’ai pensé que ça me ferait du bien d’aborder des sujets un peu plus techniques.

— Techniques ? C’est un euphémisme ! Tu vas être servie… À propos de servir, quand est-ce qu’on mange, il est déjà presque midi.

— Tu vas devoir patienter. Rien n’est encore prêt. »

Sylvain avait toujours l’épais volume à la main. Distraitement, il entreprit de le feuilleter, lisant quelques phrases de-ci, de-là. Il vit que de nombreuses pages étaient couvertes de formules alambiquées et d’explications tarabiscotées.

« Ça a l’air coriace, ce truc !

— Pas tant que ça. C’est justement un ouvrage de vulgarisation, pour expliquer à des profanes comme toi et moi en quoi consiste cette fameuse relativité d’Einstein dont tout le monde a entendu parler, mais dont personne ne sait exactement ce que c’est.

— Et alors, c’est quoi, puisque tu as lu le livre magique ? »

D’un geste brusque de la tête, Margot rejeta en arrière une mèche de cheveux, sans cesser de remuer le contenu de la casserole avec une longue cuillère en bois.

« Ce n’est pas magique, c’est scientifique. Pour te résumer la question, ou plutôt la réponse, disons que l’espace, le temps et la matière sont la même chose sous des formes différentes.

— L’espace, le temps et la matière ? Je savais déjà que le temps, c’est de l’argent, mais je n’avais pas entendu dire qu’on pouvait faire le même coup avec l’espace.

— Ils sont apparus tous les trois au moment de la formation de l’univers. Avant le Big Bang, il n’y avait ni matière, ni espace, ni temps. »

Sylvain posa le livre près de la cafetière, réfléchit, et reprit :

« Je comprends qu’avant le début de l’univers, il n’y avait pas de matière. Je veux bien aussi admettre que l’espace n’a existé qu’à partir de ce moment-là. Mais pas de temps ? Comment peut-il ne pas y avoir de temps ? Il a toujours existé, il est immatériel.

— Tu as dit le mot : immatériel. Alors que justement, il est matériel. Il est, à la base, la même chose que la matière, de même qu’un glaçon est la même chose que de l’eau en paraissant si différent d’elle.

— Mais ça ne tient pas debout, ce raisonnement, insista Sylvain. Il n’y a pas encore d’univers. À un instant T, boum, il est créé. Il n’existait pas, et maintenant, il existe. Mais qu’est-ce qui m’empêche de parler de la veille ? Si je parle de la veille, je fais bien allusion à un temps avant le Big Bang, non ?

— Oui, mais ça n’est pas possible. Avant le big bang, il n’y avait pas de matière, et pas de temps non plus.

— C’est ridicule. Rien ne m’empêche de parler de la bataille d’Alésia, qui a eu lieu en 52 avant J.-C., mais je ne peux pas citer une date avant B.-B. ?

— Non. Avant B.-B., comme tu dis, il n’y avait rien. Pas même d’avant.

— J’ai du mal avec ça.

— Moi aussi, répondit Margot, tournant toujours la cuillère dans la casserole. Tu n’as qu’à lire le livre. Tu comprendras peut-être mieux que moi »

Sylvain jeta un coup d’œil vers l’ouvrage, qui semblait le défier, armé de ses formules mathématiques. Il préféra abandonner le sujet.

« Trêve de relativité. Étant des êtres matériels et temporels, nous avons besoin de manger. Qu’est-ce que tu nous prépares, depuis tout à l’heure ?

— Rien. Je ne suis pas en train de cuisiner.

— Mais qu’est-ce qu’il y a dans cette casserole ? »

Sylvain franchit les trois pas qui le séparaient de la gazinière et de Margot, et il regarda dans le récipient. Il contenait de l’eau en train de bouillir à grosses bulles et… deux ou trois cailloux.

« Je fais chauffer de la matière, expliqua la jeune femme.

— C’est une bonne idée, affirma Sylvain en reculant prudemment. Et… pourquoi fais-tu cela ?

— On se plaint toujours qu’on n’a pas assez de temps. Comme le temps et la matière sont la même chose, j’ai pensé qu’en faisant suffisamment cuire de la matière inutile, ces cailloux par exemple, je pourrais récupérer le temps qu’il y a dedans. »

Sylvain, bouche bée, regarda Margot pendant quelques secondes. Puis, il récapitula, lentement :

« Tu veux récupérer le temps qu’il y a dans la matière des cailloux en les faisant cuire ?

— Oui, mais ça ne marche pas.

— Quel dommage !

— Regarde l’heure qu’il est. »

Sylvain se tourna en direction de l’horloge murale en forme d’arrosoir, et se frotta les yeux avec stupeur.

« Mais… mais… il n’est même pas dix heures !

— Oui, reconnu Margot.

— Mais il était presque midi il y a quelques minutes ! Ça marche, ton truc !

— Pas vraiment. Ce que tu ne sais pas, c’est que je suis en train de touiller ces cailloux depuis deux heures. Ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. On ne peut pas tricher avec la physique : rien ne se crée, rien ne se perd. Tout est en équilibre et tout gain est compensé par une perte.


Commentaire

Soupe relative — 8 commentaires

  1. Hum, un peu tiré par les ch’veux la théorie de cette dame et de ces cailloux, mais j’aime bien l’idée ! Perdre 2h de son temps pour en récupérer 2, fallait y penser !

  2. Une œuvre de vul­ga­ri­sa­tion, pour expli­quer à des lecteurs pro­fanes comme moi en quoi consiste cette
    fameuse nouvelle dont tout le lectorat a entendu parler, mais dont per­sonne ne sait exac­te­ment ce que
    c’est. Un beau B-B 🙂

  3. Franchement là, j’ai vraiment rigolé. Comme Einstein aimait, lui aussi, plaisanter, il doit se régaler là où il est maintenant.

  4. Excellente soupe aux cailloux, dommage pour le temps que sa préparation demande.
    Ceci dit, les potages Lustucru ont mis au point des cubes de bouillons de fossiles du triocène guatémaltèque inférieur qui, semble-t-il, fonctionne en 4minutes 23 secondes (par portion), sur feu doux. Mais d’aucuns trouvent son fumet un peu trop tenace.

    • Merci, Jean-Paul pour ta conversation, au cours de laquelle cette idée de soupe temporelle m’est venue.
      Pourquoi ne pas essayer de fossiliser du temps ? On a bien des purées en poudre…

  5. Ha, ça y est, aujourd’hui, j’essaie le truc de la soupe aux cailloux de Margot, j’ai un urgent besoin de récupérer du temps! Il n’y avait que toi pour inventer une telle histoire, j’ai bien ri, merci Claude!

  6. Et puis toutes ces salades alors pour nous dire de vivre l’instant présent, carpe diem et autre seize the time… on en fait quoi ? de la soupe ?

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