SONY DSCSosie

« Wouhaou ! Impressionnant ! Vous ressemblez comme deux gouttes d’eau à…

— Je sais », interrompit Lina sans se soucier de politesse.

Combien de fois avait-elle entendu cette réflexion, dans sa vie ? Des centaines, même des milliers. La première personne qui avait remarqué la similitude, c’était elle-même. Elle avait une dizaine d’années, elle avait vu l’autre dans un magazine, et quelque chose l’avait troublé. Elle avait couru se planter devant un miroir et, tenant la revue à bout de bras, elle avait comparé leurs visages. Mêmes contours ronds, mêmes fronts dégagés, mêmes yeux noirs, mêmes cheveux sombres et tombants, légèrement ondulés… À l’âge qu’elle avait alors, il fallait être très attentif pour remarquer ces points communs, mais à mesure que Lina mûrit, ils devinrent plus flagrants.

Elle avait quinze ans lorsque quelqu’un d’autre fit une allusion. C’était Léo, un copain de collège.

« Lina, tu sais à qui tu me fais penser, quand je te regarde ?

— Si tu dis que c’est à ma mère, je te pète la gueule. »

Mais c’était pire, et Lina n’eut plus envie de rire quand Léo lui avoua qui il avait en tête. Elle ne fut pas étonnée, non, puisqu’elle le savait depuis cinq années déjà. Mais elle s’était habituée à son aspect, et personne d’autre n’avait encore fait d’allusion à cette ressemblance. Alors, elle ressentit un choc en découvrant que la coïncidence devenait publique.

Dès lors, la petite phrase s’immisça régulièrement dans la vie de Lina. Il ne se passait pas un mois sans qu’elle l’entende, puis ce fut une semaine, et enfin la contrariété fut quotidienne, à mesure que ses traits s’affirmaient avec l’âge. Elle eut beau changer de coiffure, porter des lunettes, se maquiller… en vain. Il semblait que la fatalité de cette maudite ressemblance était inscrite sur son front en lettres clignotantes comme elle l’était dans ses gènes.

Elle prit l’habitude de couper la parole à celui ou celle qui abordait la question, sans égard et sans précautions.

« Vous ressemblez à…

— Je sais ! »

Lina traversa son adolescence avec l’impression d’être menacée en permanence. Pas par un danger mortel, ni par celui d’une atteinte corporelle contre sa personne, mais elle courait sans cesse le risque d’entendre la phrase. À chaque fois qu’elle voyait l’autre dans un périodique, elle le refermait. Si c’était à la télé, elle changeait de programme. Un jour, elle déchiqueta une page de magazine, réduisant en menus morceaux son sosie à coup de ciseaux.

Devenue une jeune femme, Lina craignit régulièrement d’entendre la remarque redoutée dans la bouche des hommes. Un de ses amants lui confia un jour que c’était pour lui un privilège de voir à poil la célèbre… elle ne lui laissa même pas le temps d’achever sa phrase et le jeta sur le palier tout nu, ses vêtements à la main.

« Si encore j’avais la figure d’Angelina Jolie ou de Cameron Diaz… ça doit avoir un ou deux avantages, quand même. Je pourrais de temps en temps me faire passer pour elle et voir des portes s’ouvrir… Mais non. Parmi toutes les femmes célèbres, il a fallu que je tombe sur celle-là. Pas qu’elle soit si moche que ça, mais qu’est-ce qu’elle a l’air tarte, avec son sourire niais ! »

Elle alla voir l’autre « en vrai », une fois. Avec une perruque blonde, une robe à fleurs, des lunettes immenses… Elle avait mis le paquet sur le déguisement, ne voulant pas prendre le moindre risque que quelqu’un remarque la ressemblance en présence de son double.

Lina l’avait vue, l’autre. Elle n’avait rien dit, et l’autre non plus, bien sûr. Mais il lui sembla qu’elle n’en pensait pas moins, même si c’était ridicule de l’imaginer. L’autre ne savait évidemment pas qu’elle était là, si proche pour la première et la dernière fois, avec des idées de violence plein la tête.

« Mais aussi, quelle idée d’avoir un tel sosie », se lamentait-elle auprès de sa mère, la seule personne qui la plaignait sincèrement d’avoir ce visage.

« Pardonne-moi, ma fille », disait-elle parfois. Et Lina soupirait, car la brave femme n’y était assurément pour rien.

En approchant de la trentaine, Lina hésita. Devait-elle avoir recours à la chirurgie pour modifier sa physionomie ? Elle réalisa que si les changements de coiffure n’avaient rien arrangé, se refaire le nez ou les joues ne serait pas plus efficace, seulement plus onéreux. Alors, elle fit l’inverse, traitant le mal par le mal. Elle s’habilla comme l’autre, s’entraina à sourire comme l’autre, mit ses mains comme l’autre le faisait… Au moins, ça faisait rire, et rares étaient ceux qui lui lançaient la phrase, tant il était évident que c’était exprès, qu’elle forçait une ressemblance uniquement due au hasard.

Et puis la fortune sourit enfin à Lina. Elle apprit qu’un réalisateur de cinéma souhaitait tourner un film retraçant la vie de celui qui avait fait de l’autre ce qu’elle était devenue. Il cherchait quelqu’un pour jouer l’autre, et qui pouvait le faire mieux qu’elle ? Elle tenta sa chance et elle réussit à décrocher le rôle.

Le soir de l’avant-première, vêtue d’une magnifique robe à paillettes, elle était la cible des photographes, et elle posa longuement devant l’affiche où son nom apparaissait : Lina Mosa, dans le rôle de la Joconde…


Commentaire

Sosie — 5 commentaires

  1. Effectivement, ressembler à la Joconde, cela ne doit pas être très agréable. Mais pas plus atroce que de se trouver à 10 ans en face de son sosie, s’enfuir en courant pour fuir une incompréhension totale et apercevoir son père prendre ce sosie par la main et partir gentiment en sa compagnie. Fait qui m’est arrivé, puis renouvelé dans une pharmacie où la pharmacienne me parlait de ma mère comme d’une amie alors que nous étions dans une station balnéaire en vacances dans ce lieu pour la première fois de la vie de mes parents. La vérité dépasse parfois la fiction.

  2. @Dodane : le plus grand fictionniste ne dépassera jamais la Vie pour ce qui est de l’imaginaire…
    @ Claude : tu sais, le plus dur c’est vraiment de se discipliner pour ne pas laisser les yeux sauter à la dernière ligne… tu mets ma patience à rude épreuve !!!
    Excellent texte, comme toujours,
    Excellente chute, comme toujours,
    Merci Claude !

    • @Christina : C’est fait un peu exprès, quand même. Que je t’y prenne, à commencer par la fin !
      Merci à toi.

  3. Merci Claude, comme toujours, j’ai beaucoup aimé cette dernière fiction. Le texte m’a amusée, et je me suis aperçue que le temps a effacé les miens, de sosies!

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