LaLa solitude, ce n’est pas d’être seul

C’est lorsque j’étais étudiant que j’ai fait la connaissance de Renaud. Nous étions logés dans la même résidence, nous suivions les mêmes cours, nous avions les mêmes projets ; nous avions rapidement eu les mêmes fréquentations. J’étais présent le jour où il a rencontré Karine. Elle avait un père français et une mère thaïlandaise, ou l’inverse, je ne sais plus. Ce qui est sûr, c’est que tous les garçons se retournaient à son passage. Mais c’était la compagne de mon ami, alors j’évitais de la regarder avec trop d’attention et d’envie.

Cinq années se sont écoulées, studieuses en semaine, festives le week-end. Les examens, les sorties, les amphis, les vacances, les examens, encore. Je crois que Renaud passait davantage de temps avec moi qu’auprès de Karine, et pas seulement parce que nous avions fini par partager la même piaule. Nous étions inséparables

Le terme des études est arrivé. Nous avons décroché nos diplômes, nous avons eu nos boulots, nos responsabilités. Nos vies, quoi. Chacun est parti de son côté et s’est lancé dans la bataille. Je suis retourné dans ma région, j’ai ouvert mon cabinet, je me suis fait une clientèle. Le temps a sapé beaucoup de souvenirs et j’ai perdu tout le monde de vue, même Renaud.

Et puis, après quinze années, le hasard nous a remis en présence l’un de l’autre.

Pas lui. Elle.

Je l’ai reconnue dans l’instant, et dans l’instant suivant, j’ai su que j’étais prisonnier. Totalement. À vingt ans, elle était craquante. À trente-cinq, elle était radieuse. Elle avait mûri, et ce qui la rendait jadis attirante était devenu une splendeur lumineuse et envoûtante. Elle était épanouie, magnifique, resplendissante. Dans l’instant, j’ai été conquis, ensorcelé, séduit jusqu’au tréfonds de mon âme. Elle n’était plus la jeune fille au sex-appeal extraordinaire, elle était une femme dans sa plénitude, au sommet de son éclat. La jolie princesse s’était métamorphosée en la plus belle des reines.

J’ai su que je ne pourrais plus vivre loin d’elle.

« Patrice ! Que je suis heureuse de te revoir ! »

Ses bras autour de mon cou, mes mains sur sa taille, sa bouche sur mes joues, mes lèvres frôlant ses tempes, son odeur, sa peau…

Elle avait conservé son énergie et sa flamme, y avait ajouté de la force et de la solidité.

Nous sommes allés dîner. Je me perdais dans la contemplation de sa chevelure brune, de ses yeux sombres et légèrement bridés, de son visage à l’ovale parfait, de sa poitrine tendue vers moi, de ses mains si bavardes et si fines…

Non, elle n’avait plus aucune nouvelle de Renaud depuis des années. Marié, avait-elle entendu dire. Et elle ? Oh ! Non, pas le temps.

« Et puis, tu me vois en épouse et mère de famille ? »

Oui, je te vois, Karine. Je te vois, je te dévore des yeux, et je me remplis de toi. Comment ai-je pu tenir si longtemps, comme en apnée de toi ?

Elle voyageait beaucoup. Le travail, l’envie de découvrir du pays, de profiter.

« Et toi ? Qu’as-tu fait de toutes ces années ? »

J’ai raconté à mon tour. Le cabinet, les clients, les difficultés, les succès. Non, je vis seul. Trop seul, je le sais depuis aujourd’hui.

La réussite ? On peut le dire comme ça. Du fric, oui. Une bonne position, certes. Des envieux, évidemment.

Mais seul.

Le repas s’est achevé. Je me suis levé, elle aussi. Elle était près de moi, ses doigts ont frôlé les miens, je les ai pris. Je l’ai regardée, elle m’a souri. Et puis, je ne sais pas comment c’est arrivé. Ses lèvres sur les miennes, mes mains dans son dos, qui montaient, qui descendaient, qui caressaient, qui la serraient contre moi. Elle qui se blottissait, sa bouche réclamant toujours plus…

« Tu ne m’avais jamais dit que je te plaisais.

— Et avec mes yeux ? Je ne te l’ai jamais dit ?

— Si. Avec tes yeux, tu me l’as dit. Répète-le avec tes mains… »

Nous sommes allés au plus près, un hôtel en face. Sa poitrine, enfin prodigue ; son corps, affamé ; le mien qui n’avait jamais connu tant de miel…

Quelques heures seulement, pour lesquelles j’aurais donné toutes les autres heures de ma vie, en offrande afin que celles-ci durent encore et encore, pour que demain et après-demain aient un sens.

Car elle avait un avion à prendre. La Thaïlande. Partir, vite.

« Je t’appelle dès mon retour. »

Elle est partie trop rapidement. Comment se retrouver ? Pas même un numéro de téléphone, ni une adresse, rien. Rien que ce hasard assassin qui nous a jetés dans les bras l’un de l’autre, pour nous rejeter aussi vite, loin l’un de l’autre.

Demain et après-demain seront vides.

La solitude, ce n’est pas d’être seul. C’est d’avoir été deux, même un tout petit peu, et de ne plus l’être. C’est d’avoir eu, et d’avoir perdu.

J’ai laissé un message à la réception de l’hôtel. Comme une bouteille dans l’océan…


Commentaire

La solitude, ce n’est pas d’être seul — 7 commentaires

  1. A travers ce texte, je voudrais appuyer sur un fait. Pas une pensée, pas une croyance, pas un « peut-être », juste un fait : c’est dans la douleur que nous sommes seuls.
    Quelle que soit sa source.

    Nous sommes maitres d’une partie de notre vie (sauf cas extrême où l’on se retrouver ligoté, empêché) : nous avons toujours le choix de passer à autre chose pour oublier, voire trouver « mieux » ; ou de… ne plus vivre.
    Ai-je dit mourir ?

    Non.

    Quoique…

    Bonne journée. Et merci, Claude.

  2. Oui c’est vraie parfois on passe à côté d’une occasion , d’une chance , d’une aventure …
    Au moins il a vécu une expérience qu’il chérira toute sa vie , c’est deja pas mal , un beau souvenir
    Belle petite histoire , bravo Claude

  3. Magnifique histoire Claude. Je dirai qu’il reste avec un beau souvenir. Les amours inachevés sont peut-être les plus beaux ?

  4. Rien dans cette histoire me dit qu’elle ne va pas le retrouver… m’étonnerait pas qu’elle lui ait fait les poches pendant qu’il était sous la douche tiens…
    (Oui tu te trompes, c’est pas du vécu ;)))

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