SisypheSisyphe et les pinces

Lionel regarda Élisa sortir de l’eau. Sur la plage, de nombreux autres hommes suivirent des yeux la jeune femme, mais c’est auprès de lui qu’elle vint s’asseoir en souriant. Il lui jeta sur les épaules une grande serviette de bain pour qu’elle n’ait pas froid et lui sourit en retour.

« Alors » demanda-t-il, « il te plaît, ce petit coin ?

— Il y a le ciel, le soleil, la mer, le paysage magnifique, il est presque parfait.

— Presque ?

— Ben… il ne lui manque qu’une chose, mais d’importance, c’est le sable. »

Élisa changea de position, en grimaçant de douleur.

« Des galets, encore des galets, toujours des galets. »

Elle se frotta les fesses.

« Je te ferai un massage, tout à l’heure.

— Je suis sûre que tu feras ça avec beaucoup d’application.

— Tu peux compter sur moi.

— À part ce petit détail, je trouve cet endroit charmant. »

Lionel lui sourit et resta pensif pendant quelques instants. Élisa relança la conversation.

« À quoi tu réfléchis ?

— À ces galets. Je me demande comment ça se fait qu’il y en ait encore.

— Tu as peur qu’ils disparaissent ? L’érosion, ça prend des milliers d’années ! »

Lionel craquait complètement pour les yeux que faisait Élisa lorsqu’elle se moquait de lui. Pourtant, cette fois, il ne réagit pas comme elle s’y attendait. Il poursuivit :

« Je ne pensais pas à l’érosion, mais aux gosses.

— Aux gosses ?

— Oui, regarde. »

Il désignait, à une vingtaine de mètres, une troupe de garçonnets qui rivalisaient en jetant des cailloux dans les vagues, le plus loin possible.

« Je venais déjà ici quand j’étais môme, et déjà à cette époque, tous les gamins passaient les quatre mois d’été à lancer des galets dans la flotte. C’est pour ça que je me demande comment il peut encore en rester.

— Il doit y en avoir des millions ! Évidemment qu’il en reste.

— Il n’y en a pas tant que ça. Combien mesure cette plage, d’après toi ? »

La jeune femme balaya les environs des yeux. La plage était petite, c’est ce qui assurait son succès par l’impression d’intimité qu’elle dégageait, et elle n’était pas très longue, non plus.

« À la louche, elle doit faire dans les soixante mètres, et à tout casser vingt-cinq de la falaise au bord de l’eau.

— C’est à peu près ce que j’ai estimé. »

Lionel activa la calculatrice de son smartphone.

« Ce qui fait dans les mille cinq cents mètres carrés. J’ai compté une fois les galets d’un mètre carré. C’était un pari avec des potes, après un repas arrosé. Il y en a environ trois cents.

— Ce qui donne ?

— Dans les quatre cent cinquante mille galets pour toute la plage.

— En effet, je pensais qu’il y en aurait bien plus. Mais de là à ce que des gosses la vident… »

Lionel lui désigna le groupe de gamins.

« Regarde ceux-là. Ils sont en train de s’exciter les uns les autres, à balancer une cinquantaine de pierres à l’heure. Même pas une par minute. Disons qu’il y a dix enfants qui jouent en même temps, ça fait cinq cents galets à l’heure. Huit heures d’activité par jour, ça fait quatre mille cailloux. Bien sûr, ce ne sont pas tout le temps les mêmes gosses. Ils se relaient.

— Tu crois qu’ils font les trois-huit ? »

Le jeune homme sourit, mais poursuivit son raisonnement, calculatrice à l’appui.

« Admettons que ce manège s’étale sur cent vingt jours par an. Tu sais combien de cailloux ça représente ?

— Non, mais tu vas me le dire.

— Quatre cent quatre-vingt mille. Soit à peu près la totalité des galets présents sur la grève.

— Alors, en une saison, la plage devrait être vidée, d’après tes calculs ?

— Exactement. Pourtant, ça dure depuis des décennies, et il y en a toujours autant pour torturer tes jolies fesses.

— C’est donc que tes estimations sont fausses.

— À propos de tes fesses ? Non. Pour les galets, même si je me suis trompé du simple au décuple, la plage devrait être dépouillée depuis longtemps.

— Oui, elle ne l’est pas.

— C’est là un grand mystère. »

Élisa se laissa aller sur le dos malgré l’inconfort imposé par les nombreuses pierres qui résistaient aux efforts des enfants pour se débarrasser d’elles. Pour la jeune femme, le sujet était clos, mais Lionel, en s’allongeant près d’elle, poursuivit.

« Comment donc se fait-il que cette plage (et des centaines d’autres) soit toujours couverte de galets ? »

La jeune femme se désintéressait de la question.

« Peut-être qu’ils se reproduisent ? » suggéra-t-elle, avec une allusion très claire.

— Peut-être, mais je doute que les galets aient une vie sexuelle aussi prolifique. »

Élisa le dévisagea.

« À propos de ça… j’ai une idée. », dit-elle. « Si l’on faisait une petite balade nocturne sur cette plage, rien que toi et moi, au clair de lune ? »

Lionel voyait parfaitement où sa compagne voulait en venir, et il n’avait rien contre ce genre de projet. Il approuva la proposition avec un baiser.

À minuit, il y avait encore des promeneurs sur la plage. Lionel et Élisa en faisaient partie. À une heure, il en restait toujours quelques-uns. À deux heures, dissimulés derrière deux gros rochers, ils étaient enfin seuls.

Elle entreprit de mettre en application l’idée qu’elle avait derrière la tête, et Lionel répondit volontiers aux avances de la jeune femme. Les galets étaient tièdes, la lune romantique, la température idéale… Un bon moment s’écoula avant qu’ils s’intéressent à nouveau à ce qui se passait sur la plage…

Sur la plage, des dizaines, des centaines de crabes sortaient de l’eau, portant les galets immergés dans la journée, et les replaçaient sur la grève. Les plus petits cailloux, tout juste bons pour les ricochets, étaient charriés par un seul crustacé, qui s’aidait de ses pinces. Pour les plus gros, ils s’y mettaient à plusieurs, se glissant dessous. Pour les énormes, ceux que les garçons étaient si fiers de lancer à plus de trois mètres, les crabes, par grappes de dix ou vingt, les tenaient en équilibre sur leur carapace, s’arc-boutaient péniblement, mais parvenaient toujours à les ramener sur la grève.

Le lendemain, les enfants recommenceraient, inlassablement, à jeter à l’eau les mêmes galets, depuis des générations de gamins.

À moins que ce soit les crabes qui recommenceraient, tels des Sisyphe à pinces, à hisser sur la plage les mêmes galets depuis des générations de crabes.


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