Singeries"Singeries

Il est là depuis une trentaine d’années. Son domaine fait trois mètres de large, quatre de long et autant de haut. Le sol est en ciment, qui est nettoyé au jet d’eau tous les jours et d’un coup de brosse tous les vendredis. Les parois sont constituées de barreaux métalliques épais comme deux doigts qui ne le protègent ni du vent ni du froid. Le plafond est une dalle qui n’arrête qu’une partie de la pluie. Dans un coin, une forme en béton avec un trou à l’avant imite une grotte et lui sert d’abri la nuit et l’hiver. Au milieu, un tronc branchu où il grimpe quand il en a envie. En hauteur, un pneu suspendu où il se balance parfois.

Il est seul. Pas d’espace, pas d’arbres, pas d’herbe, pas de ciel, pas de femelle. Sur la cage, une petite pancarte annonce :

  • Chimpanzé (Pan troglodytes)
  • Famille des hominidés
  • Ordre des primates
  • Classe des mammifères

Les enfants lui lancent des bouts de pain, des cacahuètes, des fruits ou des cailloux. Les femmes le regardent avec dégoût, les hommes avec indifférence, ou miment un fusil avec lequel ils le tuent. Ils l’agacent, lui font des grimaces, des gestes obscènes, lui lancent des défis, à l’abri des barreaux derrière lesquels c’est lui qui se trouve. Ils le huent, se moquent, le méprisent. Ils se reconnaissent en lui, troublés par la ressemblance, et se croient supérieurs, car eux restent debout, mangent avec une fourchette et savent faire la guerre. Ils le prennent pour une bête, ce qu’il est, une bête stupide et ignorante, ce qu’il n’est pas.

Un jour, un type plus idiot que les autres lui a lancé un journal roulé en bâton. Le singe l’a saisi, a imité l’homme lisant, en ouvrant le quotidien et suscitant les moqueries. Mais contre toute attente, profitant du temps libre à foison que lui accorde sa captivité, l’animal, écoutant autour de lui ce qui se disait et comparant à ce qui était imprimé, a appris à lire.

L’habitude est prise depuis belle lurette et est devenue une attraction renommée. Chaque jour, le gardien lui amène le journal, et les visiteurs se gaussent et s’esclaffent, voyant le chimpanzé faire semblant de lire. Semblant ? Il lit vraiment, le chimpanzé. Et, bien mieux que tous ses congénères vaguant ou vaquant dans leurs forêts natales, il connaît le monde des hommes et en a le sang glacé.

Il lit les conflits, les terreurs, les horreurs, les chantages, les marchandages, les haines, les afflictions, les territoires, les colères, les peines, les violences, les viols, les vies déchirées, les politiciens véreux, les mensonges, les gosses battus, les crimes, les chocs, la souffrance universelle, les épreuves, les malheurs, les tortures, les détresses, les douleurs, les maladies provoquées, les sacrifices, les souillures, les humiliations, les vices, la corruption répandue, la cruauté ignoble, le venin, la laideur, l’holocauste, la misère, les supplices, les agonies, la faim, les réfugiés qui marchent et ceux qui se noient, les refoulés, les frontières honteuses, les vengeances, la culpabilité, les abus, les profits, les égoïsmes, les sangs versés, la solitude, les esclaves…

Le chimpanzé dépérit. Dans un coin de sa cage, sans prendre la peine de s’abriter dans la fausse grotte, le chimpanzé malade des hommes se recroqueville. Il ne joue plus avec les balles qu’on lui lance. Il ne répond plus aux grimaces ni aux cris.

On fait venir un vétérinaire. Celui-ci passe derrière les barreaux, fronce le nez à cause de l’odeur. Il a une arme, pour se protéger. Se protéger de quoi ? Le singe est amorphe, ne mange plus, bouge peu, c’est pour cela qu’on a fait venir ce savant. De quoi le type aurait-il besoin de se protéger ? Mais il se sent menacé, car il est homme, et il se protège. La bête le voit approcher et se dit que la peur est le propre de l’homme. On l’ausculte, on le palpe, on le pique, on le mesure, on le tourne, on le retourne, on le tapote, on le chipote, on le tripote, on l’emmerde.

Enfin, on le laisse, et le spécialiste déclare qu’il n’a rien, qu’il lui faut juste des vitamines dans sa nourriture. Pourtant, il sait, le docteur, que le singe ne mange plus rien, tant il est malade. Ce qu’il ne sait pas, le spécialiste, c’est que le singe a pris un livre dans sa sacoche. Pas un journal, mais un vrai bouquin, avec plein de pages. Et quand il est seul, l’animal l’ouvre et lit. C’est un livre de vétérinaire, qui parle des bêtes. Qui dit qu’il y a eu autrefois, il y a très longtemps, des reptiles géants, mais qu’ils ont disparu d’un coup, clac ! Il dit aussi qu’après, il y a eu de tout petits mammifères, et qu’ils ont grandi, et qu’ils sont devenus géants eux aussi, et qu’eux aussi ont disparu comme ça, clac ! Qu’il y a eu des mammouths disparus, et des oiseaux, et des tortues, et des singes, et que de ces singes sont venus les hommes qui pensent ne jamais disparaître.

C’est écrit dans le livre savant du spécialiste : l’homme descend du singe.

Alors, le singe dans sa cage comprend. Il est très cultivé, grâce aux journaux qu’il a lus. Il connaît l’humour. Il comprend que c’est une histoire drôle, l’homme qui descend du singe et qui est tombé bien bas. C’est si drôle, d’imaginer que le singe ait donné cet homme qui fait des guerres, des esclaves, des tortures, des réfugiés et tout le reste. Il se met à rire, tout seul dans sa cage. Il ne singe pas le rire de l’homme, non, il rit vraiment, d’un rire qui est le propre des singes.

Et tout le monde se dit que c’était un bon, très bon spécialiste, qui a compris qu’il fallait mettre des vitamines dans la nourriture du chimpanzé qui ne mangeait plus. Qu’avec des gens comme lui, aussi savants, il ne faut pas avoir peur, c’est pas propre d’avoir peur. Tout va bien. Il ne faut rien changer. Tout va bien. N’ayez pas peur. Nous ne sommes pas des bêtes…


Commentaire

Singeries — 9 commentaires

  1. Dis donc, tu nous commencerais pas une série sur les bêtes de zoo, parce qu’avec celle du lion qui s’tape un gardien (culinairement s’entend) (émoticône qui s’poile), celle-ci fait la paire, et on s’prend (émoticône qui pouffe) à rêver d’une triplette, d’un quatuor, d’une quintessence, d’une six-tape, d’une septuagénaire (émoticône pervers), d’octo pussies, d’une neuvaine (émôticone fâché!), euh, pardon, enfin, d’un exetera d’histoires de bêtes en cage (émoticône à menottes – émoticône à chaînes), à condition bien sûr qu’elles soient de même tenue (émoticône en bikini – émoticône « we need you for the US army »)!
    A la prochaine donc! (émoticône agiteur de mouchoir)

    • Je ne sais pas si tu as eu plaisir à lire ma minifiction, mais des commentaires comme celui-là sont un régal. (émoticône qui se frotte les mains)
      Ensuite, celle où les lions se tape un gardien, je n’y pensais plus ! (émoticône avec les yeux en ×) Une série zoo ? Pourquoi pas. J’aime bien regarder ces animaux qu’on ne croise pas tous les jours, et ne même temps, les voir en cage me désole, évidemment. (émoticône tristounette) Je ne peux m’empêcher de penser que pour elles, c’est nous qui sommes derrière les barreaux. Elles n’ont pas tort. Je garde l’idée en tête pour une éventuelle prochaine utilisation.
      À bientôt. (émoticône d’un homard qui sert la pince d’un pote)

  2. Pas mal du tout, ça donne à réfléchir.
    Mais bon, rassure-moi : on est bien supérieur aux bêtes, quand même, non ? Nous, nous sommes libres, non ?
    Rassure-moi.

    • 😐 Oui, bien sûr que nous sommes libres. 🙄 Libres de voter pour qui on nous dit, libres de d’aller au taf tous les matins, libres d’ouvrir un compte en Suisse dès qu’on peut, libres de regarder la télé chaque soir, libres d’aller au zoo regarder les bêtes qui sont en cage alors que nous ne le sommes pas… 😥

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