S'ilS’il n’en reste qu’un…

Les 7 péchés capitaux. 1- L’orgueil

Frère Gauvin entendit les cloches du village voisin sonner laudes. Il avait bien dormi, toutefois il savait que les prochaines heures seraient difficiles. Ses genoux étaient encore endoloris de la veille, et ils craquèrent lorsqu’il essaya de tendre les jambes. Il grimaça en s’asseyant sur sa couchette, et davantage en se mettant debout. Ses premiers pas furent laborieux, comme si son corps pesait très lourd, ce qui n’était pas le cas. Frère Gauvin n’avait jamais eu le moindre embonpoint, et désormais il était d’une maigreur inquiétante. Le résultat des jeûnes répétés. Au début, il les pratiquait parce qu’ils l’aidaient à se recueillir. À présent, il n’avait plus le choix.

Lui et frère Fulbert ne disposaient plus de suffisamment de temps pour tout faire. Ils devaient s’occuper du petit potager, entretenir le monastère, faire leurs ablutions, se nourrir, se reposer, et évidemment, faire ce pour quoi ils avaient été choisis : chanter. Autrefois, lorsqu’ils étaient nombreux, c’était facile. Certains jardinaient, d’autres cuisinaient, d’autres s’occupaient d’eux-mêmes ou priaient, et, bien sûr, ils chantaient. Chacun à tour de rôle, ils passaient quelques heures par semaine à vocaliser pour le plus grand bien de ceux qui leur avait été confiés. Aucun des moines n’avait jamais douté de ce bien-être.

Frère Gauvin se souvenait de la fierté qu’il avait ressentie lorsque l’abbé Ancelin lui avait annoncé qu’il avait été choisi pour rejoindre le Monastère des Cantiques. Il s’était efforcé de rester humble, comme il convenait de l’être, mais il n’avait pu empêcher une étincelle de s’allumer dans ses yeux, et il n’avait pas baissé le regard assez vite pour que l’abbé ne la remarque pas. Celui-ci avait hoché la tête et avait déclaré :

« Frère Gauvin, n’oubliez jamais, jamais, vous m’entendez ? que c’est pour la qualité de votre chant et la pureté de votre voix que vous allez là-bas. Pas pour l’excellence de votre modestie, car sinon vous croupiriez ici pendant encore plusieurs siècles. »

Frère Gauvin avait approuvé. C’est vrai que l’orgueil entachait fréquemment son âme. Il en était vaguement conscient, toutefois il se défendait d’être impur. L’orgueil, pour lui, c’était prétendre posséder des qualités que l’on n’avait pas, se vanter d’attributs inexistants, se parer d’une excellence usurpée. Frère Gauvin, même lorsqu’il n’était encore qu’un jeune moine, n’aurait jamais osé faire pareille chose.

En ce qui concernait sa façon de chanter, c’était différent. Il était vraiment doté d’une voix exceptionnelle. C’était un don de Dieu, et il estimait donc ne pas commettre le péché d’orgueil en étant reconnaissant à la providence de lui avoir accordé ce présent. La réputation de ténor de frère Gauvin était parvenue à l’évêché, puis encore plus haut. Il avait réellement une belle voix, et il chantait fort correctement.

Frère Gauvin s’était rendu au Monastère des Cantiques. On l’appelait ainsi, car les moines qui vivaient là faisaient vœu de chant. Toute l’année, chaque jour, chaque nuit, sans jamais cesser, les religieux chantaient en se relayant, pour le repos des morts. Tant que ces cantiques s’élevaient, les morts étaient apaisés par ce chant. C’est pour cette raison que jamais, au grand jamais, il ne devait s’interrompre. Pour rien au monde, car on redoutait ce qui pouvait advenir s’il s’arrêtait.

Lorsque frère Gauvin était arrivé, bien plus fier qu’il n’eût voulu l’admettre, au Monastère des Cantiques, il s’y trouvait une quinzaine de religieux. Il avait été accueilli avec d’autant plus d’enthousiasme que cela faisait presque deux décennies qu’il n’y avait pas eu de nouveau moine chanteur.

Pour frère Gauvin, cet endroit était l’antichambre du paradis. On y travaillait peu, on y mangeait bien, on y chantait beaucoup. Surtout, tous ses compagnons louaient sa voix, et admettaient, avec l’humilité qui lui faisait défaut, qu’il était de loin le meilleur d’entre eux.

Durant plusieurs décennies, le moine chanta pour le repos des défunts. Il le fit de tout son cœur, regrettant seulement qu’il n’y ait pas davantage d’oreilles pour profiter de son merveilleux ramage.

Et durant ces années, le nombre de religieux de leur communauté diminua régulièrement. Lorsque l’un d’eux passait de vie à trépas, les survivants se réjouissaient de chanter pour une âme de plus, et mettaient encore plus de cœur à entonner les cantiques d’allégresse. Puis ils se répartissaient les tâches qui avaient été celles de leur frère disparu, et accéléraient le rythme des tours de chant. Tous vieillissaient, et déploraient que l’Église, qui les avait sans doute oubliés, ne leur envoie plus de nouveau chanteur. Frère Gauvin avait été l’ultime, et il se réjouissait en son for intérieur de cette absence de concurrence, qui lui assurait de demeurer le meilleur.

Bientôt, ils ne restèrent que trois : lui-même, frère Fulbert et frère Jacquemin. Ce dernier fut le premier à passer l’arme à gauche. Il était très âgé. Les deux autres, qui jusque-là chantaient pendant huit heures chacun et chaque jour, passèrent à douze heures, ce qui était fort éprouvant, car ils avaient atteint tous deux un âge avancé, d’autant plus qu’ils vocalisaient à genoux.

Alors, dans l’esprit de frère Gauvin se forma un projet : être le dernier chanteur du Monastère des Cantiques. Tous avaient compris depuis longtemps qu’ils ne recevraient plus de nouvelles recrues. Il était un peu plus jeune que son compagnon, mais l’autre était plus robuste.

Frère Gauvin fut donc réveillé par les cloches du village voisin, qui sonnaient laudes. Avec difficultés, il se leva et se dirigea vers la chapelle où ils chantaient, afin de relayer frère Fulbert. Celui-ci céda volontiers sa place, ne parvint à se relever qu’au prix d’un effort énorme, et fit quelques pas, tandis que frère Gauvin fredonnait le premier cantique…

Frère Fulbert n’alla pas loin. Ses jambes refusèrent de le porter davantage, et lâchèrent. Frère Gauvin, sans cesser de chanter, ne put que constater le trépas de son ami.

Reprenant sa place face à l’autel, il ne put s’empêcher de ressentir de la fierté d’avoir réussi son projet. Il lui sembla entendre l’abbé Ancelin lui reprocher son orgueil, mais il se souvint que ce n’en était pas. Il s’agissait juste de reconnaître que sa voix était la plus belle.

Trop âgé pour songer à ce qui arriverait avec les défunts lorsqu’il cesserait de vocaliser, trop sénile pour réaliser qu’il était condamné à chanter sans jamais s’arrêter, à présent qu’il était seul, et qu’il ne pourrait le faire bien longtemps, il fut simplement inquiété par une ultime préoccupation… Qui désormais allait entendre sa magnifique voix ?


Commentaire

S’il n’en reste qu’un… — 12 commentaires

  1. Je sais que tu vas me traiter d’incorrigible, mais en lisant cette mini je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux… « voix » du Seigneur.
    Merci et à samedi prochain

  2. C’est très dangereux d’avoir un don, heureusement, je n’en possède aucun. Sans doute me serais-je aussi rengorgée honteusement.

  3. Je les connais. J’en ai deux : la gourmandise que j’apprécie tout particulièrement, cela ne se voit pas, car je ne grossis pas et la colère que je cultive pour ne jamais la perdre et me révolter. Que peux-tu répondre à ça ? Je vais bien réussir à avoir le dernier mot. Na !

    • Je me suis un peu documenté sur les péchés capitaux, et j’ai eu la surprise de découvrir qu’il n’y a probablement qu’en français que la gourmandise est mal vue, à cause d’une erreur de traduction ou d’interprétation. Voici ce que j’ai glané sur Wikipédia :
      (gula en latin) : ce n’est pas tant la gourmandise au sens moderne qui est blâmable que la gloutonnerie, cette dernière impliquant davantage l’idée de démesure et d’aveuglement que le mot gourmandise. Par ailleurs, on constate que dans d’autres langues ce péché n’est pas désigné par un mot signifiant « gourmandise » (gluttony en anglais, par exemple).

  4. Un maître chanteur, ce frère Gauvin !
    Chez moi, j’ai un ruban parfumé qui mesure 100 cm. Dois-je m’en méfier ?

    Sinon, en verlen, les 7 péchés capitaux, ça fiat pas « les sept pécho capotés » ? La luxure est dans le titre. Méfions nous.

    Frère Alain

    PS : je vais aller prendre un cachet, moi.

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