SiSi j’avais su…

Fran­çois était très concen­tré. Légè­re­ment pen­ché en avant, les mains posées sur le cla­vier de son ordi­na­teur, il tapait, il tapait… De temps en temps, il s’arrêtait, les doigts immo­biles au-des­sus des touches, il diri­geait ses yeux vers le pla­fond sans le voir, puis il recom­men­çait à écrire. Par­fois, il sai­sis­sait la sou­ris, cli­quait de-ci, de-là, effec­tuait pro­ba­ble­ment quelques cor­rec­tions, et se remet­tait à taper, à taper…

« Je ne sais pas pour­quoi je fais ça. », avait-il expli­qué à son pote Xavier. « Tout ce que je sais, c’est que j’ai ce besoin d’écrire. Ça a même un nom, ça s’appelle la gra­pho­ma­nie. Je suis conscient que je ne sor­ti­rai jamais de l’anonymat, que je ne serai jamais connu, qu’il n’y aura jamais “le fameux écri­vain Fran­çois Lever­dier”. Je m’en tam­ponne, j’aime écrire. »

Xavier hochait la tête, devi­nant sur­tout que, contrai­re­ment à ses affir­ma­tions, son copain mou­rait d’envie de deve­nir un vrai écri­vain.

Depuis un mois, Fran­çois tra­vaillait ce roman. Quand il était devant son ordi­na­teur, il tapait sur le cla­vier. Lorsqu’il était avec des amis, il pre­nait des notes sur un cale­pin. Quand il était dans la douche, il oubliait d’en sor­tir, occu­pé à tis­ser des intrigues. La nuit, il en rêvait. À table, il man­geait froid. En fait, il était sans cesse dans son livre.

Fran­çois était donc en train de taper, très concen­tré, quand une voix venue de der­rière lui se fit entendre.

« Salut, Fran­çois ! »

Fran­çois sur­sau­ta et se retour­na. Assis sur le bahut entre une plante verte et une potiche se tenait un petit homme sou­riant, à la peau rosâtre et aux che­veux hir­sutes.

« My name is Agha­tion. », reprit l’être. « Comme tu le vois sans doute, je suis un démon. Ne t’inquiète sur­tout pas, je ne suis pas un monstre, et contrai­re­ment à ce que les gens croient, nous ne pas­sons pas notre temps à faire le mal, mes congé­nères et moi-même. Au contraire, nous effec­tuons nombre de tâches indis­pen­sables au bon dérou­le­ment des choses de la vie.

— Mais… Mais… Mais…

— Je suis bien d’accord avec toi, mon cher Fran­çois, ton pro­blème, c’est que tu manques de confiance en toi-même, comme tu viens de le démon­trer.

— Moi, je manque de… Oui, vous avez peut-être un peu rai­son. »

Le petit démon sau­ta en bas du bahut. Il arri­vait tout juste à la taille de Fran­çois, pour­tant sa pré­sence sem­blait enva­hir toute la pièce.

« Si j’ai bien com­pris, mon ami, tu désires plus que tout deve­nir un auteur renom­mé, n’est-ce pas ?

— Abso­lu­ment pas. J’écris, c’est vrai, mais en ama­teur, c’est…

— Men­teur ! Tu don­ne­rais n’importe quoi pour être recon­nu dans ton art. Tu avoues ou je te trans­forme en ver­rue sur la joue d’une vieille ? »

Fran­çois ava­la sa salive avec dif­fi­cul­té. Le petit démon était très convain­cant.

« OK, j’avoue.

— Je vais te faire un cadeau, Fran­çois Lever­dier. Je vais t’emmener qua­rante ans dans le futur.

— Pour quoi faire ?

— Tu ver­ras… »

Agha­tion sai­sit le poi­gnet de Fran­çois. L’éclairage bais­sa, une odeur de brû­lé par­vint aux narines du jeune homme qui res­sen­tit comme un ver­tige…

Quand la lumière revint, rien ne parais­sait chan­gé. Agha­tion entraî­na Fran­çois dans la rue, et là, il reçut un choc. Les mai­sons sem­blaient en verre et en métal, des véhi­cules se dépla­çaient sans aucun bruit à cin­quante cen­ti­mètres au-des­sus du sol, les crânes des hommes étaient rasés, à l’exception de deux pom­pons sur les tempes, tan­dis que les femmes avaient les che­veux dres­sés à la ver­ti­cale comme des piquants de porc-épic.

Agha­tion ame­na Fran­çois devant une vitrine. Il s’agissait à l’évidence d’une librai­rie, et il reçut un second choc. Son propre nom s’étalait sur les cou­ver­tures de nom­breux ouvrages.

« Nous sommes invi­sibles pour les vivants de cette époque. N’aie crainte de rien et entrons… »

Le petit démon pous­sa Fran­çois à l’intérieur de la bou­tique. Là, dans un espace déga­gé par­mi les éta­gères, des gens fai­saient la queue devant un homme qui signait des dédi­caces, assis à une table. Il rele­va la tête en sou­riant à la femme qui se tenait face à lui et lui ten­dit le livre qu’il venait de para­pher. Troi­sième choc pour Fran­çois, qui réa­li­sa qu’il s’agissait d’une ver­sion âgée de lui-même.

« Voi­là. », décla­ra Agha­tion. « Nous voyons ce que sera ton ave­nir à qua­rante ans de dis­tance. Tu as pris de la bou­teille, bien sûr, mais… »

D’un ample geste du bras, il dési­gna les éta­lages qui les entou­raient, débor­dant de bou­quins signés de Fran­çois Lever­dier. Il mon­tra les gens, hommes, femmes et enfants qui atten­daient patiem­ment pour avoir le pri­vi­lège d’échanger quelques mots avec l’auteur — lui-même — et de repar­tir avec un livre por­tant une ou deux phrases et une signa­ture de sa main. Fran­çois s’intéressa aux œuvres pré­sen­tées. La plu­part étaient agré­men­tées de ban­deaux sou­li­gnant « Par l’auteur du best-sel­ler… », « Prix Pom­pourt… », « Lau­réat du… » Le jeune homme ne savait plus vers où se tour­ner.

« Ça va mar­cher… Ça va mar­cher… », répé­tait-il. « Je vais être recon­nu pour ma plume ! »

Agha­tion lui tira la manche.

« Avant d’en arri­ver là, faut que tu bosses, que tu écrives, et que tu patientes. On rentre, main­te­nant. »

Et Fran­çois se retrou­va, pris de ver­tiges, dans son petit appar­te­ment, devant son ordi­na­teur. Plus de démon, plus de file d’attente, seule­ment un grand espoir. Sans hési­ter, il se rua sur son cla­vier et il se mit à taper, à taper…

Il envoya ce pre­mier roman à plu­sieurs édi­teurs, accom­pa­gné d’une lettre de moti­va­tion comme ils n’en avaient jamais vu. Il fut accep­té et se ven­dit à un peu moins de deux mille exem­plaires, ce qui est hono­rable pour un coup d’essai. Sans attendre sa paru­tion en librai­rie, Fran­çois avait atta­qué son second livre, qui subit un sort simi­laire, ain­si que le troi­sième. Le sui­vant eut davan­tage de suc­cès, sans doute grâce à l’expérience accu­mu­lée par l’auteur, dont la confiance était tou­jours aus­si inébran­lable. Fran­çois fut invi­té à la télé, dans une émis­sion lit­té­raire qui était dif­fu­sée en pleine nuit.

Le temps pas­sa, les années s’empilèrent. Fran­çois ne comp­tait plus les livres qu’il avait publiés. Après deux décen­nies, il repen­sa à sa mésa­ven­ture, à Agha­tion, et dou­ta fran­che­ment de la réa­li­té de tout cela. « Je devais avoir bu un truc trop fort, ce jour-là. » Pour­tant, au fond de lui, quelque chose espé­rait tou­jours la grande réus­site entre­vue.

Vingt autres années s’écoulèrent. Fran­çois était assis dans une librai­rie, der­rière une table. Dans la rue, des voi­tures rou­laient sur le maca­dam, les gens étaient coif­fés de cha­peaux. Sur la vitrine, une affi­chette annon­çait sa pré­sence pour une séance de dédi­caces à cette date, mais depuis le matin, il n’avait vu que trois dames d’un cer­tain âge, tout émous­tillées de l’approcher en chair et en os.

« Salut, Fran­çois ! »

Le petit démon était là, devant la table.

« Tu m’as racon­té des salades, toi. Je ne suis pas deve­nu le grand auteur annon­cé, bar­dé de prix lit­té­raires.

— Non. Mais si tu ne l’avais pas cru, tu serais aujourd’hui un employé en pré­re­traite, et tu n’écrirais même plus le dimanche pour tes copains. »


Commentaire

Si j’avais su… — 7 commentaires

    • Non, non, moi, c’est juste pour le plai­sir. La gloire, le fric, les femmes, la célé­bri­té, je m’en tape.

  1. Ain­si, nous serions de petits Aga­thion, nous qui t’avons ardem­ment prié de pour­suivre l’écriture des mini-nou­velles après la cen­tième ! Pour­quoi pas…
    À dans trente-huit ans, donc…

  2. Très bien, comme sou­vent. L’avenir n’a pas à être connu. Lais­sons-nous sur­prendre. Les bonnes et les mau­vaises choses arrivent tour à tour, mais sont-elles celles qu’on croit et non l’inverse ?

    Bisous(coulures) baveux(baveuses) de la ver­rue de vieille que j’ai sur la joue (non, non, je n’ai jamais ren­con­tré Aga­thion, pas plus que tu ne veux être célèbre et tout et tout. J’AI une ver­rue, je ne me suis pas trans­for­mé en)

    • Bien sûr que l’avenir n’a pas à être connu. Cer­taines choses sont trop atroces pour qu’on les voit venir de loin. Je ne par­lais pas d’avenir, dans cette mini­fic­tion, mais de confiance dans le futur. Car il faut gar­der intacte cette confiance, n’est-ce pas ? En ce moment, je n’arrête pas de pen­ser à toi. Tu sais pour­quoi… 😥 Mer­ci d’être pas­sé, Alain.

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