Scoumoune"Scoumoune

La jour­née avait mal com­men­cé. En ren­ver­sant mon bol de cho­co­lat, j’avais asper­gé plu­sieurs mètres car­rés, j’avais cas­sé ledit bol, et je m’étais ouvert un orteil sur un éclat de pote­rie, avec ma mau­vaise habi­tude de mar­cher pieds nus chez moi.

Mais le pire était à venir.

En fin d’après-midi, mon télé­phone avait son­né. Le pré­nom d’Éléonore, ma sœur, s’était affi­ché sur le petit écran et je me suis ruée sur l’appareil pour répondre. Éléo­nore vivait à l’autre bout de la France, du côté de Bor­deaux, ain­si que nos parents, qui étaient âgés. Notre mère avait jus­te­ment été hos­pi­ta­li­sée en urgence et opé­rée deux jours plus tôt, et bien sûr j’étais impa­tiente d’avoir des nou­velles.

« Éléo­nore ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Char­lène ? Char­lène ? » Éléo­nore pleu­rait. J’ai insis­té.

« Éléo­nore ? Mais réponds ! »

À l’autre bout du fil, il n’y avait qu’un san­glot. Puis une toute petite voix, entre­cou­pée de larmes.

« Maman est morte. Elle n’a pas sup­por­té l’opération. »

Le monde s’écroulait. Comme si la foudre était tom­bée sur mon toit, comme si la terre s’était ouverte sous mes pieds, comme si un tsu­na­mi avait tout empor­té…

« Je viens. Dès que je peux… Je pense fort à toi. »

J’ai rac­cro­ché et je me suis mise à hoque­ter et à crier. Bien sûr, ça devait arri­ver, nul n’est éter­nel. Mais pas ma mère, non… pas elle !

J’avais besoin de faire quelque chose. Chaque fois que la vie m’avait don­né des coups (et elle s’y enten­dait, la garce !), je m’étais lan­cée bille en tête dans l’action. Le bou­lot, le ménage, le jar­di­nage, le sport, la cui­sine, tout était bon, n’importe quoi fai­sait l’affaire, plu­tôt que de res­ter les bras bal­lants. Alors, sans plus réflé­chir, j’ai jeté quelques vête­ments dans un sac, j’ai lan­cé le sac dans ma voi­ture et je me suis mise en route immé­dia­te­ment pour huit cents bornes, que je comp­tais bien ava­ler dans les plus brefs délais.

Mais quand c’est pas le bon jour, y a rien à faire…

Je n’avais pas par­cou­ru cin­quante kilo­mètres qu’il a com­men­cé à pleu­voir. C’est le moment qu’a choi­si mon essuie-glace de gauche pour perdre la moi­tié de son caou­tchouc, ce qui eut pour effet de lais­ser des traces gênantes juste devant mes yeux. Fris­son­nante de froid, j’ai ten­du le bras et j’ai tour­né le bou­ton du chauf­fage, qui m’est res­té dans la main. La tem­pé­ra­ture dans l’habitacle a mon­té en flèche, au point que j’ai été obli­gée d’entrebâiller la vitre de mon côté. Bien sûr, cela a per­mis aux gouttes de pluie de tom­ber sur mon bras et dans mon cou.

Tou­te­fois, j’étais pré­oc­cu­pée par des pen­sées bien plus graves et impor­tantes, et, refou­lant les larmes qui mon­taient à mes yeux, je me suis concen­trée sur la conduite, d’autant que la nuit com­men­çait à tom­ber. Je me suis dit que je n’avais pas été pru­dente de prendre la route ain­si, mais il était trop tard pour faire demi-tour. Et puis… il s’agissait de ma mère !

Plus loin, je me suis arrê­tée pour faire le plein, man­ger un sand­wich, et repar­tir bien vite. Avec la pluie et mon essuie-glace défaillant, les phares des véhi­cules venant à ma ren­contre m’éblouissaient dou­lou­reu­se­ment. Cepen­dant, toute à ma peine, je n’en tenais pas compte, me concen­trant sur ma conduite et ne ralen­tis­sant même pas. Quelques kilo­mètres plus loin, j’ai pris l’autoroute, et le pro­blème de la visi­bi­li­té est deve­nu moins gênant.

Tou­te­fois, c’était vrai­ment une mau­vaise jour­née. Je me suis trom­pée à un embran­che­ment, et j’ai dû faire qua­rante bornes avant de trou­ver une bre­telle de sor­tie, et refaire la dis­tance en sens inverse pour retrou­ver la bonne route. Au péage, ma carte bleue m’a échap­pée des mains et elle est tom­bée entre mon siège et la por­tière de la voi­ture. Impos­sible de la rat­tra­per. J’ai été obli­gée de des­cendre sous les rafales de vent qui rabat­tait la pluie sous l’abri, et de fouiller dans les recoins et les glis­sières du fau­teuil sous le concert de klaxons des conduc­teurs qui s’impatientaient der­rière moi.

Plus loin, j’ai sen­ti la fatigue me gagner. Je rou­lais depuis plus de six heures presque sans dis­con­ti­nuer, et je devais quit­ter l’autoroute pour emprun­ter une natio­nale. La sagesse me dic­tait de faire une pause, mais je ne vou­lais pas en entendre par­ler, au mépris de la sécu­ri­té.

L’accident eut lieu exac­te­ment trente-cinq kilo­mètres plus loin. Alors que je tra­ver­sais un vil­lage, un cycliste (mais que fai­sait ce type à vélo en pleine nuit et sous la pluie ?) jaillit sans ralen­tir d’une petite rue, juste devant moi. Le choc était inévi­table, et le gar­çon a volé à plu­sieurs mètres. Il a ten­té de se rele­ver, a hur­lé de dou­leur et s’est lais­sé retom­ber.

Moins de dix minutes plus tard, les pom­piers étaient sur place, et les gen­darmes immé­dia­te­ment après. Ils ont emme­né le bles­sé et sa jambe frac­tu­rée à l’hôpital le plus proche, pen­dant que la maré­chaus­sée m’invitait avec fer­me­té à les accom­pa­gner dans leurs locaux. Je les ai sui­vis. Je n’avais guère le choix, évi­dem­ment.

Là, sou­dain, j’ai cra­qué. L’annonce du décès de ma mère, le cho­co­lat, la route, l’orteil, la pluie, la fatigue, la carte de paie­ment, et à pré­sent cet acci­dent, tout cela addi­tion­né fai­sait un peu trop pour mon sys­tème ner­veux. J’ai écla­té en san­glots devant un jeune sous-offi­cier qui ne put que m’offrir un verre d’eau. J’ai deman­dé :

« Dans quel état est ma voi­ture ? Il faut abso­lu­ment que je puisse repar­tir… »

J’ai expli­qué ce qui était arri­vé et où j’allais. J’ai eu alors une irré­pres­sible envie de par­ler à Éléo­nore. J’ai cher­ché mon télé­phone, mais il était res­té dans mon sac, et celui-ci dans l’auto. Quand j’ai pu le récu­pé­rer, j’ai tapo­té fébri­le­ment sur le nom de ma sœur dans le réper­toire…

« Char­lène ! Enfin ! Je n’arrivais pas à te joindre. Il faut que je te dise… Ils ont fait une énorme bêtise à l’hôpital. Sur­tout, reste tran­quille­ment au chaud chez toi. Ces idiots ont inver­sé deux fiches, ce n’est pas maman qui est morte… »


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