060-ScenarioScénario

Plan général

Intérieur cuisine aménagée. Sol carrelé, tons bleutés, tout est propre et bien rangé. À gauche, une porte. À droite, un évier au-dessus duquel il y a des placards muraux. Au milieu de la pièce, une table de dimensions modestes agrémentée d’une nappe plastifiée à motifs géométriques. L’horloge du micro-onde indique 11 : 45.

Musique de fond guillerette et légère, sérénade de Wolfgang Amadeus Mozart. Sur cette musique se superpose un bruit de pas de plus en plus fort, pour suggérer une personne qui approche.

Amandine entre par la porte. Jeune et bien faite. La trentaine, brune, vêtue d’une jupe courte, d’une chemisette blanche et de chaussures basses. Elle se dirige vers les placards.

Plan rapproché

La musique se fait de plus en plus discrète, jusqu’à disparaître pour laisser place aux bruits d’ambiance.

Amandine ouvre un des éléments. Elle en sort deux assiettes, qu’elle dispose sur la table. Elle prend aussi des couverts et des verres et place avec soin ces objets près des assiettes. Elle continue à dresser la table. Elle marche (la caméra la suit) vers un frigo au fond de la pièce (hors champ dans le plan précédent) et en sort une bouteille de vin entamée, ainsi qu’un plateau de fromages.

Plan de détail

Le dessus de la table sur lequel Amandine pose la bouteille et le plateau de fromages. Lumière rasante pour faire ressortir la texture du fromage. Miam miam.

Gros plan

Sur une grille du frigo, un saladier en verre, plein à ras bord de feuilles de roquette grasses de vinaigrette en équilibre instable. (Ce sont les feuilles qui sont en équilibre instable.)

Entrée dans le champ des deux mains d’Amandine, une de chaque côté. Elles se tendent vers le saladier pour le saisir. Mouvements lents et précautionneux.

Gros plan

Plan inverse, caméra à l’intérieur du frigo. Saladier et mains nets, visage d’Amandine flou, on la devine tendue et concentrée. Elle soulève le saladier avec prudence et attention, car elle a peur de faire tomber les feuilles de roquette qui sont sur le dessus, bien grasses, qui tremblent et menacent de choir. Berk. La caméra suit le mouvement et accompagne le saladier pris par Amandine. La zone de netteté se déplace : le saladier devient flou, le visage net.

Musique plus lourde et inquiétante. Symphonie no.9 de Antonin Dvorak.

Très gros plan

La tempe d’Amandine. On distingue des vaisseaux sanguins bleutés sous sa peau, tellement elle est fine et délicate. On voit une partie de l’oreille et le fin duvet à la naissance de la chevelure. Une goutte de sueur roule sur la peau, s’accroche aux petits cheveux, tremblote et tombe, disparaissant hors du champ.

Plan rapproché

Amandine est éclairée par la lumière de la fenêtre, et par celle, aux tons paradoxalement plus chauds, du frigo. Très lentement, Amandine pivote sur son pied droit pour se tourner vers la table. La porte du frigo pivote elle aussi, mais sur ses gonds, et finit par se fermer. On suppose alors que la lumière du frigo s’éteint. Toujours avec lenteur et attention, Amandine avance d’un pas vers la table, sans quitter le saladier du regard.

Gros plan

Le saladier, plein des grasses feuilles de roquette, encadré par les deux mains d’Amandine. Elles tremblent. Ce sont les mains qui tremblent, mais les feuilles aussi, forcément. À l’arrière-plan, on voit Amandine de plus en plus concentrée, yeux fixes, langue tirée sur ses lèvres pulpeuses, serrée entre ses dents d’une blancheur éclatante.

La feuille de roquette qui est tout en haut du saladier se met à bouger. Elle se dresse comme si elle était devenue vivante. Elle finit par rouler en arrière sur ses semblables, provoquant une petite avalanche. De sous la feuille apparait, se dressant tout droit, un lombric tourné vers Amandine, semblant la toiser. Dégueulasses, ces bestioles.

Musique plus fort.

Gros plan

Le visage d’Amandine. Ses yeux et sa bouche s’arrondissent d’horreur avec un ensemble harmonieux. Ses mains s’écartent vivement du saladier et elle fait un pas en arrière…

Plan rapproché

Ralenti 20 fois.

Silence total.

Le saladier tombe en basculant un peu sur le côté. Quelques feuilles de roquette sortent du saladier, ainsi que le lombric. La caméra accompagne le tout dans la chute. À l’arrière-plan, on voit défiler, flous, mais identifiables, la poitrine d’Amandine, le ventre d’Amandine, le bas-ventre d’Amandine, la jupe courte d’Amandine, les cuisses nues d’Amandine, les genoux gracieux d’Amandine, les fins tibias d’Amandine, les pieds menus d’Amandine.

Le saladier de verre entre en contact avec le sol carrelé.

Gros plan

Ralenti 20 fois.

Toujours silence total.

Le saladier se craquèle. Les lignes de brisure se propagent dans le verre. Le saladier éclate explose en mille débris qui volent dans toutes les directions, ainsi que les feuilles de roquette grasses et vertes auxquelles les éclats de verre se mêlent. Quelques gouttes de vinaigrette traversent le champ, le lombric rebondit deux ou trois fois.

Plan rapproché

Le son revient, et avec lui le hurlement suraigu d’Amandine, de cent quinze à cent vint décibels, vrillant les tympans.

Des éclats de verre mitraillent les jambes nues d’Amandine et les grêlent de dizaines de blessures. Le sang coule sur ses guiboles membres inférieurs rapidement rougis. (Magnifique contraste de teintes avec le vert de la salade.) Du verre saute même assez haut pour atteindre son visage. Amandine porte ses mains à ses yeux, mais trop tard. Ses joues saignent, son front saigne, ses mains saignent. Elle les retire, et l’on voit (de loin, pour ne pas choquer) qu’un de ses beaux yeux bleus est perforé.

Plan général

Le silence est revenu, mais il ne dure que quelques secondes, le temps pour le spectateur de découvrir l’étendue des dégâts. Amandine, en sang, se tient debout au milieu de la cuisine en bordel dans un triste état : des milliers de bouts de verre, de la salade grasse partout, du sang qui a giclé sur le carrelage, et le lombric qui louvoie entre les débris, cherchant sans doute la sortie.

Un bruit de pas pressant s’approche. On devine une course.

Marc arrive en trombe. Grand, brun, frisé, costaud, vêtu d’un jean et d’un gilet rouge sang. Il s’arrête au seuil de la cuisine pour éviter de marcher sur les morceaux de verre. Il parcourt la pièce du regard, dévisage Amandine et s’écrit : Que tu es maladroite ! Tu as ruiné la roquette !

Générique de fin


Commentaire

Scénario — 6 commentaires

  1. Et tu nous laisses avec la lancinante question : le lombric va-t-il finir perforé et se tortillant au bout de la ligne de Marc qui, son repas ruiné, ne peut que se résoudre à aller pêcher son dîner.?..
    Bravo Claude pour ce scénario qui renouvelle complètement le genre Kitchen-Horror. Cannes n’est pas loin.

  2. Quelques pistes pour la suite dans le cas où le film (et je n’en doute pas) marche bien et rapporte beaucoup !

    Est-ce le même lombric que celui pris en flagrant délit de squattage dans la vidéo du frigo pour savoir si oui ou non la lumière s’éteint ?
    La lumière s’éteint-elle dans le frigo s’il est vide de lombric ?
    Le fait de mettre un téléphone dans son frigo y fait-il apparaitre un lombric ?

    • °(^_^)°
      Ton commentaire me fait rire autant que j’ai ri en écrivant cette minifiction. Tu as tout compris. Sauf peut-être à propos du futur succès de ce film…

  3. Mais ils sont dingues, dans cette maison !
    Depuis quand assaisonne-t-on la salade AVANT le repas ? C’est ça qui la ruine, qui la flétrit, qui la rend toute molle et immangeable ! La salade, on la lave et on l’essore avant le repas, certes. Et en principe, dans l’eau de lavage, on verse un peu de vinaigre blanc, qui zigouille les petites bêtes : s’il y a une petite limace ou un vermisseau, ils tombent au fond de la bassine.
    On prépare la vinaigrette au fond du saladier, on pose les couverts en croix et, par-dessus, la salade propre et bien égouttée : elle ne touche donc pas la sauce. Ou bien on prépare la vinaigrette dans un bol à part, et on ne la versera sur la salade qu’au dernier moment, au moment de “remuer la salade” (dans certains coins de France, on dit “fatiguer la salade”) et de la consommer… bien craquante !

    A part ça, ton texte est rigolo et la chute cruelle à souhait !

  4. ouais, encore heureux qu’il lui ait pas dit : “tu as foiré ton maquillage”… Excellent, de quoi réfléchir sur l’importance de l’apparence et les gâche-métiers…

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