SauvonsSauvons les lions

De la fosse aux grands fauves s’élevaient des relents puissants et inquiétants. Rien qu’en humant ce fumet de carnassiers sauvages, on savait qu’il s’agissait de l’odeur de bêtes extrêmement dangereuses et sans pitié.

« Des monstres sanguinaires ! », s’exclama Jonas en approchant.

« Non », répliqua vivement le professeur, M. Ripault. « Non, Jonas. Ce ne sont pas des monstres, et ils ne sont pas sanguinaires. »

Jonas leva vers lui un regard plein de doute. À ses yeux, ces animaux étaient indubitablement monstrueux, et à l’évidence sanguinaires. M. Ripault poursuivait ses explications.

« Ils font ce que leur race et leur tempérament leur dictent et leur imposent de faire : manger de la viande. Et ils la prennent là où ils la trouvent, c’est-à-dire dans le corps d’autres animaux. Du coup, la nature les a dotés du physique indispensable pour mener cette existence. »

En préparant la visite du zoo, le professeur avait gardé les fauves pour la fin, comme un dessert. Il savait que ses élèves aimaient avoir peur, comme beaucoup de jeunes, et là, ils trouveraient de quoi alimenter leurs émotions. Ils étaient arrivés au bord de la fosse dédiée aux lions.

Un couple de ces magnifiques félins était installé dans l’excavation, profonde de plusieurs mètres comme Jonas s’en assura avec inquiétude. Les bêtes tournaient en rond, sans prêter la moindre attention à ces visages d’écoliers qui les contemplaient d’en haut. Les enfants poussant des cris d’effroi et de stupéfaction chaque fois que le mâle, à la flamboyante crinière, émettait un grondement, ce qu’il faisait à intervalles réguliers en arpentant son maigre territoire.

M. Ripault avait bien calculé son coup (ce n’était pas la première fois qu’il venait avec un groupe de gosses), et il savait que pour ces animaux, l’heure du repas approchait, spectacle toujours impressionnant. Il profita de l’occasion pour leur expliquer ce qu’est la pyramide alimentaire.

« Tout en bas, il y a les végétaux. Ils sont mangés par les herbivores, qui servent eux-mêmes de repas aux carnivores. Vous remarquerez que plus on monte, moins les protagonistes sont nombreux. Il y a bien plus d’herbe que d’antilopes, et bien plus d’antilopes que de lions. »

Tout en écoutant ces explications, les enfants ne quittaient pas des yeux les bêtes qui s’impatientaient et devenaient plus fébriles, car elles savaient qu’ils allaient bientôt se repaître. Le mâle cessa de tourner, fit mine de partir en sens inverse, bouscula la femelle qui gronda à son tour. Elle leva la gueule vers les gosses et bâilla, dévoilant une dentition à faire pâlir un orthodontiste.

« Mais alors », demanda Jonas, « dans sa vie, un lion dévore des centaines d’antilopes qui ont brouté des hectares de végétation ?

— En effet. C’est la raison pour laquelle, dans la nature, il y a bien moins de fauves que d’herbivores.

— Mais c’est terrible ! C’est comme si une vie de lion valait deux cents fois plus qu’une vie d’antilope, s’il en bouffe deux cents dans son existence. »

M. Ripault tourna dans sa tête cette manière inédite de considérer la chaîne alimentaire, mais ne trouva pas de faille dans le raisonnement.

« On peut en effet le voir comme ça. Mais alors, à combien de brins d’herbe évalues-tu la vie d’une antilope ? »

Jonas écarquilla les yeux. Vu ainsi, évidemment, ça compliquait pas mal le problème. De plus, parmi les végétaux broutés par les herbivores, des insectes en tous genres devaient trouver la mort. Le garçon décida d’aborder la question sous un autre angle.

« M’sieur, on pourrait dire aussi que plus une race a un petit nombre de bêtes, et plus elle a de valeur.

— C’est pas bête, ce que tu dis là, mon petit Jonas. Surtout que bien souvent, il s’agit d’animaux en voie de disparition, donc protégés. Ce qui est rare a de la valeur. Le lion, le tigre, le guépard, le jaguar… autant d’espèces en danger. Tandis que les antilopes, les zèbres, les buffles, etc., sont des groupes moins menacés, bien que surveillées par les organismes de protection de la nature. »

Le gamin reporta son attention sur les fauves. C’était à présent la femelle qui tournait en rond et le mâle qui surveillait les alentours. Pour une raison inconnue, le soigneur chargé de les nourrir avait du retard, et les félins étaient visiblement nerveux. Les élèves de la classe de M. Ripault s’agitaient eux aussi, impatients de profiter du spectacle, imaginant déjà une curée sanglante. Jonas, lui, poursuivait en silence ses réflexions.

Si des espèces vivantes rares avaient plus de valeur que des espèces vivantes abondantes, c’est que des espèces abondantes en avaient moins. Lapalissade. La preuve, c’est qu’un chien écrasé inspirait toujours la pitié et la compassion, alors qu’une fourmi ayant subi le même sort ne suscitait pas la moindre émotion. Il y avait certes beaucoup de chiens sur la planète, mais les fourmis se comptaient par milliards !

On pouvait donc en conclure que…

Les réflexions du garçon furent interrompues par l’arrivée du soigneur, avec une pleine brouette de barbaque destinée aux fauves, qui se placèrent en contrebas du point où l’homme se tenait. Celui-ci saisit un gros quartier de bœuf au moyen d’une fourche et prit son élan pour le jeter aux bêtes. Toutefois le morceau de viande devait être plus lourd qu’il ne le pensait. Il fut entraîné par le poids, perdit l’équilibre et n’eut pas le réflexe de tout lâcher.

Le soigneur glissa et tomba dans la fosse en criant !

Les enfants avaient espéré une curée ; c’en fut une. Le pauvre homme n’eut sans doute pas le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait. En moins d’une minute, il fut déchiré, déchiqueté, réduit à quelques morceaux sanguinolents par les félins affamés.

M. Ripault fit immédiatement reculer les gamins, qui hurlaient d’effroi. Tout tremblants, ils furent rapidement pris en charge par une cellule psychologique, car la scène dont ils avaient été les témoins involontaires était vraiment traumatisante, même pour un public moins tendre.

Cependant, traumatisé, Jonas ne semblait pas l’être.

« C’est une question de valeurs », expliqua-t-il au psy. « Je suis sincèrement désolé pour ce type, bien sûr, mais… il ne valait pas très cher. Beaucoup moins qu’un lion, en tout cas. Les hommes sont tellement plus nombreux qu’eux. »


Commentaire

Sauvons les lions — 10 commentaires

  1. Humour noir… D’abord je ris, et ensuite je me dis : « Mais c’est affreux ! »
    Bien sûr que c’est affreux, mais rien n’interdit de réfléchir un peu plus loin que le trait d’humour…
    Merci de cultiver toutes les formes d’humour !

  2. Ah bah nous v’là bien ! Doublement bien !
    Pourquoi ?
    Parce qu’il y a 60 millions d’hommes de plus que de femmes dans le monde.

    (et je frémis parce que Mme s’est acheté un flingue :/ )

    • En principe, ça ne compte pas, parce que c’est la même espèce.
      Mais par précaution, prend ton fils et sortez vite de là ! (Tes filles n’ont rien à craindre ; toujours en principe…)

  3. Soit je n’ai pas vieilli, car je comprends et approuve le raisonnement de Jonas, soit je suis retombée en enfance. Je m’inquiète, car j’ai cherché de l’humour dans ce texte, mais je n’en ai pas trouvé. Jonas comme prénom, serait-ce un clin d’œil à un Jonas et une baleine ? Merci, Claude, pour cet écrit.

    • Il est rare (mais cela arrive) que les noms de mes personnages aient un sens caché. Ce gamin s’appelle Jonas sans doute parce que c’est le premier prénom qui m’est passé par la tête. Il aurait été une fille si le prénom avait été féminin. J’avoue que j’ai pensé le nommé Léo, mais j’ai trouvé ça un peu « gros ».
      Quant à l’humour, comme l’a signalé Marie-Jeanne, c’est de l’humour noir. Tu es peut-être trop fleur bleue ou blanche colombe…

  4. Ohohoho!!! Cette façon bien à toi d’écrire, avec cet humour qui cache toujours bien des choses…
    J’aime beaucoup, merci Claude!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *