053-SansLendemainSans lendemain

Noémie se leva à tâtons, les yeux pleins de sommeil. Elle fila directement sous la douche, se sentit un peu mieux après ce traitement, et alluma la télé en préparant son petit déjeuner. Après l’inévitable défilé de pubs et la météo, commença enfin le JT matinal. Noémie eut l’impression d’être réveillée en sursaut en entendant la dernière déclaration du gouvernement, qui avait trouvé une combine d’enfer pour réduire le déficit, aux dires du speaker :

La journée de demain, où le budget devait être voté, sera annulée.

Comment pouvait-on annuler une journée ? Elle suivit attentivement le reportage, qui n’apportait aucune lumière supplémentaire. Comme les frais à venir étaient nombreux, qu’il n’était guère envisageable de procéder à une énième augmentation des impôts ou à la création d’une nouvelle taxe, et que tous les trous dans la caisse avaient pour origine les dépenses publiques, il avait été décidé de supprimer purement et simplement le vote du budget, qui devait avoir lieu le lendemain. Pas de budget, pas de dépenses. Et par précaution, pour que l’opposition ne tente pas un coup foireux en coulisse, on avait verrouillé les risques en annulant la date concernée.

C’était aussi facile que ça, mais cet exposé n’entrait pas dans les détails, et ne se donnait pas la peine d’expliquer comment il était techniquement possible de nullifier une journée entière, de la bouter hors du calendrier par simple décision ministérielle.

Arrivée sur son lieu de travail, Noémie vit que tous ses collègues ne parlaient évidemment que de ça.

« C’est simple, expliquait Christophe, le comptable. On saute un jour. On va passer directement du mardi au jeudi. Le mercredi est simplement supprimé.

— Mais on ne peut pas faire ça, rétorquait Dimitri, le magasinier !

— Pourquoi pas ? Quand on passe à l’heure d’été, on supprime une heure. C’est la même chose, finalement.

— Mais il s’agit d’une heure en pleine nuit, ça ne change pas grand-chose, alors que là, c’est une journée entière qui passe à la trappe !

— Et alors ? »

Pascal, un des commerciaux, intervint.

« Il y a eu un précédent, dans l’Histoire.

— Ah bon ? »

Noémie n’avait jamais entendu parler de jours qui avaient été supprimés. Pascal reprit :

« C’est l’affaire du calendrier grégorien. La Terre ne fait pas le tour du soleil en 365 jours, mais en un peu plus.

— Tout le monde sait cela. Il y a six heures de plus, qu’on rattrape en ajoutant un jour tous les quatre ans.

— C’est plus compliqué, parce qu’il y a en fait un peu moins de six heures. Onze minutes et quelques secondes de moins. En cumulant, le décalage peut devenir important. Entre l’instauration du calendrier julien et la Renaissance, on avait pris dix jours d’avance. Le pape Grégoire VIII décida donc de supprimer dix jours. En 1582, on est passé directement du 4 au 15 octobre.

— Mais où sont passés les jours perdus ?

— Dans les limbes ! Et la journée de demain suivra sans doute le même chemin.

— Mais c’est impossible ! Demain, j’ai rendez-vous chez mon dentiste à 17 heures !

— Et les anniversaires ?

— Et les échéances ? »

Noémie fit remarquer que nul n’avait parlé de supprimer un jour, comme pour le calendrier du pape. Le terme employé était annulé. La journée du lendemain devait être annulée.

« Ça veut dire la même chose, insista Dimitri.

— Il a raison, dit Christophe.

— Moi, je trouve qu’annulé est plus catégorique et plus inquiétant que supprimé, ajouta Noémie.

— Elle a raison, insista Christophe.

— Quel que soit le terme, il n’y aura pas de demain, conclut Pascal. »

Noémie restait anxieuse. Elle n’aimait pas que l’on touche à son avenir, surtout pour l’amputer d’une tranche. Qu’est-ce que c’était que ces façons de faire sauter des journées, qu’elles soient supprimées ou annulées ? Encore heureux que ce soit un jour de semaine, mais qu’allaient dire les enfants, dépouillés d’un mercredi ?

Noémie et ses collègues, comme des millions de gens ailleurs, passèrent les heures suivantes dans l’attente de détails sur ce qui allait arriver. Mais le gouvernement, d’ordinaire si prompt à justifier ses décisions par un flot de paroles, était brusquement aussi muet qu’un banc de carpes. Aucune information supplémentaire ne fut fournie, aucune explication sur ce qui se produirait, aucune consigne, ni aucun conseil ne furent donnés.

Le soir venu, personne n’était plus avancé que le matin. Le palais présidentiel était clos comme une prison, les ministres se faisaient rares comme une grille gagnante au loto, et les journalistes, pour une fois, ne savaient que dire.

La nuit tomba. Vers vingt-trois heures, Noémie se coucha en se demandant encore ce que pouvait bien signifier cette expression journée annulée. Qu’est-ce qui allait se passer le jour suivant ?

.oOo.

Noémie se leva à tâtons, les yeux pleins de sommeil. Elle fila directement sous la douche, se sentit un peu mieux après ce traitement, et alluma la télé en préparant son petit déjeuner. Après l’inévitable défilé de pubs et la météo, commença enfin le JT matinal. Noémie eut l’impression d’être réveillée en sursaut en entendant la dernière déclaration du gouvernement, qui avait trouvé une combine d’enfer pour réduire le déficit, aux dires du speaker :

La journée de demain, où le budget devait être voté, sera annulée.

Comment pouvait-on annuler une journée ? Elle suivit attentivement le reportage, qui n’apportait aucune lumière supplémentaire…


Commentaire

Sans lendemain — 5 commentaires

  1. ça me rappelle un film… Excellent ! l’idée est superbe et la mise en boîte réussi et ingénieuse. tu fais pas le concours d’Edilivres ? 48 heures pour écrire une nouvelle de 10’000 caractères sur le thème du Pouvoir…

    • Il y a 3 ou 4 ans, j’ai participé à un concours organisé par Édilivre. Mon texte a été 5e sur une centaine, retenu pour une parution en recueil papier. Et puis plus rien. Édilivre n’a jamais donné suite, n’a jamais expliqué pourquoi, ne s’est jamais excusé. Les lauréats ont demandé des comptes, on n’a jamais eu de réponse. Et quand on a un peu gueulé sur leur forum, le fil de discussion a été supprimé. Officiellement, nous n’avons meme pas le droit de disposer librement de nos textes, puisqu’on a accepé un règlement qui donne à Édilivre l’exclusivité de leur utilisation. Le mien est lisible sur ce site sous le titre Le piège. Qu’ils viennent me dire que je n’ai pas le droit ! En tout cas, je ne participerai évidemment plus jamais à un concours organisé par des gens aussi peu respectueux du travail des autres.

      • Merci beaucoup pour ta réponse ! ça m’évite de m’embarquer dans un truc… J’ai voulu mettre le texte de notre dialogue sur ma page FB, en l’anonymisant, mais je ne veux pas commettre de maladresse ni nous causer du tort. Donc je la boucle, mais je n’en pense pas moins et bien sûr, je ne participerai pas !
        bonne soirée !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *