Ruine"Ruine

Pen­dant com­bien de temps avait-il tra­vaillé dans ce lieu ? Il ne par­ve­nait plus à s’en sou­ve­nir. Il revoyait ses débuts avec pré­ci­sion, pour­tant. Les années durant les­quelles il avait sué sang et eau pour lan­cer l’œuvre de sa vie avec les valeurs qu’il esti­mait impor­tantes. Pen­dant très long­temps, il avait été seul, et seul, à la force du poi­gnet, il avait tout mis en place, en par­tant de rien. Même la météo ne lui avait pas fait de cadeaux, car il avait fait ses débuts dans une région très froide, sujette à des tem­pêtes de neige. Ses livrai­sons, il les fai­sait dans une vieille car­riole qui déra­pait comme un traî­neau, et qu’il fai­sait tirer par des bêtes fati­guées. Il n’avait que ce moyen, à l’époque.

Et puis, la réus­site, enfin. La recon­nais­sance, le suc­cès, la noto­rié­té. Tout le monde avait enten­du par­ler de lui, même ceux qui étaient loin, même ceux qui avaient d’autres pré­oc­cu­pa­tions. Des gens qui tra­vaillaient pour lui, ou plu­tôt avec lui, il y en avait eu tant et tant qu’il n’aurait pu en don­ner le nombre, même approxi­ma­ti­ve­ment. Pour sto­cker le maté­riel, des entre­pôts immenses, une indis­pen­sable et rigou­reuse orga­ni­sa­tion, une logis­tique impec­cable, et, dès que ce fut ren­du pos­sible par les pro­grès tech­no­lo­giques, une infor­ma­tique réglée comme du papier à musique pour ne lais­ser aucune place au hasard ni à l’accident.

Aus­si sou­dai­ne­ment qu’elle avait sur­gi, la pros­pé­ri­té avait dis­pa­ru.

Qu’est-ce qui avait capo­té ? Il n’en avait aucune idée. Alors que tout allait pour le mieux, alors qu’il y avait tou­jours eu de plus en plus de besoins d’une année sur l’autre et depuis si long­temps, d’un coup, le vide s’était impo­sé et, très vite, il s’était retrou­vé sans rien.

Il jeta un der­nier coup d’œil sur ce qui avait été son bureau, puis refer­ma la porte. Machi­na­le­ment, il don­na un tour de clé comme s’il se trou­vait encore dans ces lieux quelqu’un pou­vant déran­ger ses affaires. Il des­cen­dit l’escalier en coli­ma­çon qui menait à l’étage où les mar­chan­dises avaient été entre­po­sées. Des kilo­mètres de rayon­nage s’étendaient dans les maga­sins, dont les lignes sem­blaient conver­ger vers un futur auquel il ne croyait plus. Là, il y a encore peu de temps, étaient sto­ckés des mil­liers d’objets prêts à être expé­diés n’importe où dans le monde. Désor­mais, ils étaient vides.

Tout près, sur de très longues tables, des pré­pa­ra­teurs de com­mandes empa­que­taient les tablettes, livres, jouets, bijoux, DVD, vête­ments et autres, qu’il fal­lait livrer dans les plus brefs délais. Un peu plus loin, des opé­ra­trices regrou­paient ces colis selon leur des­ti­na­tion, tan­dis que des livreurs par­taient dans toutes les direc­tions…

De temps en temps, il effec­tuait lui-même quelques dis­tri­bu­tions, en sou­ve­nir de ses débuts, car, pour dif­fi­ciles qu’ils aient été, ils étaient res­tés pour lui de bons moments.

À pré­sent, les longues tables se cou­vraient déjà de pous­sière, les rayon­nages com­men­çaient à rouiller et les maga­sins étaient si déserts que même les sou­ris s’en étaient allées.

Il se diri­gea vers les quais de char­ge­ment. Nul camion ne venait plus s’alourdir de mar­chan­dises. Dans un petit garage atte­nant, il avait conser­vé, par nos­tal­gie, la vieille car­riole de ses débuts. Encore plus brin­gue­ba­lante, encore plus grin­çante, elle tenait tou­jours debout, pour­tant, grâce à un entre­tien régu­lier, bien que som­maire. Il avait même conti­nué à éle­ver des bêtes de trait. Il y en avait quatre, dans la petite écu­rie qui jurait par son aspect avec le reste des ins­tal­la­tions, mais qu’il tenait à conser­ver telle qu’en ses débuts.

Il pla­ça les ani­maux entre les bran­cards, jeta un ultime regard à ce qu’il appe­lait par­fois, en plai­san­tant, son palais, et se mit en route sans se retour­ner.

Il ne pou­vait ni ne vou­lait aller en ville avec un tel atte­lage. Bien avant les fau­bourgs, dans les pâtu­rages, il ren­dit leur liber­té aux bêtes et aban­don­na son véhi­cule dans un bas-côté. Puis il pour­sui­vit à pied et par­vint dans les rues ani­mées.

Per­sonne ne lui prê­tait atten­tion. La sai­son bat­tait son plein, et nor­ma­le­ment, il aurait dû prendre des extras pour faire face au sur­croît exces­sif de com­mandes en cette période des fêtes de fin d’année. Par­tout, autour de lui, fleu­ris­saient des publi­ci­tés, des affiches et des slo­gans riva­li­sant d’astuces tapa­geuses pour atti­rer l’attention du cha­land.

Car Noël était là !

Il se rap­pe­lait, du temps de son opu­lence, com­bien les gens fai­saient preuve de géné­ro­si­té, de don dés­in­té­res­sé, d’altruisme… À cette époque, on offrait pour le plai­sir simple et sin­cère de four­nir un peu de bon­heur, si pos­sible durable, à ceux qu’on aimait. On cher­chait, par­fois long­temps à l’avance, quel serait le cadeau qui cor­res­pon­drait vrai­ment à tel ou tel proche, on tra­quait l’indice dans ses pro­pos, afin de trou­ver l’idée, le pré­sent par­fait pour expri­mer les sen­ti­ments éprou­vés. Désor­mais, on se fiait aux bancs d’essai, on se rabat­tait vers les listes d’envie ou même, suprême mépris pour l’offrande, une carte-cadeau pré­payée.

Il déam­bu­lait dans les rues de la ville. Il n’avait plus rien. Plus rien de cette abon­dance d’amour qu’il dis­pen­sait avec enthou­siasme. On lui avait tout pris, et l’on en avait fait un défer­le­ment d’excitation com­mer­ciale et de consom­ma­tion fré­né­tique et mer­can­tile. À pré­sent, lui-même n’y croyait plus, et il ne croyait plus en lui-même.

Il devait ces­ser de broyer du noir et s’efforcer de sur­vivre en atten­dant que des temps meilleurs reviennent. Alors, à l’angle de deux trot­toirs, entre deux maga­sins de jouets, le père Noël s’emmitoufla dans son man­teau rouge en loques, s’assit par terre, posa devant lui, pour faire appel à la cha­ri­té s’il en res­tait, un cen­drier fait avec une boîte de Coca habi­le­ment pliée, et com­men­ça à chan­ter.

« Petit papa Noël, quand tu des­cen­dras du ciel… »


Commentaire

Ruine — 6 commentaires

  1. Bien fait…
    Main­te­nant il peut com­men­cer à rêver d’une crèche et remettre les choses à leur place, Noël n’a pas à être une fête com­mer­ciale, un entre­prise mer­can­tile… peut-être pour­ra-t-il ima­gi­ner quelque chose d’autre puisqu’il a plus de temps ?
    Mer­ci Claude de l’avoir mis au chô­mage…

  2. Je fais par­tie des enfants à qui on n’a pas racon­té que le père Noël appor­tait des cadeaux aux enfants. Mes parents n’ont d’ailleurs pas non plus rem­pla­cé le “père Noël” par le “petit Jésus”. Ils nous ont tou­jours dit qu’ils essayaient de nous faire un cadeau à cha­cun (nous étions nom­breux…) et qu’ils avaient des moyens limi­tés, donc qu’il ne fal­lait pas nous attendre à des mer­veilles. Un cadeau utile (un vête­ment, un dic­tion­naire qu’on nous avait deman­dé à l’école, quelque chose comme ça) ou un jouet que mon père avait ache­té chez le fer­railleur, reta­pé et repeint (une trot­ti­nette, un vélo…). Comme on savait d’où venaient les cadeaux, on remer­ciait et on n’aurait pas eu l’idée de dire qu’on était déçu ! Les grands avaient le droit d’aller à la veillée de Noël à l’église à 11 heures le soir : on chan­tait des chants de Noël (y com­pris des chants régio­naux, plus ou moins en patois) en atten­dant l’heure de la “messe de minuit” ; on se cou­chait vite en ren­trant. Il n’y avait pas de réveillon, mais le repas de midi réunis­sait la famille élar­gie : grands-parents, oncles et tantes, cou­sins ; ce repas de Noël se pas­sait tan­tôt chez nous, tan­tôt chez tel ou tel oncle. Pour moi, Noël est plus lié au bon repas et aux jeux entre cou­sins qu’à une dis­tri­bu­tion de cadeaux… On chan­tait, aus­si. Une tante, musi­cienne, fai­sait chan­ter tous les enfants ; des chants de Noël, cer­tai­ne­ment, mais je me sou­viens sur­tout d’une chan­son à tiroirs qui s’appelait “la Soupe au chou” : on met­tait dans une grande mar­mite des pommes de terre, des carottes, des navets, etc. (un cou­plet pour chaque légume sup­plé­men­taire, et il y en avait, des légumes), et quand on arri­vait enfin au chou, on ne pou­vait pas le mettre parce qu’il n’y avait plus de place dans la mar­mite !
    Pour moi, les Noëls d’enfance sont résu­més dans ce sou­ve­nir vivace de soupe au chou sans chou…

    • Pour moi aus­si, Noël est sur­tout lié au repas en famille et au jeux de cou­si­nade. C’est pour cela qu’aujourd’hui, le défer­le­ment com­mer­cial m’exaspère. Je n’aime pas trop la période des fêtes.

  3. En lisant le texte j’ai tout de suite pen­sé a St.Nicolas. Belle his­toire, qui moi aus­si me ramène en arrière , au temps de mon enfance.
    Nous étions 6 enfants et mes parents n’avaient pas vrai­ment les moyens de nous faire des cadeaux .
    Mais chaque année le matin on étaient tous réveilles tot et on atten­daient que notre mère se léve pour ouvrir la porte de la cui­sine et c’ètait a chaque fois un èmer­veille­ment.
    Cha­qun avait son assiette en car­ton aux motifs de fête et rem­plie de Frusts, dattes figues et quelques frian­dises, et un jouet par enfants. Ce jour la , la cui­sine nous appar­te­naient.
    Quel beaux sou­ve­nirs.
    Mer­ci Claude de m’avoir ravi­ver ma mémoire .

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