071-RevendicationsRevendications

« Vous devez comprendre, monsieur Gouhier, qu’ici, c’est une maison de retraite, pas un hôtel. À votre âge, vous devez suivre certaines règles et c’est moi qui suis chargée de vous les faire suivre.

— Et vous, madame Christine, vous devez comprendre que vos règles, je me les mets au… »

Mme Christine coupa la parole au vieillard.

« Votre santé est fragile et le médecin a été très clair : plus de fromage, il contient trop de cholestérol ! »

Le vieux se tut pendant quelques secondes, dévisageant l’aide-soignante. Puis il se mit debout. Même déplié autant qu’il le pouvait, il n’arrivait qu’aux épaules de son interlocutrice, ce qui ne l’empêcha pas de la défier.

« Madame Christine, j’ai quatre-vingt-seize ans. Quels que soient les prescriptions du toubib et vos efforts, je ne serai bientôt plus de ce monde. Avec votre régime, vos médicaments, vos piqûres et tout le reste, je gagnerai peut-être une année. Mais au cours de cette malheureuse année supplémentaire, je serai condamné à bouffer des trucs fadasses, à avaler des drogues infectes et à subir des tortures en tout genre. Quel serait le bénéfice pour moi ? Ne croyez-vous pas que je préférerais partir dans seulement six mois, mais profiter de ces ultimes semaines en dévorant de bons fromages, de la viande saignante et des bonbons au caramel ? Et aller me promener hors de ces murs même s’il fait trop froid ? Et veiller devant un bon film si cela me chante, même après l’heure de votre couvre-feu ? Je pourrais alors partir avec un bon souvenir de tout ce cirque… »

Mme Christine ne répondait pas. Le vieux n’avait pas tort…

« D’autre part, je vous signale que sur toutes mes années de vie, j’en ai consacré une trentaine à la lutte syndicale. Alors, je vous promets que vous allez vous retrouver avec une grève de tous les résidents de cette maison sur les bras si vous continuez à m’emm… »

En craquant, M. Gouhier reposa ses fesses sur la chaise.

« Et vous comptez faire grève de quoi ?

— De la vieillesse. Nous ne mourrons plus ! »

Mme Christine sourit devant cette menace, mais elle signala la ridicule rébellion du vieillard à M. Lenoir, le directeur, qui n’y alla pas par quatre chemins.

« Ce type nous casse les pieds ! Bien sûr que s’il n’y avait plus de décès, nous serions embêtés. Notre réputation repose sur la santé des pensionnaires, mais notre économie sur leur remplacement. Il y a une très longue file d’attente. Mais ne vous inquiétez pas. Nous avons l’habitude des râleurs, n’est-ce pas ? »

Mme Christine approuva, et reprit son service. Le soir même, M. Gouhier réunit tous les autres vieux dans le réfectoire pour leur parler…

Une semaine plus tard, il n’y avait pas eu de décès. C’était normal, on s’occupait bien des résidents, dans cet établissement. Après encore huit jours, il n’y en avait toujours pas. La chose n’était pas exceptionnelle. Lorsqu’un mois se fut écoulé sans trépas, M. Lenoir eut une conversation avec Mme Christine.

« Comment se porte Mme Desains ?

— À merveille. Elle a même recommencé à se déplacer sans déambulateur.

— Mais elle était à l’article de la mort !

— Elle ne l’est plus.

— Et M. Marois, qui n’arrivait plus à parler ?

— On ne l’arrête plus, il tchatche toute la journée. »

Un autre mois passa. La file d’attente s’allongeait, ainsi que la figure de M. Lenoir.

« J’ai aperçu ce matin Mme Manset. Elle a bien la maladie d’Alzheimer, il me semble ?

— Tout à fait, confirma Mme Christine.

— Pourtant, elle était en train de plaisanter avec un homme. Son fils, paraît-il.

— En effet, elle me l’a présenté. »

À la fin du troisième mois blanc, M. Lenoir fut convoqué par le responsable régional du groupe. Il revint pâle comme la mort, et il fila directement dans la chambre de M. Gouhier en compagnie de Mme Christine.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-il sans préambule.

Sans hésiter, le vieux syndicaliste répondit :

« De bonnes conditions de vie. C’est-à-dire de la bouffe normale avec du pinard, des sorties, plus d’horaires militaires, et deux ou trois autres bricoles.

— De quel genre ?

— La diffusion d’un film porno chaque samedi soir. »

M. Lenoir, de pâle, devint livide.

« On va assouplir les horaires et vous laisser sortir, sous réserve que la météo ne soit pas trop pourrie. Pour les menus, rien à faire. Et pour… les bricoles, n’y pensez même plus.

— Grève reconduite ! » répliqua M. Gouhier en tournant le dos.

Deux mois et une autre convocation plus tard, alors que tous les résidents se portaient comme autant de charmes, M. Lenoir toqua à la porte de M. Gouhier. Cette fois, il était seul.

« Vous aurez du fromage, affirma-t-il. Et de la viande, et des sucreries le dimanche, ainsi qu’un verre de rouge par repas.

— Et les bricoles ? »

Lenoir inspira un grand coup…

« C’est d’accord. Mais je veux au moins un décès par semaine, et même deux le premier trimestre, pour rattraper le retard.

— Pas de problème, répliqua le vieux. Mettons tout ça par écrit.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne voudrais pas que toutes ces résolutions deviennent lettre morte quand je ne serai plus là. Je ne suis pas éternel… »

M. Gouhier souriait. M. Lenoir signa.

Le samedi soir suivant, la salle de télé était pleine pour la diffusion de la première bricole. Au cours de la nuit, Mme Desains trépassa. Le surlendemain, ce fut le tour de M. Marois.

La semaine d’après, trois autres résidents décédèrent, dont Mme Manset. La file d’attente amorçait enfin une décrue. La vie reprenait son cours, ainsi que la mort.

Quelques mois passèrent. M. Gouhier, alité, fit dire à Mme Christine qu’il voulait lui parler. Elle se présenta sans tarder dans sa chambre.

« Chère madame, je tenais à vous remercier.

— De quoi, monsieur Gouhier ?

— Pour tous ces bons plats que vous m’avez servis, pour votre compagnie, pour votre dévouement exceptionnel.

— Je ne fais que mon travail, monsieur…

— Non, pas seulement. Votre façon de l’accomplir va bien au-delà d’une suite de tâches.

— Pourquoi me dites-vous tout ça ?

— Parce que je vais bientôt m’en aller. C’est mon tour. »

Mme Christine se moucha.

« Vous allez me manquer, monsieur Gouhier.

— Vous aussi, madame Christine. »

Elle s’éloigna et allait sortir de la chambre de M. Gouhier, lorsqu’il ajouta :

« Vous savez, l’actrice, dans la bricole de samedi dernier… je trouve qu’elle vous ressemble un peu.

— Monsieur Gouhier ! »

Le lendemain, M. Gouhier laissa sa place au suivant de la file d’attente.


Commentaire

Revendications — 12 commentaires

  1. Très bonne idée et bien exploitée. Un régal à lire, donc.

    Qu’est-ce que je veux dire ? Tu as peur de ne pas avoir ta place ? Ou de ne pas aimer l’ambiance déambulateurs ?

    Al

      • Ben, si possible, pour y avoir travaillé, je préfère pas.
        Mais promis, je viendrai te voir si tu veux. Nyark nyark nyark
        Ne me mords pas ! Ou alors, sans les dents.

        Al

  2. Monsieur Gouhier et moi-même avons une philosophie commune de la vie. Il se trouvait dans une bonne maison de retraite, car la direction n’a pas eu l’idée de verser des sédatifs dans sa nourriture et sa boisson pour l’obliger à être  » Bien gentil « . Félicitations pour avoir démontré habilement combien un but, si petit soit-il, pousse à vivre encore un peu.

  3. T’as bien de la chance de connaître si bien Madame Christine 🙂
    j’ai beaucoup aimé ce texte et je pense qu’il devrait être publié (et suivi) dans tous les établissements de ce type, de France, de Suisse et de Navarre !

  4. Excellent.
    Voilà mon cheveu sur la soupe:
    Le personnage s’appelle M. Gouhier. En créole haïtien (je sais, j’y reviens toujours), cela signifie (orthographe mise à part) faire des mouvements de bassin à caractère explicitement sexuel, dans la situation idoine ou en simulation, par exemple quand on danse.
    Alors bon… j’me comprends.

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