Ressasser,Ressasser, encore et encore

Cédric donna un coup de pied rageur dans le sac à dos, qui se retrouva expédié à l’autre bout de la pièce.

« J’en ai ras le bol du lycée ! », rugit l’adolescent en se laissant tomber sur le canapé, découragé et mou.

« C’est si terriblement dur que ça ? » La voix qui posait cette question était aiguë, grinçante et rocailleuse. Cédric se tourna vers le perchoir.

« Au-delà de tout ce que tu pourrais imaginer.

— Pourquoi utilises-tu un conditionnel soumis à conjoncture ? C’est insultant et peu flatteur. Insinuerais-tu la suggestion que je ne suis pas en capacité d’être apte à imaginer dans ma tête ? Penses-tu être le seul à posséder le monopole de la songerie rêveuse ? »

Doublement découragé, par ses problèmes des jeunes et par les propos de son compagnon, Cédric soupira de lassitude.

« Je n’insinue rien. Je voulais dire « au-delà de tout ce que tu PEUX imaginer ». Ça te va, comme ça ?

— Tout à fait parfaitement. »

Au prix d’un effort apparemment démesuré, le garçon se leva et se dirigea vers le perchoir. Pléo le dévisageait bien de face, au moyen de ses deux yeux simultanément. Cédric reprit :

« Mais tu es un perroquet, reconnais quand même que tu n’as jamais été bosser, toi. Ni au lycée ni ailleurs. Tu restes accroché à ton bout de bois, tu manges des graines, tu te promènes dans un rayon de quelques mètres, et tu dors. Voilà toute ta vie.

— C’est mon métier de perroquet. J’ai été formé pour ça, manger des graines et répéter, alors je le fais de mon mieux aussi bien que possible. Et toi, c’est quoi, ton métier ?

— C’est de travailler, bosser, trimer. Et il paraît que pour l’instant ce n’est rien, qu’après mes études ce sera bien pire, et que ça va durer, durer, durer… Tu veux que je te dise quelque chose, mon petit Pléo ?

— Vas-y, dis-le en causant.

— C’est contre nature, le boulot. Un peu comme si on montait en bas. Le travail, c’est un anti-pléonasme, c’est un oxymore. »

À ce mot, Pléo pousse un cri déchirant, un couac à vous clouer le bec, à tomber du perchoir, à en perdre son latin de Rome.

« Un oxymore ? Quelle horreur effroyable, mais c’est la mort trépassante de l’ultime soupir !

— Exactement ! Le travail, pendant toute sa vie, c’est la mort ! C’est un oxymort. D’ailleurs, c’est facile à démontrer. Réfléchis… toutes les actions indispensables de l’existence sont agréables, elles procurent du plaisir, du bonheur, du bien-être. Par exemple manger, dormir, pisser, faire… heu… tu sais, ce qu’on fait avec une fille quand on est un garçon, ou l’inverse ? Toutes ces choses sont nécessaires, réjouissantes, elles rendent joyeux, heureux, enthousiaste ! Tandis que le boulot, c’est fatigant, c’est usant, c’est ennuyeux, c’est terrible. Et ça, c’est bien la preuve absolue et scientifique qu’il s’agit d’un truc néfaste, dangereux et nuisible. »

Pléo regardait l’adolescent d’une paire d’yeux ébahis et catastrophés.

« Ben dis donc ! Un oxymore de la mort qui tue et qui mord… »

Cédric, abattu, retourna au canapé et s’y laissa choir. Mais Pléo poursuivait sa réflexion.

« Dis, Cédric ?

— Oui ?

— Moi, je suis un perroquet qui répète en ressassant, c’est pour ça que tu m’as appelé Pléo.

— Oui.

— Si tu devais adopter un oxymore contradictoire, si tu devais avoir un Oxy, tu prendrais quoi ? »

L’adolescent cogita un moment, puis lâcha :

« Un ornithorynque, bien sûr… »

.oOo.

Pléo, le pléonasmique et redondant perroquet psittaciforme a été imaginé par mon ami G@rp, qui me l’a prêté pour ces quelques lignes.


Commentaire

Ressasser, encore et encore — 8 commentaires

  1. Bon, eh bien je constate que j’ai bien fait de te confier Pléo pendant mes congés. Il a l’air de se plaire, chez toi.
    Mais ne l’écoute pas trop, il a tendance à avoir une propension fâcheusement condamnable à radoter et ressasser en redondant sans cesse infiniment.
    Mais tu dois le savoir puisque tu es son père, Luke. Sans un certain bouquin signé de ta propre main en personne, il n’aurait jamais existé.

    • J’allais oublier : je vais reprogrammer « l’intelligence artificielle » de mon téléphone à la pomme pour qu’elle réponde à « Dis, Cédric » 😆

      • « Pourtant, si nous pouvions, à l’instar de ceux qui ont fermé les maisons closes, verrouiller à clé la porte à toute disgracieuse et laide répétition, nos textes se trouveraient allégés d’une lourde pesanteur. »
        😆

        • J’en ai une liste en réserve, si ça t’intéresse. Non exhaustive, bien sûr :
          La conjoncture actuelle
          Comparer entre eux
          Le hasard imprévu
          L’illusion trompeuse
          L’index alphabétique
          Le monopole exclusif
          Les perspectives d’avenir
          Les instances décisionnelles
          La première priorité
          Le principal protagoniste
          Secousse sismique
          La topographie des lieux
          Rentrer dedans
          Prédire à l’avance
          Moi je…
          Ajouter en plus
          Il pleut dehors
          S’avérer vrai
          Dispercer ça et là
          Se moucher le nez
          Un bref résumé
          Réserver d’avance
          Un bénévole volontaire
          Marche à pieds
          😉

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