064-RepresaillesReprésailles

Bernard était extrêmement satisfait. Cette satisfaction était certainement disproportionnée avec la taille de l’événement qui l’avait suscitée, mais il n’en avait cure. Son article avait été accepté, sa première parution dans un périodique. Dans sa poche se trouvait un exemplaire du prestigieux Magazine des Bouquins, avec sa première critique littéraire sur une demi-page, dont le plus important était sa signature : Bernard Guérain, en toutes lettres et en gras.

Bien décidé à fêter dignement ce qui était pour lui une consécration, Bernard avait acheté du champagne et rentrait chez lui. Il avait invité son vieux complice Yann et son cousin Arnaud, sans oublier évidemment sa chère petite sœur Florence.

Alors qu’il parvenait au coin de sa rue, une voiture freina brusquement le long du trottoir, à sa hauteur. Deux hommes encagoulés en jaillirent et, avant que Bernard ait pu réaliser ce qui se passait ou pousser un cri, il était emmené de force dans le véhicule qui démarra une seconde plus tard.

La bouteille lui fut ôtée, et ses yeux immédiatement bandés, sans qu’il ait eu le temps de distinguer quoi que ce soit de ses ravisseurs ou du personnage qui était au volant. Il se mit à hurler, mais une main ferme se plaqua sur sa bouche et il entendit ces mots chuchotés tout près de son oreille :

« Tu as intérêt à la fermer, mon gars. Ton cas est déjà assez grave comme ça. »

La voix était étouffée. L’homme qui avait parlé avait certainement quelque chose dans la bouche qui lui servait à déformer sa prononciation. Malgré la mise en garde qui venait de lui être adressée, Bernard se sentit rassuré. Si ses kidnappeurs prenaient la peine de ne pas être identifiés, c’est que sa vie n’était pas menacée. Toutefois, il n’en menait pas large et tremblait pendant que ses mains étaient liées derrière son dos. Certainement pour ne pas être aperçu de l’extérieur, il avait été jeté sans ménagement au sol, et les pieds des deux hommes pesaient sur lui. Il se dit que le plus sage était d’obéir, du moins pour l’instant.

La voiture roula pendant une bonne quinzaine de minutes, puis Bernard la sentit perdre de la vitesse. Au bruit, il devina que le véhicule s’engageait sur du gravier. Il ralentit encore et finit par s’arrêter complètement. Celui qui s’était déjà adressé à lui se remit à parler.

« Si tu ne fais pas d’histoires, ça se passera bien. À toi de choisir… »

Puis il tira sur la manche de Bernard pour l’inciter à se lever. Sans les mains, il eut du mal à s’extirper de la voiture, et les autres durent l’aider. On le poussa pour qu’il se mette à marcher, et il fut guidé jusqu’à ce que, aux bruits et à l’état du sol, il comprenne qu’ils avaient pénétré à l’intérieur d’une construction. Les bras encore entravés, il fut assis sur une chaise et son bandeau enlevé. Il vit que ses trois ravisseurs portaient toujours une cagoule sur la tête, et que l’un d’eux, sans doute le conducteur, était une femme.

Bernard regarda autour de lui. L’endroit était sombre. Les volets de l’unique fenêtre étaient fermés, et le seul éclairage était une faible ampoule au plafond. Mais ce qui l’inquiéta, c’est que dans la cheminée qui occupait un des murs, il y avait un feu, et que dans les flammes il distinguait des pinces métalliques, des tisonniers pointus et d’autres outils qu’il ne parvenait pas à identifier, mais qui avaient tous des airs d’instruments de torture.

Un des hommes tenait à la main l’exemplaire du Magazine des Bouquins dont il était si fier, et qui n’avait plus aucun intérêt à ses yeux dans l’immédiat. Il l’aurait même volontiers donné, ainsi que sa demi-page et sa signature, pour se trouver en un lieu différent et en des circonstances moins tendues. L’homme prit la parole, c’était celui qui avait déjà parlé.

« Bernard, reconnais-tu être l’auteur de l’article page 73 de cette revue ?

— Euh… oui.

— Tu assumes donc tout ce qui est dit dans ces lignes ?

— Euh… oui. »

L’autre homme intervint, la voix également étouffée par quelque artifice.

« Alors, tu vas payer pour ton erreur, mon gars. »

Bernard sentit un frisson parcourir son échine tandis que l’autre avançait vers la cheminée.

« Mais quelle erreur ? Qu’est-ce que vous me reprochez, à la fin ? »

Numéro Un ouvrit le magazine à la page 73 et commença à lire.

« Pour son troisième roman, Sylvain Camaragi réalise un coup de maître. À coup de phrases extrêmement fignolées, il nous entraîne dans un… bla, bla, bla …les souvenirs de cet autre lieu dont le lecteur… bla, bla, bla …qui nous ramène… bla, bla, bla… Ah ! Nous y voilà. À partir du décès de son épouse, Aymeric Delalande sombre dans l’alcool, mais ce n’est là que le début de la longue déchéance qui l’attend, au bout de laquelle se trouve la mort, dans des circonstances troubles. »

À travers les trous de sa cagoule, l’homme toisait Bernard d’un œil sévère. La femme prit la parole pour la première fois.

« Tu reconnais avoir écrit ça ?

— Euh… oui.

— Voilà l’erreur. » conclut Numéro Deux.

Bernard ne comprenait rien à cette situation ni à ce qu’on lui reprochait. Numéro Deux approchait avec un tisonnier chauffé au rouge, mais Numéro Un lui fit signe d’attendre.

« Tu n’as pas entendu parler de la charte des critiques littéraires, demanda-t-il ?

— La charte des… qu’est-ce que c’est ce truc ?

— Il s’agit d’un document par lequel tous les critiques littéraires s’engagent à ne jamais, jamais révéler dans leurs chroniques les dessous d’une intrigue, et encore moins la chute, évidemment.

— Et alors, en quoi ça me concerne ? »

La femme lui répondit.

« Dès ta première critique, tu as balancé tout ce qui se passe dans le livre : la décadence du personnage principal, et même qu’il meurt à la fin.

— Donc, tu es coupable.

— Donc, tu vas payer. »

Numéro Deux tenait toujours le tisonnier.

« Mais, mais… Je n’ai jamais entendu parler de cette putain de charte ! Vous êtes dingues, ou quoi ? C’est juste un article dans un magazine ! Qu’est-ce que vous allez me faire ? »

Bernard hurlait comme un fou. Il tremblait, il avait quitté la chaise et, malgré ses mains entravées, il tentait de s’éloigner de ses agresseurs. Toutefois dans une si petite pièce, il ne pouvait pas faire grand-chose.

« Qu’est-ce que c’est que cette charte ? Qu’est-ce que c’est ce cirque ? Arrêtez ! »

Numéro Un fit un pas vers lui tandis que numéro Deux reposait le tisonnier et que la femme portait les mains à sa bouche. Numéro Un ôta sa cagoule.

« Eh ! Oh ! Bernard ! Calme-toi, c’est moi.

— Arnaud ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

Bernard regarda numéro Deux, qui n’était autre que Yann. Quant à la femme, il s’agissait de sa sœur Florence.

« Qu’est-ce…

— Eh ben ! On peut dire que tu as bien marché ! »


Commentaire

Représailles — 9 commentaires

  1. Peut-être parce que j’aurai pu écrire la même histoire, j’ai deviné la fin avant la chute…
    Si tu te retrouves bientôt dans la situation du héros, te plains pas 😉

    • C’est justement parce que j’ai souvent peur d’en dire trop en parlant des livres que je lis que j’ai eu l’idée de représailles contre un critique indélicat. Comme une vengeance envers celui qui trahit la loi du silence.

  2. J’étais sûre qu’ils ne lui avaient pas ôté la bouteille de champagne des mains pour rien…
    Merci Claude, chouette histoire, je me demandais s’il s’agissait d’une leçon pour lui faire comprendre que le métier de journaliste n’était pas sans risques….

    • Je n’en ai aucune idée, je ne suis pas journaliste. Et la bouteille de champagne, de toute façon, il comptait la boire avec eux.

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