Rendez-vous"Rendez-vous

Lætitia regarda l’heure une fois de plus. Son frère lui avait dit un jour, en plaisantant, que quand il arrivait qu’elle le fasse attendre plus de deux minutes à un rendez-vous, il s’inquiétait, et que s’il devait arriver qu’elle ne soit pas là après cinq, il préviendrait la police. Ceci pour expliquer qu’en temps normal, elle avait horreur d’être en retard. Mais cette fois-ci n’était pas normale. Cette fois-ci, elle était seule, et ce rendez-vous prenait une formidable importance à ses yeux. Elle finit de s’habiller et sortit, bien plus tôt que nécessaire pour être à l’heure.

Anthony, au contraire, avait la fâcheuse habitude d’être en retard assez régulièrement. Pendant toute la journée, il s’était répété en boucle qu’il ne pouvait pas se le permettre cette fois. Il n’en était pas question, il ne se le pardonnerait pas si cela se produisait. Ce qui le rassurait, c’est que pour rater son coup dans les conditions où il se trouvait, il faudrait qu’il le fasse exprès… C’est justement ce qui le faisait arriver trop tard à ses rendez-vous. Il péchait par excès de confiance lorsque les circonstances étaient favorables, et il se plantait.

Lætitia eut froid en parvenant dans la rue. On était en hiver, et il était encore très tôt. Tant pis. Elle serra autour d’elle la canadienne qu’elle avait eu la précaution d’enfiler, elle remonta son col, et se dirigea vers le garage à vélos de son immeuble. Elle eut un peu de mal à enfourcher sa machine ainsi emmitouflée, mais elle n’avait pas le choix. À cette heure-ci, les métros ne roulaient pas encore, et elle ne possédait pas de voiture. Elle vérifia que son manteau ne risquait pas de se prendre dans la chaîne et elle se mit en route, précédée par le halo de la loupiote, en fredonnant gaiement « Il est cinq heures, Paris, s’éveille… »

Pour avoir effectué le trajet plusieurs fois, Anthony savait qu’il nécessitait moins d’une trentaine de minutes, et sans doute pas plus de vingt, un jour férié comme celui-ci, où la circulation serait réduite et la route dégagée. Il regarda sa montre et vit qu’il était dix-sept heures. Il devait absolument être sur place à dix-huit. Il hésita, car partir autant en avance lui semblait ridicule. Oui, mais s’il se plongeait dans une activité, s’il était distrait, s’il y avait un coup du sort, comme une crevaison ou autre, il serait cuit. Il se mit donc en route immédiatement, après avoir vérifié le niveau de carburant. Tout en roulant, il fredonnait doucement « Tout le restant m’indiffère, j’ai rendez-vous avec vous… »

Pédaler la réchauffait un peu, mais Lætitia s’en voulait de ne pas avoir pensé à prendre des gants. Elle ne sentait plus ses doigts, ou plutôt elle les sentait beaucoup trop, douloureux comme ils étaient. Elle tenait son guidon d’une seule main, cachant l’autre dans les replis de ses vêtements, et les échangeant régulièrement. Elle n’avait que quelques kilomètres à parcourir dans les rues de Paris, toutefois chaque tour de roue était une épreuve pour ses phalanges. En bonne maniaque, elle ne pouvait s’empêcher de consulter l’heure de temps en temps, pour constater qu’elle était largement en avance. Elle eut un sourire crispé par le froid en apercevant enfin le pont des Arts.

Anthony avait ouvert toutes les vitres de sa voiture pour créer un courant d’air rafraîchissant. Malgré tout, il transpirait. Au début de l’été, dans cette région, la température était d’une vingtaine de degrés, mais cette année, une vague de chaleur s’était imposée, et il était difficile de résister, surtout comme ça, en fin de journée, quand il y avait eu accumulation. La Nouvelle-Zélande était un beau pays, malheureusement trop éloigné de la France. Il pensa à Lætitia, là-bas, de l’autre côté de la Terre. Peut-être qu’un jour il aurait les moyens de revenir ici avec elle en touriste. Il alluma les phares, car la lumière commençait à baisser.

Après avoir appuyé sa bicyclette contre le parapet du pont des Arts, Lætitia s’était assise sur un des bancs, mais elle s’était vite remise debout et elle sautillait sur place pour se réchauffer. Vers l’amont, derrière l’île de la Cité, la luminosité du ciel augmentait lentement. La jeune femme pensait à Anthony, qui devait avoir trop chaud, là-bas, à l’autre bout du monde, où les gens marchent la tête en bas et où même les saisons vont à l’envers. Elle avait été contente pour lui en apprenant qu’il avait décroché, comme il l’espérait, cette mission de quelques mois à Wellington, puis elle avait réalisé que cela signifiait aussi plusieurs mois sans le voir.

Anthony se rappelait sa tristesse et la déception de Lætitia lorsqu’ils s’étaient rendu compte qu’ils ne passeraient pas les fêtes de fin d’année ensemble. Il était à l’endroit le plus hors de portée d’elle que cela était possible. S’il avait voulu aller encore plus loin, il se serait rapproché de l’autre côté de la planète. Il avait garé sa voiture un peu avant d’arriver à Porirua, et avait parcouru à pied les dernières centaines de mètres, car la route n’allait pas plus loin. La vue de la mer de Tasmanie s’étendant devant lui, avec le soleil qui se couchait, était magnifique.

Chacun d’eux était aux antipodes presque parfaits de l’autre. Alors, ils avaient eu une idée pour fêter entre eux ce premier janvier particulier. Une façon d’être ensemble, et de partager quelque chose…

Le jour de l’an commençait à peine, et l’année nouvelle avec lui. Lætitia n’avait pas trop réveillonné, la veille, prévoyant de se lever très tôt. Pour Anthony, c’était le soir. Il avait douze heures d’avance sur Lætitia. Dix-huit heures. Face à lui, loin vers l’ouest, le soleil se couchait, s’enfonçant dans les flots. Au moment où l’astre disparut, il chuchota « Tiens, ma chérie, c’est pour toi ! » Et il fit le geste de lancer une offrande…

Six heures. Très loin de la Nouvelle-Zélande, le soleil apparut au-dessus de l’île de la Cité, vers l’est. Lætitia frissonna dans son manteau, puis tendit les mains et sourit en recevant la lointaine lumière. « Merci, mon amour. »


Commentaire

Rendez-vous — 8 commentaires

  1. Une bien belle histoire, un bien bel amour.
    Merci, Claude.
    Mais c’est curieux, j’ai l’impression d’avoir déjà lu quelque chose de toi de ce genre.
    Ou alors je me trompe.
    Sinon, tu l’aimes bien, le pont des Arts 😉

  2. Quel bonheur un peu d’amour dans ce monde de brutes !
    Très jolie idée Claude, merci !
    J’ai bien aimé l’art traite aussi 😉

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