ReliésReliés par un fil

Comme c’était le cas pour presque toutes les décou­vertes de ce genre, la grotte avait été mise au jour par le plus grand des hasards. Des ran­don­neurs qui cher­chaient un abri avant qu’éclate un orage immi­nent, pour­tant rare à cette période en Ita­lie, avaient fure­té au pied d’une paroi rocheuse, dans des gorges creu­sées par une rivière pen­dant des mil­lions d’années. Ils avaient fini par déni­cher une cavi­té qui leur avait four­ni le refuge espé­ré. S’étant aven­tu­rés de quelques mètres vers le fond de la caverne, les pro­me­neurs avaient consta­té que la plu­part des parois étaient cou­vertes de pein­tures pré­his­to­riques. Ils avaient signa­lé leur trou­vaille, qui avait fait l’objet d’une étude rapide, laquelle mit en évi­dence l’importance du site. La région comp­tait déjà quelques lieux connus, telle la grotte Pole­si­ni.

L’exploration fut confiée au jeune pro­fes­seur Ewan Har­bert, d’Oxford, qui y vit la chance de sa car­rière. Mal­gré son impa­tience à péné­trer dans la caverne, il prit le temps de tout pré­pa­rer cor­rec­te­ment avant d’y mettre les pieds. Sa prio­ri­té était la pré­ser­va­tion des pein­tures rupestres et des traces de leurs auteurs. Quel que soit ce qui se trou­vait à l’intérieur de cette grotte, il conve­nait avant tout de ne pas l’exposer aux agres­sions exté­rieures, par­mi les­quelles la pol­lu­tion atmo­sphé­rique figu­rait en bonne place, ain­si que l’introduction de germes sur les lieux par les vête­ments, les chaus­sures ou autre.

Il fal­lut éga­le­ment pen­ser à la sécu­ri­té des per­sonnes qui seraient les pre­mières à entrer, et envi­sa­ger la pos­si­bi­li­té que tout cela soit un pétard mouillé. Le site pou­vait très bien ne conte­nir que quelques repré­sen­ta­tions sans inté­rêt, et Ewan devait tenir compte de cette éven­tua­li­té, ne serait-ce que pour évi­ter des décep­tions.

Les pré­pa­ra­tifs l’aidaient à occu­per son esprit et à conser­ver le légen­daire flegme bri­tan­nique, mais la véri­té était qu’Ewan se sen­tait pro­fon­dé­ment ému. Il serait le pre­mier homme à péné­trer dans ces lieux depuis… com­bien ? Dix mille ans ? Quinze mille ? Vingt ? Il ne le sau­rait qu’après avoir com­men­cé à exa­mi­ner les pein­tures, cepen­dant il était cer­tain d’une chose, c’est qu’un mince fil était ten­du à tra­vers les siècles entre lui et celui ou celle qui avait tra­cé ces des­sins. Ewan ima­gi­nait cet homme ou cette femme, s’éclairant à la lueur par­ci­mo­nieuse d’une torche, tous­sant à cause de la fumée déga­gée, trem­pant un tam­pon de peau dans de l’ocre et éta­lant la cou­leur en larges traits sur les parois.

Ce très loin­tain ancêtre ne pou­vait pas conce­voir que cinq ou dix mille géné­ra­tions de ses des­cen­dants plus tard, un homme, assez sem­blable à lui pour l’essentiel, vien­drait contem­pler son œuvre et ten­te­rait d’en déduire sa façon de vivre.

Ce fil ten­du émou­vait énor­mé­ment le pro­fes­seur Har­bert, mal­gré sa jeu­nesse. Cepen­dant, il cal­mait sa hâte, il domp­tait sa fébri­li­té et il accom­plis­sait une par une les étapes de la pré­pa­ra­tion à cette explo­ra­tion scien­ti­fique. La grotte et ses repré­sen­ta­tions gra­phiques l’avaient atten­du pen­dant de nom­breux siècles, elles pou­vaient évi­dem­ment patien­ter deux ou trois jours de plus. Il n’y avait que pour lui que ce délai était impor­tant, par rap­port à la lon­gueur de sa vie, tou­te­fois la lon­gueur de sa vie était elle-même insi­gni­fiante par rap­port à la lon­gueur du fil ten­du entre Ewan et l’artiste d’autrefois.

Enfin, tout fut prêt. Ewan était équi­pé de chaus­sures qui ne ris­quaient pas d’abîmer le sol, d’éclairage qui n’agresserait pas les pig­ments des pein­tures, de masques fil­trants pour ne pas pro­je­ter sa res­pi­ra­tion dans les lieux, de gants, de camé­ras ultra­sen­sibles pour tra­vailler en basse lumière, d’oxygène s’il se trou­vait des poches de gaz car­bo­nique dans la grotte, etc. Ewan aurait vou­lu péné­trer seul dans la caverne, mais natu­rel­le­ment ce n’était pas envi­sa­geable, pour d’évidentes rai­sons de sécu­ri­té, mais éga­le­ment afin qu’il y ait plu­sieurs témoi­gnages de cette pre­mière visite.

La per­sonne qui l’accompagnerait était la plus pro­met­teuse par­mi ses étu­diantes, qui pré­sen­tait en outre l’avantage de pos­sé­der un petit gaba­rit, utile dans des lieux aus­si étri­qués, Cait­lyn Cun­nin­gham. Après s’être mutuel­le­ment contrô­lé l’équipement pro­tec­teur, ils péné­trèrent dans la caverne, Ewan en tête. Dans de tels moments, si rares au cours d’une car­rière de pré­his­to­rien, Ewan avait l’impression de tra­ver­ser les époques et de voya­ger à tra­vers le temps.

Dès les pre­mières repré­sen­ta­tions qu’il vit, Ewan com­prit qu’il tenait là une décou­verte qui allait révo­lu­tion­ner les connais­sances que les spé­cia­listes avaient de cette ère. À l’évidence, le site avait été occu­pé par des Mag­da­lé­niens, c’est-à-dire l’ultime période avant l’époque moderne. Cette phase allait de douze à dix-sept mille ans avant notre ère et était par­ti­cu­liè­re­ment répu­tée pour son art. Non seule­ment les Mag­da­lé­niens avaient réa­li­sé de splen­dides pein­tures rupestres, mais ils avaient décou­vert de nou­velles tech­niques de colo­ri­sa­tion et de res­pect des pro­por­tions, et ils avaient éga­le­ment effec­tué des sculp­tures.

Mais ce qui se trou­vait dans la grotte qu’ils explo­raient était abso­lu­ment inédit, unique dans l’art parié­tal. Il s’agissait de por­traits. Ewan contem­plait des visages d’hommes et de femmes, remar­qua­ble­ment des­si­nés, qui avaient vécu à l’autre bout du fil qui le reliait à eux. Il se sen­tait sub­mer­gé d’émotion, au bord des larmes, et il voyait bien que Cait­lyn, à côté de lui, évi­tait de par­ler, la gorge ser­rée.

Ils avan­çaient dans les cor­ri­dors de la caverne, allant de décou­verte en décou­verte, et d’émotion en émo­tion. Com­bien de temps s’était écou­lé depuis leur entrée sur le site ? Ils l’ignoraient et ils s’en moquaient. Les œuvres qui les entou­raient se suc­cé­daient, plus belles les unes que les autres, et tou­jours, par­tout, des visages d’outre-temps les atten­daient.

Jusqu’à ce que, brus­que­ment, ils se figent devant un por­trait fémi­nin. Ces épaules larges, cette poi­trine opu­lente, ces che­veux tom­bants, ces mains non­cha­lam­ment posées l’une sur l’autre, ce sou­rire, sur­tout, ce sou­rire qu’ils connais­saient tous deux…

Devant eux, sur cette paroi peinte d’innombrables siècles aupa­ra­vant, le visage d’une femme morte depuis long­temps les nar­guait… Bien sûr, il n’y avait qu’une pâle res­sem­blance avec le plus célèbre tableau du monde, cepen­dant c’était bien celui-ci qui était l’original de… la Joconde.

Non, Ewan n’était pas le pre­mier à péné­trer dans cette grotte. Un autre homme, un grand artiste ita­lien était entré là avant lui. Il avait lui aus­si admi­ré ces por­traits, il avait choi­si le plus beau, et il l’avait igno­mi­nieu­se­ment copié ! Ewan sen­tit se bri­ser un à un tous les fils qui le reliaient aux Mag­da­lé­niens.


Commentaire

Reliés par un fil — 4 commentaires

  1. Et, si le grand artiste ita­lien était la réin­car­na­tion de ce mag­da­lé­nien qui avait peint ce por­trait dans cette grotte ? Tu n’y as pas pen­sé ?

  2. Alors une pre­mière pour ma part… je l’ai sen­ti venir.
    Une réin­car­na­tion. Ou bien les cou­loirs du temps; vu son oeuvre, ce grand artiste ita­lien devait en connaître quelques replis. 😉

    • Pour­quoi faire si com­pli­qué ? Au tout début du XVIe siècle, Léo­nard était pas­sé par cette grotte, peut-être lui aus­si pour s’abriter d’un orage. Il a décou­vert ces por­traits, en a remar­qué un en par­ti­cu­lier, qui repré­sente une femme aux mains jointes et au sou­rire énig­ma­tique. Il s’en est ins­pi­ré pour peindre la Joconde. Dur pour mon per­son­nage, cinq siècles plus tard !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *