RéfléchissonsRéfléchissons un peu

La jeune femme qui était assise en face de moi dans le bus n’était vraiment pas jolie, pourtant j’avais du mal à me retenir de jeter de temps en temps un coup d’œil dans sa direction. Un grand charisme émanait d’elle, une sorte de sérénité et de force mêlées. Quand elle s’est levée et qu’elle est descendue, j’ai inexplicablement regretté son départ. C’est la seule excuse que je trouve pour ne pas avoir vu qu’elle avait oublié un objet sur son siège. Lorsque je l’ai remarqué, nous étions déjà trop loin.

J’ai pris le paquet, en me disant qu’avec un peu de chance, il contiendrait une indication qui me permettrait de retrouver sa propriétaire et de lui rendre ce qui lui appartenait.

J’ai ouvert l’emballage. Il s’agissait d’un miroir à main, assez ancien, du genre que les dames utilisent pour se poudrer le nez dans les films de cape et d’épée. C’est du moins l’image qui m’est immédiatement venue à l’esprit, car comme antiquaire et brocanteur, je n’ai absolument aucune compétence.

J’ai étudié l’objet en détail. La glace était encastrée dans une sorte de coque en bois aux fioritures finement ouvragées qui en faisait tout le tour et couvrait l’arrière, le préservant des chocs. Cette protection se prolongeait en un manche plein de volutes sculptées. Au dos, il y avait quelques mots gravés, presque effacés par l’usure et les frottements.

Je n’avais pas pris la peine de contempler le reflet de mon visage. Quand on examine un miroir, on regarde le miroir, l’image qu’il renvoie, on la connaît déjà. Lorsque, arrivé chez moi, je l’ai ressorti et que je me suis vu, j’ai tout lâché et j’ai poussé un hurlement.

L’objet a rebondi sans se briser, tandis que j’étais terrifié par le reflet que j’avais aperçu. C’était mon visage, mais noir, grimaçant, hirsute, un éclair de méchanceté dans les yeux et la bouche tordue de colère. Ce n’était évidemment pas moi, ce n’était pas ma figure, et pourtant je me reconnaissais, de manière indéniable. Je ne me suis même pas demandé comment une telle chose était possible, je ne songeai qu’à me débarrasser de ce maudit miroir. Je l’ai projeté violemment au sol à plusieurs reprises, mais en vain. Il semblait indestructible, résistant jusqu’aux chocs répétés que je lui portai avec un marteau.

Ce n’est qu’après une nuit emplie de plus de terreur que de sommeil que mon regard retomba sur l’inscription au dos du miroir. Après l’avoir examinée sous une lumière rasante afin d’en faire ressortir les reliefs, je parvins à la déchiffrer. Tel es-tu, au fond de ton âme. Voilà ce qu’affirmaient ces mots. À l’en croire, mon esprit était ainsi : sombre, laid, miné par une haine souterraine. Par je ne sais quelle sorcellerie, il n’y a pas d’autre terme, cet objet était capable, mieux que n’importe quel psy, de sonder mon âme et de la révéler dans toute sa vérité et son horreur.

Je n’entrerai pas dans les détails de ce que furent les mois qui suivirent. J’en dirai juste qu’ils furent parmi les plus difficiles de mon existence. Bien sûr, j’ai tenté de me débarrasser de ce miroir infernal, toutefois ce fut impossible. Comme s’il m’avait été attribué par quelque puissance supérieure et maléfique, il semblait désormais rivé à mes jours. Je l’ai abandonné dans une chambre d’hôtel à des centaines de kilomètres de mon domicile. Peu de temps après, le logeur me l’a renvoyé. Je l’ai laissé dans les toilettes d’un restaurant encore plus éloigné, pour le retrouver, inexplicablement, en promenant mon chien dans un terrain vague. J’ai essayé de le vendre sur un site spécialisé, sans jamais obtenir la moindre offre d’un acheteur potentiel.

Résigné, devinant que j’étais comme destiné, condamné par un sort incompréhensible à posséder cette chose que je haïssais et que je refusais même de nommer, je l’ai enfoui dans un placard pendant des années, sans jamais oublier sa présence qui se rappelait à moi chaque fois que je passais devant. Un jour, n’y tenant plus, je l’ai exhumé et, tout en évitant d’apercevoir mon visage, j’ai tenté en l’inclinant de regarder celui d’une autre personne. Cependant, les images ainsi reflétées étaient absolument normales, et les figures que j’y vis semblaient tout à fait banales. Doutant de mes propres souvenirs, je m’y suis miré une nouvelle fois, et une nouvelle fois, la panique s’empara de moi quand je découvris mon âme torturée et obscure.

Alors, ne pouvant me défaire du miroir, j’ai fini, après beaucoup de temps, par accepter sa présence et le devoir qu’il m’imposait : changer l’image. Changer, en l’améliorant, mon propre esprit.

Je me suis employé durant plusieurs années à devenir plus sage, plus serein, plus tolérant. Je me suis rendu, à l’autre bout de la Terre, auprès de ces moines qui méditent sur les plus hautes montagnes ; je suis allé, sur des îles lointaines, demander conseil aux guides qui y vivent ; j’ai rencontré, dans des temples et des églises, des inspirateurs de quiétude ; je me suis recueilli, je me suis oublié pour mieux me retrouver, j’ai traqué, dans le monde et en moi, la tranquillité, le bonheur et la paix, et j’ai fini par m’en approcher.

Pendant tout ce temps, au cours de ces voyages et de ces recherches, j’ai toujours eu auprès de moi le miroir, mais je ne m’y regardais pas. Je ne m’y suis à nouveau miré qu’après plusieurs décennies. Et malgré les années qui s’étaient écoulées, le visage que j’y ai vu était le visage d’un homme jeune, celui que je pensais avoir autrefois, lorsque le miroir était arrivé dans ma vie. J’ai compris que ce temps n’avait existé qu’en moi, qu’en réalité je n’avais pas vieilli. J’ai deviné aussi que l’heure était venue de transmettre le cadeau.

Resongeant à la jeune femme qui avait autrefois « oublié » le miroir devant moi, et comprenant alors le calme et la force qui émanaient d’elle, je l’ai enveloppé à nouveau, et je suis allé « l’oublier » à mon tour sur un banc public…

.oOo.

Merci à Franck de m’avoir donné l’idée d’un tel miroir.

Commentaire

Réfléchissons un peu — 9 commentaires

  1. Une très belle idée admirablement développée. Tu as beaucoup de talent, jeune homme. Tu peux te regarder dans un miroir sans crainte.

    Bisous baveux.

    Alain.

    • J’ose pas. J’ai peur de me voir comme un type dodu, aux joues rondes, dégarni devant… Enfin, j’me comprends. 😉

  2. Très belle histoire, mais je n’ ai pas cru une minute qu’elle était autobiographique cela est impossible. Amicalement

  3. Comme quoi tu devrais réfléchir un peu avant de regarder les moches dans le bus.
    Bien fait !
    Et ta mini aussi, est bien faite. Merci. 🙂
    Bon, sinon, je te renverrai mardi le paquet que tu as oublié sur un banc. T’es tête en l’air, tout de même : t’as inscrit ton adresse d’expéditeur. Les réflexes, j’te jure…

  4. J’aime beaucoup cette histoire sur la part des ténèbres… il y a vraiment du blé à moudre. Merci Claude !

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