ÀÀ la recherche du temps à perdre

À cette époque, je bossais encore à plein-temps. Un jour, dans le bureau où j’œuvrais plusieurs heures par jour, j’ai vu, du coin de l’œil, passer… quelque chose. J’ai pensé que c’était une souris, et je me régalai à l’avance des cris que les filles n’allaient pas manquer de pousser en apprenant la nouvelle, puis je me ravisai, en songeant que si je la dénonçais, la petite bête n’aurait plus que quelques heures à vivre. Je décidai de me taire, d’autant plus que je n’étais sûr de rien.

À trois reprises, ce même après-midi, j’ai surpris un mouvement furtif au ras du sol. Désormais, je gardai mes yeux vers le bas, négligeant toute autre tâche, mais je ne fus pas plus avancé et pas davantage certain de l’identité de mon visiteur.

Le lendemain, rien. Le surlendemain non plus. J’ai fini par penser que la souris était sortie par un trou, et avait terminé dans le gosier de quelque matou. Je l’oubliai.

Je la revis pourtant, et je fus sûr d’une chose : ce n’était pas une souris. La bestiole marchait ouvertement à travers mon bureau sans longer les murs. J’eus tout le temps voulu pour l’étudier car elle ne se pressait pas. Elle mesurait quelques centimètres de long, et était recouverte de piquants comme un petit porc-épic. Le mot qui me vint à l’esprit fut « aiguilles ». Elle semblait hérissée d’aiguilles de pin, certaines sombres et presque noires, d’autres jaunes, fluorescentes. Elle avait une queue pointue qui balançait comme un pendule, des oreilles rondes, un minuscule museau et de petites pattes aux griffes menues qui cliquetaient sur le parquet en produisant un tic-tac incessant.

Arrivée à un gros classeur à tiroirs, elle s’arrêta. Elle se tourna vers moi, me regarda et… C’est stupide. J’ai eu l’impression qu’elle allait me parler. Elle se faufila derrière le meuble et je ne la vis plus de toute une semaine.

Pendant ces quelques jours, j’ose le dire, elle m’a manqué. Plus le temps passait, et plus je me languissais de sa présence. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Voilà une bestiole que j’avais tout juste aperçue en train de trottiner dans mon bureau, et j’espérais son retour avec la même impatience que s’il ce fût agi d’une femme ! Malgré tout, je n’étais guère inquiet de mon état d’esprit, mais plutôt de ce qui avait pu advenir de cette souris qui n’en était pas une. Je ne bossai désormais plus qu’à mi-temps, passant l’autre moitié à guetter sa présence. Je tirai le classeur derrière lequel elle avait disparu, je regardai sous les meubles, dans les recoins… Un soir, je laissai même délibérément un biscuit au sol. Il s’y trouvait toujours le lendemain, intact.

Lorsqu’enfin la bête réapparut, j’eus un doute. Était-ce bien la même ? Elle était nettement plus grosse, de la taille d’un rat. Pourtant, j’avais l’inexplicable certitude qu’il s’agissait bien de celle qui m’avait visité quelques jours auparavant. Pour me le confirmer, elle affichait une évidente familiarité, allant et venant dans le bureau, contournant le classeur derrière lequel elle ne pouvait plus se glisser à cause de son gabarit, et s’enhardissant à renifler mes souliers.

Je profitai de sa proximité pour mieux l’examiner. Son pelage (mais était-ce vraiment des poils ?) était effectivement constitué de sortes d’aiguilles plates noires et jaunes. Les plus longues, sur le dos, pouvaient atteindre trois centimètres, et leur taille diminuait de moitié entre les pattes. Derrière la tête, douze petites taches formaient un cercle entre les oreilles. Ce soir-là encore, je laissai un biscuit, qui avait disparu le lendemain.

Désormais, la bestiole me rendait visite chaque jour, et elle s’attardait de plus en plus longtemps. Elle était assez apprivoisée pour venir chercher la friandise que je tenais au bout de mes doigts, toutefois jamais elle ne devint assez familière pour me laisser la caresser. Je dois le reconnaître : je n’avais consacré jusque-là que très peu de temps aux tâches que j’étais censé effectuer, mais à présent, je ne bossai plus du tout. J’étais dorénavant travailleur à vide-temps. La bête, par contre, était désormais aussi grosse qu’un chat, et j’ignorais toujours où elle nichait.

Je ne voyais pas passer le temps, tant les heures s’écoulaient sans que je m’en rende compte lorsque la bestiole était là. Les seuls moments qui me paraissaient interminablement ennuyeux, c’étaient les week-ends. Sans cet animal, je ne savais que faire de ce temps qui me semblait perdu, je tournais en rond jusqu’à point d’heure.

Et puis, un lundi matin, alors que je pénétrai, impatient, dans mon bureau, je découvris un spectacle atroce.

Par terre, au milieu de la pièce, il y avait une cage métallique. À l’intérieur se trouvait la bête, décapitée, dans une petite flaque de sang séché.

« Il était temps que nous intervenions. », dit une voix derrière moi. Je me retournai, avec une envie de pleurer qui me montait aux yeux. C’était mon patron.

« J’ai bien compris, à la baisse de votre rendement, que vous aviez été victime d’un chronophage. Attirées par l’ennui des salariés, ces sales bêtes parviennent à s’introduire sur les lieux de travail et bouffent tout le temps des employés. Regardez… »

Il sortit le corps de la cage. Je réalisai alors ce qu’étaient les étranges poils qui la recouvraient. C’était des aiguilles, oui, mais des aiguilles de réveil, des petites et des grandes, noires ou fluorescentes, tandis que les douze heures du cadran étaient représentées derrière sa tête. Quant à l’appât qui l’avait attirée dans le piège mortel, il s’agissait simplement d’une montre à gousset. Elle n’avait pas résisté à une telle gourmandise, ma pauvre bestiole. Le boss continuait ses explications.

« Ces animaux se nourrissent du temps perdu par les salariés. Plus ils en perdent, plus elles grossissent. Ah ! Elles savent y faire, pour attirer l’attention, puis pour la monopoliser. Elles apparaissent, disparaissent, reviennent, repartent, se font désirer… Elles finissent par devenir une obsession pour celui qui pense pouvoir les capturer ou les apprivoiser. Sales bêtes ! Si l’on ne les éliminait pas, elles auraient tôt fait de mettre tout le patronat sur la paille ! Croyez-moi, le temps est insaisissable, et celui qui est perdu ne se rattrape pas. »

Il me tapota l’épaule.

« Allons, c’est reparti. Au boulot ! »

Je me contentai de hocher la tête tandis qu’il s’en allait avec le piège, la cage, et ce qui restait de ma bestiole.


Commentaire

À la recherche du temps à perdre — 9 commentaires

  1. Je me suis fait avoir comme une bleue. Je cherchais avidement qu’elle pouvait être cet animal que je ne connaissais pas. Outrée, par ce patron meurtrier, j’ai bien ri ensuite de mettre fait si facilement avoir. Bravo !

    • À noter tout de même que la bestiole de l’illustration existe vraiment. Ça s’appelle un tenrec.
      J’ai imaginé un animal pour mon histoire, puis, avec Google, j’en ai cherché un qui lui ressemblait. Et quand j’ai trouvé le tenrec, j’ai modifié la descrption de mon histoire pour qu’elle lui ressemble un peu plus.
      Que de temps j’ai passé pour trouver cette bestiole ! Y en a qui ont vraiment du temps à perdre…

  2. Une chose est sûre : lire cette minifiction n’est pas une perte de temps 🙂
    Une autre chose est sûre : tu l’as fait ! Tu as casé : travailleur à vide-temps ^ ^
    Bravo, et merci pour cette bien bonne histoire — quant à tes recherches pour l’image de la bestiole, ça confirme ce que l’on savait déjà : tu es un grand, grand malade. Compliments ! 😉

  3. Mince je n’en ai jamais vu ! Pourtant je devrais, étant bien souvent un travailleur à vide-temps entre 2 missions. En attendant je profite de tes histoires, et c’est pas du temps jeté en l’air 🙂

  4. J’adore… le vide-temps et le tenrec (appuyer sur la touche “rec” ?), c’est vraiment une super idée et plus sympa que de juste accuser la machine à café de faire perdre du temps aux salariés et de l’argent au patronat !
    merci Claude !

  5. J’ai pas le temps de te répondre, là, j’ai des heures qui me poursuivent. Je me suis caché sous le lit mais je les entends qui montent les escaliers. Ce ne sont pas n’importe quelles heures : ce sont des heures supp, de haut niveau. Elles ont trouvé le temps. Tu te rends compte ! Tous ces gens qui le perde ! Le tas doit être impressionnant ! Bien sûr, ce temps était en pièces détachées. Du coup, elles remontent le temps. j’espère qu’elles n’atteindront pas le bonheur de ma jeunesse. Ou alors, à la mauvaise heure. Eh oui ! La mauvaise heure des uns fait l’Eurêka des autres. Et pas à demi !
    Il faut que je te laisse, ce n’est plus moi qui ai le temps. Il est passé sans que je l’arrête et… ça n’arrive qu’une fois. Ou alors, seulement de temps en temps… je ne sais plus.

    Adieu, Claude. J’ai adoré cette histoire et toi… je t’aimais temps !

    • Au temps pour moi, Alain. Je comptais perdre mon temps en écrivant l’histoire de Montant (Yves), mais je vais plutôt me reconvertir dans les histoires de monte-en-l’air.
      Con temps de te voir autant en forme, mon ami. Tu aurais l’heure, s’il te plait ?

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