012-QuelquesJoursAprèsQuelques jours après

Il y avait eu tout ce tintouin autour de la prétendue fin du monde prévue par les Mayas depuis la nuit des temps. Tout devait s’arrêter le 21 décembre 2012, dans le feu de l’apocalypse selon les uns, devant le renouveau d’un monde neuf selon les autres.

Bien sûr, nulle catastrophe ne s’était produite, nul regain n’était advenu. La journée fatidique s’était déroulée comme toutes celles qui l’avaient précédée, et rien n’avait empêché les hordes de consommateurs de se laisser tenter par les promotions de Noël. À minuit, il avait fallu se rendre à l’évidence : la fin du monde n’avait pas eu lieu.

Patrick ne s’était intéressé à la question, comme la majorité des gens, que pour se moquer des gogos qui y avaient cru au point de vendre leur maison, de se réfugier dans des bunkers, de rejoindre des lieux de culte ou des montagnes sacrées.

Le lendemain, il n’y pensait déjà plus en attaquant le dernier week-end avant Noël, celui du grand rush, où les retardataires et les distraits vont en masse acheter leurs derniers cadeaux au dernier moment. Patrick faisait partie de cette meute, et, au cours de ce samedi de toutes les fatigues, il arpenta les magasins, passant plus d’heures dans les files d’attente que dans les rayons eux-mêmes.

Puis ce fut le réveillon. Patrick le passa en famille, avec son épouse, leurs trois enfants et ses beaux-parents, et il y eut des excès alimentaires, un peu trop d’alcool et du manque de sommeil car les gosses, excités, leur refusèrent le privilège de la grasse matinée à laquelle sont traditionnellement consacrés les débuts de jours fériés.

Ensuite il y eut la reprise du boulot, un autre week-end, un autre réveillon, avec d’autres abus, encore du bruit, de la fatigue, et la vraie reprise, pour plusieurs mois. La vie reprit son cours normal.

Un tournevis à la main, Patrick finissait d’installer une étagère dans la cuisine. L’outil ripa sur le métal et vint se planter dans son poignet. Il sursauta par réflexe, mais il n’avait ressenti aucune douleur, tant le coup avait été sec, et il n’y avait pas non plus la moindre goutte de sang. Pourtant, la pointe avait pénétré dans la chair. Étonné, Patrick considéra son bras, puis, comme tout allait bien, il acheva son travail, rangea ses outils et n’y pensa plus.

Le lendemain, sa femme se coupa. Tandis qu’elle faisait la vaisselle, un verre glissa entre ses doigts et se brisa dans l’évier. Un éclat lui tailla la paume de la main. Elle poussa un cri, mais malgré la profondeur de la blessure devenue très vite invisible, elle ne saigna pas et n’eut pas mal.

Patrick se dit qu’elle avait eu de la chance et, cette fois encore, il laissa l’incident déserter ses pensées.

Puis il eut la surprise de rencontrer la vieille madame Moreau, qui habitait à trois maisons de la sienne et qui était en fin de vie. Il ne l’avait pas vue depuis plus d’un an, depuis qu’elle était incapable de quitter son lit. Pourtant, il la croisa à la boulangerie, et elle lui confia qu’elle se sentait de mieux en mieux et qu’elle recommençait à faire ses courses toute seule. Elle ajouta en souriant gaiement qu’elle ne boitait même plus.

Intrigué, Patrick fut plus attentif à ce qui se passait. Un de ses collègues, qui avait eu un grave accident de canyoning et qui, depuis, marchait avec difficulté, avait repris la course à pied. La jolie mademoiselle Covet, défigurée par un bris de pare-brise, n’avait plus de cicatrice apparente. Il en parla à son épouse.

« Moi aussi j’ai remarqué des choses étranges, lui répondit-elle. Tu connais monsieur Désiré, qui est presque aveugle ? Je l’ai aperçu en train de lire son journal tout à fait normalement. Il n’avait même pas de lunettes. Ma sœur, qui devait être opérée à cause de ses dents de sagesse, ne ressent plus aucune douleur. »

Quelques jours plus tard, leur fils de huit ans, qui faisait du vélo dans la rue, fut renversé par une voiture et trainé sur une vingtaine de mètres sous les yeux horrifiés de Patrick qui vit nettement la tête du gosse heurter à plusieurs reprises la chaussée et le trottoir. Le garçon se releva en hurlant et se rua dans les bras de son père, avec les vêtements en lambeaux mais pas le moindre hématome.

Le soir-même, Patrick apprit par le journal télévisé qu’un peu partout, et pas seulement dans ce pays, les maternités faisaient face à un grave problème. Il n’y avait pas eu d’accouchement depuis deux semaines. Aucun, nulle part. Les femmes en fin de grossesse ne ressentaient aucun des symptômes de cet état, aucune gêne, aucune nausée. Il n’y avait pas non plus d’intervention chirurgicale, aucun patient n’en ayant besoin. Les consultations chez les médecins étaient en chute libre, les gouvernements se réunissaient pour trouver des solutions à cette crise d’un genre nouveau.

Faisant appel à ses souvenirs récents, Patrick remarqua qu’il n’y avait plus d’accidents de la route, ni d’attentats, ni d’annonces de célébrités décédées. Il aurait dû être rassuré, mais au contraire, de manière inexplicable, l’inquiétude grandissait en lui jusqu’à devenir une angoisse terriblement oppressante.

« Tu sais ce que je pense, confia-t-il à sa femme ? C’est comme si on était tous morts sans s’en rendre compte. Cette histoire de fin du monde… Tu crois qu’on va prendre conscience qu’on n’est plus là ? »

Autour d’eux, il n’y avait aucun bruit, aucun mouvement, aucune trace de vie. Il n’y avait que des ruines, sur lesquelles planait une atroce odeur de chairs en décomposition. Patrick regarda sa femme. Elle le dévisageait de ses orbites vides, lui souriant de toutes ses dents…


Commentaire

Quelques jours après — 6 commentaires

  1. Excellent, comme d’hab !
    J’aimerais tellement que tu aies l’occasion de lire La petite fille de M. Linh de Philippe Claudel. Il est très court, très vite lu… et fait pour toi !
    Une bonne et heureuse année de fin du monde…

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