QuatreElementsQuatre éléments

Com­ment un type comme Julien, avec son sou­rire niais, ses yeux rap­pro­chés, ses bras maigres, sa voix rauque, ses che­veux lai­neux et ses pieds en dedans peut-il autant plaire aux femmes ?

Je l’ai connu au col­lège, et depuis il me suit comme une hémor­roïde. Quand j’ai chan­gé d’établissement, sa famille a démé­na­gé dans le même quar­tier. Quand j’ai déci­dé de pré­pa­rer un Mas­ter en phy­sique, il a fait de même. Quand j’ai pré­sen­té mon doc­to­rat en chi­mie, il a réus­si le sien la même année. Lorsque j’ai choi­si de me spé­cia­li­ser en bio­lo­gie, je l’ai retrou­vé sur le cam­pus. On aurait dit qu’il fai­sait volon­tai­re­ment les mêmes choix que moi.

Mais le pire, c’est que les filles qui me plai­saient atti­raient imman­qua­ble­ment son atten­tion, et dès qu’il inter­ve­nait, pour je ne sais quelle rai­son mys­té­rieuse, elles n’avaient d’yeux que pour lui. Il lui suf­fi­sait de sou­rire bête­ment, de lan­cer une plai­san­te­rie stu­pide, de baver un com­pli­ment, et l’affaire était dans son sac.

La pre­mière année, il m’a pris Mar­tine. La seconde, Audrey. La troi­sième, Lorie et Tanya. Il y a eu aus­si Lydia, Éme­line, Marie-Ange, Séli­na… Chaque fois, ce sont mes amis qui m’ont empê­ché d’avoir un geste violent et bien sûr regret­table.

Avec le temps, j’ai pu oublier ces filles. Mais pas Sophie. Sophie, c’était mon espoir, mon len­de­main qui chante, ma joie de chaque jour, mon Soleil, ma Voie lac­tée, ma perle rare, le plus beau cadeau de ma vie.

Alors, j’ai fait ce qu’il fal­lait pour ne plus voir la sale gueule de Julien, et aujourd’hui je me retrouve ici, enfer­mé dans cet espace de quelques mètres cubes, sans aucune pos­si­bi­li­té de sor­tir avant très long­temps.

Un point doit être clair : je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je refe­rais exac­te­ment la même chose. Mal­gré mes dif­fi­cul­tés, je pré­fère mille fois être bou­clé là où je suis que conti­nuer à voir chaque jour l’autre imbé­cile.

Vous pen­sez que je ne manque pas d’air ? Et bien si, jus­te­ment. J’en manque même vrai­ment. Je don­ne­rais cher pour pou­voir res­pi­rer un peu d’air exté­rieur. Du bon air fores­tier, ou mon­ta­gnard, ou pari­sien, mais de l’air neuf, de l’air qui exhale autre chose que mon odeur per­son­nelle, laquelle imprègne tout ce qui se trouve ici. Bien sûr, je ne sens plus rien, mais si quelqu’un entrait, il vomi­rait sans doute ses trois der­niers repas. Sur mes pieds, faute d’espace suf­fi­sant. Lorsque je sor­ti­rai de là, ces effluves me col­le­ront à la peau pen­dant plu­sieurs jours, mal­gré les douches.

Une douche ! Voi­là encore une chose qui me ferait plai­sir. Ici, il n’y a pas davan­tage d’eau que d’air. Je ne me lave pra­ti­que­ment pas, c’est un luxe d’un autre lieu, si éloi­gné qu’il me semble être éga­le­ment d’une autre époque. Il y a dans le monde des cas­cades, des océans, de la pluie et des fleuves. Mais pour moi rien de tout ça.

De même, je don­ne­rais n’importe quoi pour mar­cher pieds nus sur de la bonne terre pous­sié­reuse, caillou­teuse, boueuse, peu importe, pour­vu que ce soit de la vraie terre au lieu de ce sol en je-ne-sais-quoi arti­fi­ciel, quitte à me bles­ser les orteils ! Oui, j’aimerais vrai­ment fou­ler un sol natu­rel, un extrait cent pour cent pur jus de la pla­nète.

Et la tem­pé­ra­ture ! Tou­jours par­fai­te­ment réglée, qui ne varie pas de plus d’un dixième de degrés. Vous pen­sez que c’est le grand confort ? C’est la mono­to­nie et l’ennui jusque dans les pores de ma peau. Si seule­ment je pou­vais faire au moins une toute petite flamme dans un coin, juste pour affo­ler les cap­teurs de calo­ries. Mais bien sûr, en fai­sant ça, je brû­le­rais les quelques litres d’air à ma dis­po­si­tion et j’en crè­ve­rais sans doute à brève échéance.

Si j’étais dans une vraie sta­tion spa­tiale, je pour­rais voir par le hublot ces quatre élé­ments de base, qui me nar­gue­raient de leur abon­dance. Je ver­rais la Terre, faite d’un mil­lion de mil­lions de kilo­mètres cubes de terre ! Entou­rée de son atmo­sphère de quatre cents mil­liards de kilo­mètres cubes d’air ! Recou­verte de presque un mil­liard et demi de kilo­mètres cubes de flotte ! Et pour cou­ron­ner le tout, j’aurais une vue impre­nable sur le Soleil : Plus d’un mil­lion de mil­lions de mil­lions de kilo­mètres cubes de feu…

Mais je ne suis même pas dans une sta­tion spa­tiale, seule­ment dans un simu­la­teur. Pour échap­per pen­dant un bon moment à ce salaud de Julien, j’ai posé ma can­di­da­ture pour deve­nir astro­naute. Il y en a si peu qui sont rete­nus que j’étais cer­tain d’être à l’abri, si ça mar­chait.

Ça n’a pas mar­ché. Mon dos­sier n’a pas été jugé suf­fi­sam­ment étof­fé pour que je sois réel­le­ment envoyé dans l’espace. Mais il était satis­fai­sant pour que je par­ti­cipe aux essais psy­cho­lo­giques d’isolement et aux expé­riences phy­sio­lo­giques en situa­tion.

C’est ain­si que je me retrouve seul dans cette boîte, à res­pi­rer de l’air en cir­cuit fer­mé, à boire de l’eau recy­clée, dans un décor en plas­tique éclai­ré par des ampoules basse ten­sion, à pen­ser à Sophie vingt heures par jour.

Celui qui a été rete­nu pour aller dans la vraie sta­tion, c’est Julien.


Commentaire

Quatre éléments — 8 commentaires

  1. je pen­sais qu’il était en pri­son mais c’est tout comme; tout cela pour une riva­li­té insup­por­table?…
    j’ai été en haleine!!!

  2. Oh! l’explication finale : tout bon­ne­ment géniale. On ima­gine quelque chose de sor­dide qui amène à cette claus­tra­tion pénible, mais, non, c’est tout autre chose. Et le Julien qui doit conti­nuer à rire bête­ment dans son vais­seau spa­tial en atten­dant son retour sur terre.

  3. Effec­ti­ve­ment, la chute et bonne !
    Mais tout cela ne nous dit pas com­ment Julien fai­sait pour séduire toutes les filles… ;-))
    Jolie nou­velle.
    On attend la sui­vante…

  4. Mais alors… puisque Julien est par­ti… la voie est libre ! Qu’est-ce qu’il attend pour sor­tir de sa boîte ???
    Excellent comme his­toire. M’a fait pen­ser à une nou­velle de Mathe­son (je crois) sur un mec tout seul dans une sta­tion spa­tiale et qui atten­dait (en vain) qu’on vienne le relayer.
    a + et MERCI !

  5. Arrg ! Ce que ne sait pas le per­son­nage prin­ci­pal, c’est que Julien part dans l’espace avec… Sophie. Chuut !

    Mer­ci Claude pour ces lignes.

  6. De la claus­tro haute ten­sion grâce à ce mélange de psy quo­ti­dienne et d’imaginaire dont tu sembles avoir une belle maî­trise. Mer­ci pour la virée et la mise en boîte.

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