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« Tu as contac­té la nou­nou ? Il est presque l’heure de par­tir.

— Je suis en train de m’en occu­per. Juste quelques minutes… »

Axelle sou­rit à Pas­cal et entre­prit de cli­que­ter habi­le­ment avec la sou­ris de l’ordinateur. Elle était déjà habillée, par­fu­mée et maquillée, fin prête pour se rendre au repas pré­vu et atten­du depuis plu­sieurs semaines. Elle se connec­ta sur le site vou­lu, sai­sit ses iden­ti­fiant et mot de passe, et se retrou­va devant une série de pho­tos qui repré­sen­taient les nour­rices agréées dis­po­nibles pour cette soi­rée. Elle appro­cha son visage de l’écran afin de mieux dévi­sa­ger une des filles, et cli­qua des­sus.

Une image agran­die de la per­sonne appa­rut, ain­si que quelques infor­ma­tions la concer­nant. Elle se nom­mait Emma, avait vingt-deux ans, était étu­diante en His­toire. Ses traits étaient un peu irré­gu­liers, pas très beaux, mais ce n’était pas cette qua­li­té qu’Axelle recher­chait. La fille était sou­riante et sem­blait sérieuse, les avis des autres uti­li­sa­teurs ayant déjà fait appel à ses ser­vices étaient très posi­tifs, lui accor­dant une note de 4,7/5, ce qui était rare. Axelle cli­qua sur le bou­ton qui per­met­tait de se mettre en rela­tion directe avec la jeune femme.

Après quelques secondes, une nou­velle fenêtre s’ouvrit, dans laquelle s’encadra le visage d’Emma. Axelle régla la posi­tion de sa web­cam afin d’être éga­le­ment vue de son inter­lo­cu­trice.

« Bon­soir, Emma.

— Bon­soir, madame.

— Mon mari et moi sommes de sor­tie et nous avons besoin d’une nou­nou jusqu’à envi­ron deux heures du matin.

— Peut-être même trois heures, ren­ché­rit Pas­cal en hochant la tête.

— Pas de pro­blème, affir­ma Emma. Com­bien d’enfants faut-il sur­veiller ?

— Un seul. »

Axelle fit tour­ner la web­cam pour la diri­ger vers un ber­ceau.

« Je vous pré­sente Émile, dit-elle. Il a dix mois. »

Le visage d’Emma s’éclaira. Cette fille aime son tra­vail, pen­sa Axelle. Elle lui indi­qua com­ment faire avec le bibe­ron, les couches, et lais­sa toutes les consignes habi­tuelles. Pour finir, elle véri­fia que la camé­ra était cor­rec­te­ment orien­tée vers le ber­ceau d’Émile, sou­hai­ta une bonne soi­rée à Emma, et, enfi­lant un man­teau, se diri­gea vers la sor­tie avec Pas­cal.

« C’est vrai­ment pra­tique, ce ser­vice de e-nou­nous.

— Oui. À se deman­der com­ment on fai­sait, avant… »

.oOo.

Ils pas­sèrent un excellent début de soi­rée. Ils étaient invi­tés par un couple de vieux amis, des gens char­mants, tou­jours gais et dyna­miques, pleins de pro­jets, dont celui d’obtenir eux aus­si un enfant pro­chai­ne­ment.

« Mais ça ne s’improvise pas, expli­quaient-ils. C’est un enga­ge­ment impor­tant, et il faut se sen­tir prêts. »

Axelle et Pas­cal approu­vaient, évi­dem­ment. Ils s’étaient posé les mêmes ques­tions peu de temps aupa­ra­vant et ils étaient par­ve­nus aux mêmes conclu­sions, avant l’arrivée d’Émile. La conver­sa­tion rou­la un bon moment sur le thème des enfants, puis les hommes par­lèrent de poli­tique, les femmes de cui­sine, les hommes de sport, les femmes de mode…

C’est juste un peu après minuit que le por­table de Pas­cal se mit à son­ner.

« Oui ?

— Mon­sieur… Je suis Emma, la e-nou­nou. Je… Je… Je ne sais pas ce qui se passe. Émile ne répond pas quand je lui parle, il ne bouge plus, aus­si…

— C’est sans doute qu’il dort, tout sim­ple­ment.

— Non, je ne crois pas, mon­sieur. Il s’est arrê­té d’un coup, au milieu d’un jeu… »

Dès qu’elle avait com­pris de quoi il s’agissait, Axelle avait bon­di. Elle arra­cha le télé­phone des mains de Pas­cal.

« Emma ? Qu’est-ce qui se passe ? »

La jeune fille répé­ta ses expli­ca­tions, des larmes dans la voix. Axelle n’hésita pas.

« Conti­nuez à le sur­veiller. Nous arri­vons ! »

Elle ne se don­na même pas la peine de prendre son man­teau. Elle sai­sit son mari par le bras et l’entraîna vers la sor­tie, oubliant de saluer leurs amis. En moins de vingt minutes, ils étaient auprès d’Émile.

Émile ne pré­sen­tait aucune trace d’activité. Ses yeux, grands ouverts, étaient fixes et éteints. Axelle le sou­le­va et le retour­na. La jauge d’énergie était à zéro !

Elle le lais­sa retom­ber sans ména­ge­ment dans le ber­ceau et lan­ça à Pas­cal un regard noir, puis se diri­gea vers l’ordinateur. Emma pleu­rait sans pou­voir se conte­nir.

« Ne vous inquié­tez pas, Emma, lui décla­ra Axelle. Vous n’y êtes pour rien.

— Vrai­ment ? C’est sûr ? J’ai lan­cé les com­mandes du e-bibe­ron et de la e-couche comme vous me l’avez mon­tré, à l’heure pré­vue, je vous assure !

— J’en suis cer­taine. Vous serez réglée et conve­na­ble­ment notée, je vous le pro­mets.

— Oh, mer­ci, madame ! J’ai tel­le­ment besoin de ce job pour payer mes études… »

Axelle cou­pa la connexion. Pas­cal, dans un coin de la pièce, atten­dait, sachant ce qui allait arri­ver. Axelle sou­pi­ra, le lais­sant mijo­ter dans sa culpa­bi­li­té, et fai­sant les cent pas devant le ber­ceau de l’enfant désac­ti­vé. Enfin, elle prit la parole.

« Je m’étais pour­tant juré de ne plus te faire confiance, depuis le coup de l’an der­nier. C’est tout de même le second gosse qui nous claque dans les pattes à cause de ta négli­gence !

— Je ne suis tout de même pas le seul, ici ! Tu peux sur­veiller sa jauge toi aus­si, merde ! Pour­quoi ce serait for­cé­ment moi le res­pon­sable ? »

Axelle ne répon­dit pas. Dans le fond, bien sûr, Pas­cal n’avait pas entiè­re­ment tort, mais elle ne l’admettrait pas avant plu­sieurs jours. L’année pré­cé­dente, ils avaient déjà ache­té un e-bébé. Avant une de leurs sor­ties, Pas­cal avait affir­mé qu’il res­tait assez d’énergie jusqu’à leur retour, mais il n’y en avait pas eu suf­fi­sam­ment. Une fois la bat­te­rie à plat, le sys­tème avait évi­dem­ment ces­sé de fonc­tion­ner, simu­lant la mort. C’était très mal vu dans le milieu qu’Axelle fré­quen­tait. Cer­taines de ses amies avaient eu des e-bébés des années aupa­ra­vant, et les avaient si par­fai­te­ment gérés qu’ils avaient évo­lué et étaient deve­nus des e-enfants. Sauf acci­dent, la plu­part d’entre eux par­vien­draient à l’ancienneté de dix-huit cycles, et ils seraient alors auto­ma­ti­que­ment désac­ti­vés, par­tie gagnée. Axelle savait que tôt ou tard, l’envie de com­men­cer une nou­velle manche la repren­drait. Mais pour l’heure, elle n’avait qu’une pen­sée : dor­mir !


Commentaire

Puérigochi — 4 commentaires

  1. Ton récit me fait peur. Pas tel­le­ment pour sa trame dra­ma­tique, mais par son contexte. Tel­le­ment pro­bable. Tel­le­ment évident. Oui, ton récit me fait peur. Mais bien mar­rer aus­si :o)

  2. Fina­le­ment, un e-bébé serait aus­si casse-pied qu’un vrai, cela me console. Diver­tis­sant et bien mené.

  3. Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer mon fils dans le rôle du bébé ! Pas de pro­blème de bat­te­rie vide avec lui, il a de la réserve 🙂 mais sinon, d’accord avec JP, ton excellent texte fait peur !

    • C’est amu­sant d’imaginer qu’on s’entraîne, non ?
      Et puis, avec un peu de sexe à pile, plus de pro­blème de bat­te­rie… 😉

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