ProvidenceProvidence et bonne fortune

L’oncle Hugolin avait toujours été farfelu, de l’avis de toute la famille. Toutefois, il était gentil et inoffensif, se contentant d’avoir des idées bizarres. Il avait beaucoup voyagé. Était-ce la fréquentation de tribus sauvages et d’animaux étranges qui l’avait rendu excentrique ? Peut-être. Toujours est-il qu’il avait régulièrement une histoire foutraque à raconter ou un objet insolite à exhiber.

Lorsque Gauthier naquit, l’oncle Hugolin reçut un faire-part comme tous les membres de la famille. Et comme il était de passage dans le coin, il vint voir le nouveau-né.

« Il ne reste plus que moi pour être parrain », déclara-t-il.

En effet, chaque tonton avait son filleul, sauf lui ; il était impossible de lui refuser cette faveur. C’est ainsi que l’oncle Hugolin fut le parrain de Gauthier, tandis qu’une vieille fille amie de sa mère, Céline, devenait sa marraine.

Le baptême se déroula comme tous les baptêmes, c’est-à-dire avec un curé, des fonts, de la flotte, un gueuleton, et des cadeaux. Céline offrit à Gauthier une magnifique gourmette en or, qui avait dû coûter une fortune et que Gauthier ne porta, de toute sa vie, que ce jour-là. Le présent d’oncle Hugolin était un objet en bois déjà usé par de nombreuses mains. Il était constitué d’un plateau rond et d’une poignée permettant de le saisir, ce qui fit supposer qu’il s’agissait d’un hochet. Sur le disque étaient gravés des symboles. Au centre, une tige en forme d’aiguille pivotait en produisant un bruit de crécelle lorsqu’on agitait le jouet.

« Il s’agit d’un onamaï », expliqua l’oncle Hugolin. « Il a été fabriqué par les Yamolanis, qui vivent loin de tout dans la forêt amazonienne. J’ai passé quelques mois chez eux il y a trois ou quatre ans. Ils l’utilisent lorsqu’ils ont un choix important à faire dans leur vie. L’onamaï leur indique la décision à prendre. Disons que c’est une sorte de GPS existentiel, c’est donc le cadeau idéal d’un parrain pour un nouveau-né. »

Avant qu’on servît le dessert, l’oncle Hugolin se leva et s’excusa.

« J’ai un avion qui décolle dans deux heures pour Sumatra. Je reviendrai avant la fin de l’année. »

Il déposa un baiser sur le front de son filleul et s’en fut. On apprit quatre mois plus tard qu’il s’était noyé dans la jungle de Sumatra. À un carrefour, il avait hésité, et pris à droite. La route de gauche n’avait pas été inondée. Il aurait peut-être dû conserver l’onamaï pour son usage personnel…

L’onamaï fut rapidement rangé dans un tiroir dès la fin du baptême, et l’on oublia son existence jusqu’au jour où Gauthier eut suffisamment grandi pour atteindre cette cachette. Il répandit le contenu du tiroir, se fit engueuler, mais récupéra cet étrange jouet, bien qu’il eût passé depuis longtemps l’âge des hochets. Il le secouait, attendait que l’aiguille s’immobilise et, selon son humeur, riait ou se renfrognait en découvrant le symbole pointé.

Gauthier continua à grandir. L’onamaï avait à nouveau disparu de la circulation, et les parents du garçon n’y pensaient plus. À vrai dire, personne ne se souvenait du nom de ce truc depuis longtemps. Gauthier ne l’avait jamais connu, mais il savait très bien où se trouvait l’objet, qu’il appelait en son for intérieur une boussole. Dans les moments d’incertitude — et ils étaient nombreux pour l’adolescent qu’il était devenu —, il agitait sa boussole, et cela l’aidait à décider. Il se disait que ce n’était qu’un rituel dont il aurait pu se passer pour faire son choix, que cet objet était important à la manière dont les doudous le sont pour les tout-petits, toutefois, il ne pouvait s’empêcher de sacrifier à cette cérémonie. Il faisait tournoyer l’aiguille, jetait un regard au symbole désigné, et il avait intuitivement une idée plus claire de ce qu’il devait faire.

Pourtant, les figures dessinées sur la boussole n’étaient pas très intelligibles. Elles n’étaient constituées que de quelques lignes à demi effacées sans signification. L’une était un trait surmonté d’un vague cercle, une autre un zigzag, une troisième deux ronds se chevauchant… il y en avait une trentaine, et le sens de chacune semblait très clair au garçon qui demandait conseil à sa boussole dès qu’une décision importante devait être prise.

Ainsi, la boussole aida Gauthier à se jeter à l’eau, avec succès, la première fois qu’il se sentit attiré par une fille. Il demanda à l’objet comment orienter ses études. Il fit appel à lui pour son premier emploi, puis lorsqu’il rencontra une autre fille, qu’il eut envie d’épouser. Il l’utilisa quand il eut des difficultés pour guider ses enfants lorsqu’ils furent adolescents. Il plaça ses économies avec profit grâce à lui, il fit des choix immobiliers avec ses conseils, prit des décisions professionnelles et familiales en sollicitant ses suggestions…

Cependant, aucun GPS au monde ne pouvait montrer à Gauthier une voie qui lui éviterait de vieillir. Avec ce vieillissement vinrent la fatigue, les limites, les pertes… et les regrets.

Gauthier admit qu’il avait, comme on dit, « réussi ». Il avait gagné de l’argent et l’avait fait fructifier sans risque. Il avait épousé une femme remarquable et avait passé près d’elle des années sans incident. Il avait pratiqué le métier qui lui convenait et avait progressé sans surprise. Il avait, durant toute son existence, échappé à de nombreux écueils, à toute sorte de problèmes qui avaient accablé d’autres personnes autour de lui.

Parvenu à un âge avancé, il réalisa que dans cette vie exemplaire qu’il avait eue et que beaucoup lui avaient enviée, il avait manqué d’un ingrédient pourtant essentiel : le hasard. Jamais il n’avait confié le cours de sa destinée aux aléas, à l’imprévu, au coup du sort, à la chance qui, seule, est capable de mettre du sel dans le déroulement d’une existence.

Gauthier considéra sa boussole, et eut une pensée pour cet oncle Hugolin dont il avait entendu parler sans bien sûr conserver de lui le moindre souvenir. À travers le temps, il le remercia pour la sécurité apportée par son cadeau de naissance, puis il détruisit l’onamaï d’un coup de marteau bien placé.

« Pardon, parrain, mais je crois que rien ne vaut un peu d’inattendu et d’incertitude pour être vraiment heureux… J’aime mieux qu’aucun de mes enfants ne risque de le récupérer cette boussole quand je ne serai plus là, car il y a une chose pire que l’échec, c’est la platitude. »


Commentaire

Providence et bonne fortune — 8 commentaires

  1. Tout à fait d’accord avec le héros de ton histoire, il n’y a rien de pire que la platitude dans la vie et les sentiments.
    Minifictions ou fables ? A travers-elles, tu racontes la sagesse qu’on acquiert en prenant de l’âge.

    • Mais c’est que… je prends de l’âge, Élisabeth ! 😆
      C’est donc que je deviens sage. Pourtant, d’ordinaire, c’est aux enfants qu’on demande d’être sages. C’est stupide, en fait, si la sagesse est un attribut de la vieillesse. Tiens… ça ferait bien une minifiction, ça. Je prends note. Il reste plus qu’à trouver l’histoire qui va avec.

  2. que tu vas trouver sans problème…
    Eh oui, nous prenons de l’âge, mais ce texte à la jolie morale nous rappelle que rien n’est perdu…
    merci Claude !

  3. Ben, voilà, tout est dit.
    Hasard ? Certitudes ? Selon les préférences de chacun, il serait bon de laisser le choix, non ? Je connais certaines personnes qui se foutent du hasard, lui préférant la certitude d’une réussite. Se privent-ils de quelque chose ? Je n’en suis pas certain.
    Plutôt que de détruire l’anomaï, il aurait suffit à Gauthier de ne pas le consulter à tout va.
    Si tu trouves un anomaï, même d’occasion, envoie-le moi : je cherche des éditeurs et d’autres choses à réussir dans ma vie, tout de même heureuse.

    Bisous Baveux.

    Paquo

    PS : « Toujours est-il qu’il avait toujours une histoire foutraque à raconter ou un objet insolite à exhiber. »
    N’y-t-il pas un « toujours » de trop ?
    J’en profite pour te baver à nouveau un bisou sur la joue.

    • Oooops… J’ai remplacé le deuxième « toujours » par « régulièrement ». Merci.
      Les chemins du hasard sont impénétrables, mais mènent parfois à des choses formidables. Il existe pour cela un mot non officiel. Certains académiciens (dont mon préféré, Érik Orsenna), militent en vain pour le faire entrer dans le Dico, mais leurs confrères immortels lui préfèrent « Meuf », « Aquabike » ou « Droniste ». Il s’agit du mot « Sérendipité ». Nom féminin. Découverte heureuse d’une chose totalement inattendue et d’importance capitale, souvent alors qu’on cherchait autre chose. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb a été une sérendipité.
      Si l’onomaï existait, on n’aurait pas l’Amérique (ni Trump), mais on n’aurait pas non plus de vaccin, d’Internet, de moteurs électriques, et bien d’autres choses.
      En fait… j’en possédais un. Il m’a déconseillé d’écrire des minifictions, alors je l’ai dégagé dans les ch…
      Bises désinfectées au permanganate.

  4. Je dirais d’une manière moins poétique peut-être que nous devons rester ouverts à toutes les belles choses qui se présentent à nous ; savoir les apprécier même si ce ne sont pas celles qu’on attendait.
    Ai-je bien compris?
    Bises
    Karine

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