099-ProcurationProcuration

Le prêtre avait prononcé l’habituelle bénédiction, puis quelques invités avaient lu des textes. Enfin, on en arriva au passage que tout le monde attendait, l’échange des consentements.

Le marié, un peu tendu dans son magnifique costume sombre, se tourna vers la jeune femme qui se tenait à ses côtés en longue robe blanche et lui déclara, en lisant un pense-bête posé près de lui :

« Sophie, veux-tu être ma femme ? »

La phrase résonna sous les voûtes de l’église. L’assistance, retenant son souffle, attendait le « oui » que ladite Sophie ne pouvait manquer de répondre. Après tout, elle était là pour ça.

Mais l’acquiescement ne venait pas. À sa place s’était installé un silence, qui devenait lourd à force d’être long. Elle le rompit portant, prenant la parole d’une toute petite voix.

« Oui… Enfin, je veux dire non… C’est-à-dire… faut que je réponde « oui », c’est ça ? »

Il y eut un brouhaha, vite interrompu par le curé. Il s’adressa à la mariée.

« Je comprends votre émoi, mais reprenez-vous, mademoiselle. Vous êtes ici pour vous marier. Bien sûr, vous pouvez répondre « non », mais en général, lorsqu’on vient jusque devant cet autel…

— C’est-à-dire, mon père, que… ce n’est pas moi, la mariée.

— Comment ça, ce n’est pas vous ? »

Pourtant, la robe était bien celle qui désigne l’épousée.

« Non. Je m’appelle Rebecca. Sophie est une amie. Elle m’a demandé de prendre sa place aujourd’hui parce que… »

Elle hésitait. Le marié l’encouragea à poursuivre.

« Parce que ?

— Parce que… Elle a pris quelques kilos, et elle ne rentre plus dans sa robe. Alors, au prix que ça coûte, vous comprenez… Pour éviter d’en acheter une autre, elle a cherché quelqu’un à la bonne taille.

— Et c’est vous ?

— Ben… Oui. »

Le prêtre soupira.

« Il s’agit donc d’une procuration. Répondez pour elle, alors. »

Rebecca s’éclaircit la voix, puis elle affirma :

« Oui, je le veux. »

Elle avait rougi, quand même.

« Poursuivons », poursuivit le curé.

À son tour, elle demanda :

« Et toi, Bertrand, veux-tu être mon mari ? »

Le marié se gratta la tête. Il se racla la gorge et expliqua :

« Oui, bien sûr. Quoique… je ne suis pas Bertrand, je suis son voisin, Bruno. Il a enterré sa vie de garçon un peu trop profondément, et il n’était vraiment pas en état de comparaître à cette cérémonie. Alors, je le remplace.

Le curé fronça les sourcils. Bien qu’il n’en ait jamais célébré personnellement, il savait que parfois, avec une raison grave et impérieuse, un des époux se faisait représenter. Mais les deux en même temps, c’était une première. Ça le gênait un peu, tout de même. Il se tourna vers les familles.

« Est-ce que cette situation vous pose un problème ? Qu’en pense le papa de la mariée ? »

L’homme ainsi désigné regarda timidement autour de lui.

« Il est actuellement en déplacement au Canada. Ou en Ouganda, je n’ai pas bien compris. Je suis un de ses collègues. »

Le prêtre secoua la tête.

« Je m’adresse à la maman de Sophie, alors. Vous ne voyez pas d’inconvénient à cette double procuration, madame ?

— Aucune, pour ma part. Je ne suis pas la maman, je suis la concierge de l’immeuble. »

Le curé sentait ses bras lui tomber. Il s’adressa à l’autre famille.

« Et vous, vous êtes bien les parents de Bertrand ?

— Euh… je suis une relation de son père. Un de ses clients, pour être précis.

— Et moi, je ne suis pas la mère, mais je la vois souvent, je suis sa coiffeuse. »

L’homme à la soutane se sentait découragé. Il s’adressa aux témoins.

« Vous êtes bien, respectivement, le frère de Sophie et la cousine de Bertrand ?

— En fait… son frère a été retenu par un cambriolage qui a eu lieu hier chez lui. Je suis son prof de piano.

— Et moi, je ne suis pas la cousine, qui a sa voiture en panne, je suis sa boulangère.

— Est-ce qu’il y a dans cette église une personne de la famille de Sophie ou de la famille de Bertrand ? », demanda le religieux en se tournant vers les ouailles et en haussant la voix.

Il attendit quelques instants, mais personne ne se manifesta.

« C’est-à-dire que toutes les personnes ici absentes se sont fait remplacer par un ami, un voisin, une relation quelconque ? »

Le silence régna pendant une poignée de secondes, puis une jeune fille prit la parole.

« La cousine de Sophie était malade, alors, je suis venue à sa place. »

Un homme âgé s’exprima à son tour.

« L’oncle de Bertrand vit très loin d’ici et ne se sentait pas le courage de faire toute cette route.

— La belle-sœur de Bertrand…

— Le frère cadet de Sophie…

— Le cousin…

— La tante… »

Brusquement, tout le monde se mit à parler en même temps, expliquant et justifiant l’absence de telle ou telle personne qui aurait dû être là, mais qui s’était fait remplacer. Bien sûr, le résultat fut un brouhaha assourdissant et incompréhensible, répercuté et amplifié par les murs de l’église. Cela dura plusieurs minutes, puis le débit s’affaiblit lentement, et un calme relatif s’installa. Le curé se tenait debout devant l’autel, un peu découragé. Toute l’assemblée avait été substituée, tête par tête, par un auditoire de procuration !

Aussi discrètement que possible, pendant que personne ne songeait plus à leur accorder de l’attention, Bruno et Rebecca chuchotaient. Comme il l’avait fait pour les explications de la foule, l’écho intensifia leur échange, et tout le monde entendit Bruno proposer à Rebecca de se revoir, si elle le voulait bien. La jeune femme acquiesça en souriant largement à son faux époux. Puis, se rendant compte que le prêtre les observait, elle s’excusa.

« Pardon, mon père. Comment Sophie m’a dit que vous vous appelez, déjà ? Ah, oui. Père Francis.

— En réalité… je suis le père Clément. Mon ami le père Francis est souffrant… »


Commentaire

Procuration — 14 commentaires

  1. Je t’aurais bien laissé un commentaire, mais j’ai les bras occupés par mon bébé alors c’est mon compagnon qui écrit celui-ci.

  2. Un jour (j’étais alors le jeune responsable sur-motivé d’une équipe éducative) je perdis mon souffle. J’avais une si haute idée de nos devoirs collectifs, qu’en perfectionniste de pointe je les prenais tous sur mes épaules. Au plaisir zenital de mes collaborateurs.
    Un psy me dit alors ?
    – Être responsable c’est savoir déléguer.
    J’utilisais sa sentence comme prétexte ; je n’y ai jamais complètement souscris.

  3. Ahah! Comme quoi les idées peuvent vite émerger pour en découler un texte extravagant! Je tiens à préciser que cette idée est juste partie d’une robe de mariée… Et si la mariée ne l’avait plus à sa taille? Et voilà le tour est joué. Alors avis aux futurs mariés, si vous ne rentrez plus dans vos costumes, ne vous inquiétez pas il y a LA solution.

    • Plus qu’une, oui… avant les suivantes !
      La 100e sera un peu particulière, mais ça devrait pas se voir. Enfin… j’me comprends. °(^_^)°

    • Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. La #99 n’est pas la #100. Sinon, on l’appellerait #100, et il n’y aurait pas de #99. Enfin, tu m’as compris. Non ?

  4. Superbe ! Ca me fait penser au même genre de blague avec un orchestre de Jazz où chaque musicien s’ était fait remplacer par son concierge…

  5. Là, tu y vas un tout petit peu fort , pas un invité n’avait envie de voir cette mascarade ? Ils ont raté quelque chose !
    😉 Désolée, c’est mon côté trop réaliste…
    Savais-tu qu’Anne de Bretagne avait été mariée par procuration à un certain Maximilien d’Autriche, représenté par son ami Wolfgang de Pohlain.
    Pour « consommer » le mariage, Wolfgang a enlevé une chaussette et collé sa jambe nue à Anne en chemise de nuit… Cela a suffit à l’église pour officialiser le mariage !!!
    Finalement Maximilien n’est jamais venu et elle a épousé Charles VIII. Dans la pièce où fut signé le contrat de mariage était présent Louis XII… Son 3è mari !

    • Ça me dit quelque chose, cette histoire. J’ai dû la lire, ce qui ne serait pas étonnant, vu que cette période m’intéresse beaucoup. Merci pour le rappel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *