023-PourquoiChiensFontCelaPourquoi les chiens font-ils cela ?

Tout a commencé à une époque lointaine, très lointaine, bien avant Napoléon, bien avant Jeanne d’Arc, bien avant les Mérovingiens, bien avant J.-C. et même bien avant Moïse. En ce temps-là, ce n’étaient pas les hommes qui dominaient la Terre. Non, non, non…

C’était les chiens.

Les chiens étaient devenus la civilisation et la culture principale de notre planète, grâce à leurs grandes qualités de fidélité, de compassion, de désintéressement, de gentillesse et bien d’autres encore. Les chiens d’alors connaissaient et pratiquaient la peinture, la musique, la poésie, la rhétorique, ils philosophaient durant les longues journées d’été et traitaient de l’avenir du monde durant les longues soirées d’hiver. Ils étaient extrêmement délicats, sensibles, attentionnés et tolérants. Il n’y avait qu’une seule chose qu’ils ne supportaient pas, c’est le manque de respect.

La déférence à l’égard d’autrui était un élément fondamental de la civilisation canine. Pour eux, elle était liée à la qualité de vie, c’était la règle communautaire la plus basique et la plus évidente.

La structure sociale des chiens était assez simple, justement grâce à ce respect qui induisait obéissance consentie et discipline acceptée. Il n’était donc pas nécessaire d’avoir une hiérarchie complexe, le bon sens et l’intérêt commun suffisaient au fonctionnement des collectivités. Toutefois, il y avait celui qu’on appelait le Grand Canin, qui représentait l’autorité suprême, mais qui était surtout un guide spirituel qui était régulièrement consulté et toujours écouté pour son immense sagesse. Ce n’est pas par hasard si l’étoile la plus brillante du ciel se trouve dans la constellation du Grand Chien.

De temps à autre, le Grand Canin réunissait tous les chefs de clan, les représentants de toutes les peuplades disséminées de par le monde. À cette occasion, il faisait un long discours, généralement sur un sujet philosophique ou existentiel, et ses auditeurs retournaient dans leurs communautés et répétaient ce qu’ils avaient entendu. Ou ce qu’ils avaient compris. Ou ce dont ils se souvenaient. Mais ce qu’il faut saisir, c’est que le discours du Grand Canin était un événement extrêmement important. Un peu comme, de nos jours, un sermon du pape, ou une déclaration du dalaï-lama, mais en beaucoup plus considérable.
C’est au cours d’une de ces réunions qu’eut lieu l’incident qui entraîna tant de bouleversements. Le Grand Canin dissertait à propos de la place du chien dans l’univers et de son rôle dans la création. Il en était au rejet du stoïcisme, lorsqu’un bruit tout à fait incongru, inconvenant, inopportun, indélicat, fâcheux et choquant s’entendit dans l’auditorium où il discourait :
Prrrrout !
Oui, il y eut un prout pendant une allocution du Grand Canin. Comme manque de respect, c’est difficile de faire pire. Le silence, déjà total lorsqu’il parlait, devint pesant face à tant de mauvais goût. Le Grand Canin resta très calme. Il balaya l’assemblée du regard, et demanda qui avait fait cela.

Personne ne répondit.

« Celui qui a fait cela m’a gravement manqué de respect, déclara le Grand Canin. Mais en ne se dénonçant pas, il ajoute l’insulte à sa faute. Je répète ma question : qui a fait ça ? »

Toujours pas de réaction durant plusieurs minutes. Puis le caniche prit la parole :

« Je suis sûr que c’est le bouledogue qui a fait le coup, maître. Ils se croient tout permis.

— Pourquoi cette accusation sans fondement, répliqua le bouledogue ? J’estime avoir été agressé et j’exige des excuses.

— Le bouledogue n’y est pour rien, affirma le teckel. J’ai bien entendu d’où le prout venait et je suis certain que le coupable est le chihuahua.

— Mais non, il est si ridiculement petit qu’il ne pourrait pas produire tant de bruit ! Ça venait de par-là, vers le husky.

— Comment ça, je suis ridicule…

— Je confirme, c’est le husky qui…

— Je n’ai rien fait du tout, j’écoutais le maître. Et puis une telle vilénie ne peut-être que l’œuvre du doberman.
— Absolument ! Et même…

— SILENCE ! »

La voix, d’ordinaire si posée du Grand Canin, les fit tous tressaillir. Il poursuivit :

« L’un de vous m’a manqué de respect en osant faire… ce qu’il a fait. Et il a recommencé en ne se dénonçant pas. C’est extrêmement grave. Tant que le coupable n’aura pas été châtié comme il convient, je ne parlerai plus. Non seulement je ne ferai plus de conférence, mais je ne donnerai plus de conseils sur la façon de gérer les affaires, sur l’attitude à avoir selon les circonstances, ni sur l’avenir du monde, ni sur rien d’autre. À partir de maintenant. »

Le Grand Canin referma la bouche et descendit de l’estrade. Il fendit la foule des présents en se dirigeant vers la sortie, dans un silence terrible. Nul ne prononça un mot ni n’esquissa un geste.

Dans les jours qui suivirent, il se passa beaucoup d’événements graves. Les chihuahuas attaquèrent les bouledogues. Les bouledogues répliquèrent en se jetant sur les teckels. Les huskys accusèrent les caniches qui envoyèrent une armée sur le territoire des dobermans. Ceux-ci tentèrent d’occuper les zones réservées aux braques, qui s’en prirent aux pinschers et aux poitevins. Pendant ce temps, les barzoïs et les terriers formèrent une coalition en vue d’attaquer les colleys, qui se rapprochèrent des cockers. Les épagneuls et les yorkshires profitèrent d’une trahison des retrievers pour détruire des villes appartenant aux beagles, qui se vengèrent en incendiant une forêt qui était aux bouviers. Les lévriers tentèrent une médiation pour calmer la situation, mais leur émissaire fut tondu et renvoyé chez lui.

Le sang coulait. Jamais, de mémoire de chien, on n’avait vu pareil désastre et pareil chaos. On essaya de faire revenir le Grand Canin sur sa décision, mais en vain. Partout la guerre faisait rage. Les chiens oublièrent bientôt la philosophie, leur majesté, la peinture, la musique, la poésie et la rhétorique. À force de seulement aboyer des cris et des ordres au lieu de s’exprimer normalement, ils en perdirent l’usage de la parole et vécurent une vie de chiens.

C’est aux hommes que la situation profita. Abandonnés sans contrôle à eux-mêmes, ils se mirent à s’intéresser aux questions du monde et à l’avenir. À force d’entraînement, ils parvinrent à articuler des mots et à dialoguer. Petit à petit, ils prirent la place des chiens… et ils dominèrent la Terre !

Et voilà pourquoi les chiens font cela… Depuis cette tragédie, ils se reniflent le derrière pour trouver le fumier qui a prouté pendant le discours du Grand Canin !


Commentaire

Pourquoi les chiens font-ils cela ? — 5 commentaires

  1. Tout cela pour un prout, n’est ce pas la une une personnification du chien ? Belle histoire qui sens mauvais mais qui en dit si long.

  2. Hoho que c’est bien dit ces vérités-là! Une manière de faire sourire, au-delà des désastres… On pourrait en écrire un nouveau chapitre. Bravo pour celui qui a su se mettre « au-dessus »…….!!!

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