PotPot d’anniversaire

Gas­pard reti­ra un à un tous les outils répan­dus sur l’établi. Il les avait tous mani­pu­lés des cen­taines de fois et il aurait pu les iden­ti­fier les yeux ban­dés, au simple contact de l’instrument dans sa main. Tou­te­fois, il n’était pas en train d’en choi­sir un pour l’utiliser, mais de les ran­ger pour faire de la place. Il mar­chait len­te­ment et cela lui deman­da un cer­tain temps de tout caser dans l’armoire qui se trou­vait dans un coin de l’atelier. Une fois le plan de tra­vail entiè­re­ment déga­gé, Gas­pard en net­toya la sur­face avec un chif­fon et des gestes amples.

Puis Gas­pard se ren­dit aux ves­tiaires, prit dans son casier un grand sac à com­mis­sions et le rame­na, en fai­sant deux arrêts à cause du poids, jusqu’à son poste. Il en tira quelques bou­teilles de jus de fruits, du soda, deux paquets de bis­cuits, un gros quatre-quarts, des tablettes de cho­co­lat, et dis­po­sa le tout sur l’établi. Il y pla­ça aus­si des gobe­lets en plas­tique, un cou­teau, et quelques assiettes en car­ton.

Il avait bien cal­cu­lé son coup, car à peine avait-il ter­mi­né son ins­tal­la­tion que le res­pon­sable annon­çait l’heure de la pause en sou­riant.

Tous les col­lègues de Gas­pard, au cou­rant du pot qu’il offrait, se diri­gèrent vers son poste.

« Ça y est, Gas­pard, c’est le grand jour ?

— Oui, mon tour est venu.

— Et ça fait quel effet ?

— Tu ver­ras quand tu y seras, mais je peux déjà te dire que ça change tout.

— Je n’en crois pas un mot ! »

Gas­pard ten­dit le pre­mier gobe­let à celui qui l’avait inter­pel­lé. Il s’agissait de Gaé­tan. Ils étaient entrés dans la socié­té le même jour, et depuis, ils étaient insé­pa­rables. On les avait sur­nom­més G&G, à cause bien sûr de leurs ini­tiales. Samuel arri­va, et il posa sa canne en équi­libre contre l’établi avant de décla­rer :

« C’est ain­si, mon petit Gaé­tan, jamais tu ne rat­tra­pe­ras notre ami Gas­pard. Il aura éter­nel­le­ment deux mois de plus que toi.

— Mais tu peux, et même tu dois, conti­nuer à lui cou­rir après. » Celui qui don­nait de si bons conseils était Mat­thieu, le chef d’atelier. Il était le plus jeune de tous et se conten­tait de se tenir le bas du dos en se calant contre l’armoire à outils.

« Alors, Gas­pard, ça te fait com­bien, main­te­nant ?

— Soixante-quinze, mon vieil Oscar.

— Soixante-quinze ? Mais c’est rien, ça. Tu ver­ras quand tu auras mon âge… »

C’était la plai­san­te­rie pré­fé­rée d’Oscar, le doyen de l’atelier, fier de ses octante-trois prin­temps.

« Il te reste com­bien à tirer, Oscar ?

— Plus que deux ans, et ce sera la quille. Mais avant, je vais avoir la médaille des soixante ans de boîte, l’an pro­chain.

— Ben dis donc ! Moi, ça fait même pas cin­quante balais, que je bosse ici. »

Pen­dant que ceux qui n’entendaient plus très bien se rap­pro­chaient, ils trin­quèrent, et l’assiette de bis­cuits com­men­ça à tour­ner, se vidant peu à peu. Gas­pard pro­po­sa du cho­co­lat, mais ils furent nom­breux à le refu­ser. Pas bon pour le foie.

« Tu as tou­jours été à ce poste, Gas­pard ?

— Tou­jours. J’ai vou­lu évo­luer, bien sûr, quand j’étais jeune. Mais chaque fois qu’une place se libé­rait, le boss nom­mait un de ses neveux, ou un copain, ou un gamin qui sor­tait de l’école avec un diplôme pas encore sec… Le jour où on m’a fina­le­ment pro­po­sé de pas­ser res­pon­sable, j’avais plus envie, j’ai pré­fé­ré res­ter pei­nard dans mon coin. Alors ils ont pro­mu Mat­thieu.

— Pour­quoi t’avais plus envie ? »

Oscar fit rou­ler son fau­teuil jusqu’au quatre-quarts, dont il se ser­vit une tranche.

« Le pre­mier chef que j’ai eu ici, il a pris une retraite bien méri­tée il y a une qua­ran­taine d’années. Le second, il est mort d’une crise car­diaque à cause du sur­me­nage. Le troi­sième s’est emmê­lé les pieds dans ses béquilles en mon­tant l’escalier vers les bureaux, il s’est retrou­vé para­ly­sé et sans pen­sion parce qu’à moins de cin­quante ans, ils estiment qu’on peut tou­jours faire quelque chose. Le qua­trième s’est endor­mi sur sa machine qui lui a bouf­fé les deux bras. Alors, j’avais plus trop envie de ce poste !

— Tu t’rappelle, la fois où le res­pon­sable com­mer­cial est des­cen­du contrô­ler comme on bos­sait ?

— Si je me rap­pelle ! Quelle rigo­lade ! Il vou­lait nous apprendre notre métier, mais il n’y voyait pas à deux mètres, tel­le­ment il était bigleux. Il est allé droit sur Oscar, qu’il avait confon­du avec la per­ceuse sur colonne ! »

Tous écla­tèrent de rire à ce sou­ve­nir, Gas­pard remit une tour­née de jus de fruits.

« Et la fois où ils nous avaient col­lé un sta­giaire dans les pattes ?

— Un sta­giaire ? Je m’en rap­pelle plus, de celui-là.

— Un gamin d’une qua­ran­taine d’années, qui savait tout juste tenir un tour­ne­vis. Pour appor­ter du sang neuf, qu’ils disaient. Quelle fou­taise ! »

Ils hochèrent la tête en chœur.

« À pro­pos de gamin, il fait quoi, ton petit-fils, Gas­pard ?

— Il a réus­si à trou­ver une piaule pour deux semaines dans un foyer en ban­lieue.

— Deux semaines ? Et après ?

— Ben, je le repren­drais sans doute avec moi un moment, mais on n’a que deux pièces, Constance et moi. Le père du petit est éga­le­ment sans bou­lot et donc sans domi­cile, évi­dem­ment.

— Bien sûr. Si tu as besoin, je dois pou­voir l’héberger un peu. J’en par­le­rai à Gabrielle.

— Mer­ci, Gaé­tan, t’es gen­til. Mais vous avez votre vie et vos emmerdes, vous aus­si.

— Oui, mais comme notre fille n’a pas vou­lu faire de gosses, on est moins coin­cés que toi.

— Elle a eu bien rai­son. »

Samuel hocha la tête. Il n’y avait plus de bou­lot depuis long­temps. Tous les postes étaient occu­pés par des vieux.

Mat­thieu se redres­sa péni­ble­ment.

« Bon, les gars, je veux pas vous bous­cu­ler, mais la pause est finie. »

Un par un et sans un mot, ils repo­sèrent leur gobe­let, aidèrent Gas­pard à ran­ger, et reprirent en gri­ma­çant le che­min de leur poste de tra­vail.

« C’était quand même moins com­pli­qué quand on était jeunes et qu’on débu­tait, hein ?

— C’est sûr. N’empêche, si on m’avait dit que je fête­rais mes soixante-quinze balais avec mes col­lègues…

— Mouais. Et moi mes soixante ans de mai­son… Poli­tique de merde ! »


Commentaire

Pot d’anniversaire — 8 commentaires

  1. Je ne sais pas si l’expression “cau­che­mar pré­mo­ni­toire” existe (parce que, là, il ne peut s’agir d’un rêve).

    • Cette expres­sion existe désor­mais, grâce à toi. Ma repré­sen­ta­tion de la situa­tion est une cari­ca­ture, mais il faut recon­naître qu’on se dirige vers quelque chose dans ce genre.

  2. Pour ma part, je connais un Gasp@rd qui ferait bien de prendre ses jambes à son cou (conven­tion­nel­le­ment 😉 )
    Fait froid dans le dos, quand même, cette mini…

    • Le Gasp@rd a bien l’intention de prendre ses jambes à son cou dès que l’occasion fera le l@rron. Com­ment vas-tu, mon lasc@r ?

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