SONY DSCPostérité

« Je veux qu’elle fasse au moins dix mètres de hauteur, qu’elle soit en marbre et placée dans un endroit fréquenté.

— Tu as une idée du fric que ça va coûter ?

— Et alors ? C’est pas moi qui paye. Ni toi, d’ailleurs.

— Admettons. Comment comptes-tu faire pour que d’autres allongent la monnaie à ta place ?

— C’est bien ça la question. Je vais devoir beaucoup parlementer, discuter, persuader, ouvrir des portes et cirer des pompes.

— Je te souhaite bon courage !

— Merci. Je vais en avoir besoin.

— Tout de même… une statue de cette taille ! Tu te rends compte de ce que c’est ?

— Je m’en rends parfaitement compte, c’est bien pour cette raison que je veux qu’elle soit aussi imposante.

— Tu es fou, Hans. Complètement fou.

— Peut-être, Lætitia chérie. Mais peut-être que j’ai une bonne raison de me lancer dans tout ça.

— Une bonne raison de te lancer dans ce combat pour faire ériger une statue à l’effigie du type que tu détestes le plus ? Mais laquelle, sacrebleu ? »

Hans regarda Lætitia en souriant d’un air mystérieux. Il admettait que sa raison, si elle lui semblait, à lui, évidente, pouvait ne pas l’être pour quelqu’un d’autre, même pour son épouse elle-même.

« Je te propose un jeu, répondit-il après quelques secondes. Tu cherches à comprendre pourquoi je fais tout ça. Si tu ne trouves pas, je te donnerai la solution le jour où la statue de l’autre imbécile sera inaugurée.

— D’accord. Mais quand même… ce type fait tout ce qu’il peut pour ruiner ta carrière et ta réputation depuis des années, et toi, tu vas faire des pieds et des mains pour qu’il ait une statue sur une place ! »

.oOo.

La première année, Hans la passa à harceler le maire. Les premiers mois furent consacrés à la secrétaire du maire, qui faisait blocage. Les suivants à persuader le bras droit du maire, qui avait la même fonction. Finalement, il arracha à l’édile un accord de principe après avoir présenté l’autre imbécile comme un grand homme de l’Histoire…

« Je crois que j’ai pigé pourquoi tu fais ça, affirma Lætitia. Tu veux que cet idiot ait tellement la grosse tête qu’il devienne insupportable et que tout le monde le rejette. C’est ça ?

— Non. »

La seconde année, Hans fit le siège du député. Là, il y avait trois secrétaires, comme trois chiens de garde qui interdisaient l’accès au bureau de l’élu. Il finit par en venir à bout…

« Tu veux que la municipalité s’adresse à lui pour les frais d’entretien de la statue. C’est ça ?

— Non. »

La troisième année, Hans la passa à l’abordage du bras droit du député, puis du député lui-même. De lui aussi, il obtint un accord signé après avoir démontré les hautes qualités de l’autre imbécile…

« Tu souhaites qu’il devienne tellement connu et célèbre qu’il soit reconnu dans la rue par tout le monde, qu’il n’ait plus de vie privée, plus de tranquillité, et qu’il pète les plombs. C’est ça ?

— Non. »

Les quatrième, cinquième et sixième années, Hans s’attaqua au conseil régional. Un labyrinthe de secrétaires, bras droits, bras gauches, cerbères et gardiens. Cent fois, il faillit renoncer, mais il réussit à arracher l’accord ultime, la signature du budget.

« Tu cherches à te faire reconnaître de lui. Qu’il admette enfin que tu es un mec bien et qu’il cesse de te faire du tort. C’est ça ?

— Non. »

Il fallut trouver un sculpteur, attendre qu’il veuille bien se consacrer à ce projet, acheter et faire venir un bloc de marbre de taille adéquate, louer pour plusieurs mois un atelier suffisamment vaste…

« Tu veux qu’il soit forcé de te remercier. De s’humilier en te devant quelque chose. C’est ça ?

— Non. »

La gigantesque statue fut amenée sur une des plus grandes places de la ville, et dressée en son centre, une bâche la voilant pudiquement en attendant l’inauguration officielle du lendemain…

« Tu as demandé au sculpteur de le défigurer. Pour la postérité, il aura la gueule en travers, ou un air risible, ou un attribut qui le rend ridicule. C’est ça ?

— Non. »

Pour l’événement, il y avait le conseiller général, le député, le maire, le sculpteur, les bras gauches et les bras droits, les secrétaires, cinq mille badauds, des dizaines de flics, Hans, Lætitia, et l’autre imbécile lui-même. Il y eut des discours, de la musique, encore des discours, des applaudissements, des félicitations, et la bâche fut retirée. L’autre imbécile était fidèlement représenté, dans la pose noble, hautaine et grotesque qui sied à une statue…

« Je ne comprends toujours pas, alors dis-moi pourquoi tu as fait tout ça.

— Viens, je vais te montrer. »

Il l’entraîna dans les rues de la ville.

« Regarde, dit Hans. Ici, une statue de Diderot.

— Et alors ? »

Il ne répondit rien, l’amenant ailleurs.

« Ici, une autre de Gutenberg.

— Magnifique.

— Là, une d’Étienne Marcel. Ici, Auguste Comte. Voici Louis XIV, le maréchal Foch, Honoré de Balzac, Jeanne d’Arc, Sully, Pasteur, Zola…

— Arrête, tu ne vas pas me faire faire le tour de toutes les statues des environs !

— Pourquoi pas ? Il y en a aussi dans les jardins publics. Peu de personnages célèbres dans ces endroits-là, mais des symboles : beaucoup d’anges, des amoureux, la Liberté, la Musique, etc. Il y a aussi les représentations religieuses. Et pour toutes ces œuvres, c’est la même chose.

— Quelle même chose ?

— Tu n’as rien remarqué ? Tu n’as pas vu le point commun ? »

Lætitia prit le temps de réfléchir un peu, récapitulant ce qu’Hans lui avait montré.

« Non, avoua-t-elle.

— Le point commun, ce sont les pigeons. Les pigeons qui lâchent des tonnes de merde sur les têtes de nos grands hommes et de nos beaux symboles. Voilà ce que je veux pour l’autre imbécile : que pendant des siècles, des volatiles stupides lui chient dessus ! »


Commentaire

Postérité — 5 commentaires

  1. L’évidence même, bravo Claude, et pas de statue pour moi svp, quoi que tu penses de mon bouquin, merci !

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